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De la capote géante au faux mariage gay... quand Act Up était activiste

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Vue générale sur le préservatif rose géant placé par Act Up sur l'obélisque de la Concorde, à Paris, 1er décembre 1993
Vue générale sur le préservatif rose géant placé par Act Up sur l'obélisque de la Concorde, à Paris, 1er décembre 1993
© AFP - Gérard Julien

L'ANTISECHE. [L'ANTISECHE] Double actualité pour Act Up, avec le film de Robin Campillo, joué à Cannes, qui revient sur les débuts du mouvement, et la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie de ce 17 mai. Petite histoire de l'activisme d'Act Up, racontée par ses militants en quatre temps.

L'obélisque de la Concorde transformé en préservatif géant en 1993, une parodie de mariage lesbien à Notre-Dame de Paris en 2005, du faux sang déversé à flots sur la façade de la Fondation Lejeune en 2013… Retour en quatre temps sur trente ans d'activisme du mouvement Act Up, alors qu'au festival de Cannes est projeté le film 120 battements par minute, de Robin Campillo consacré à ce mouvement, et que ce 17 mai est dédié à la lutte contre l'homophobie et la transphobie. Découvrez des témoignages de militants historiques ou anonymes puisés dans les archives, mis en regard avec des interviews de membres actuels d'Act Up.

Act Up naît à l'époque où "les flics portaient des gants en plastique" et où les médicaments contre le sida étaient très chers

Des militants de l'association Act Up-Paris "font la morts" après avoir "ensanglanté" la façade du siège social du groupe pharmaceutique Pfizer France, le 26 avril 2005 à Montrouge
Des militants de l'association Act Up-Paris "font la morts" après avoir "ensanglanté" la façade du siège social du groupe pharmaceutique Pfizer France, le 26 avril 2005 à Montrouge
© AFP - Jean Ayissi

C'est en 1981 qu'apparaissaient les premiers cas identifiés de sida aux Etats-Unis. Arrivée plus tardivement en France, la maladie y fait 30 000 victimes de 1983 à 1995, d'après l'Institut de veille sanitaire. Des chiffres très certainement sous-évalués, faute d'outils adaptés : la déclaration anonyme et obligatoire de l'infection par le VIH aux autorités sanitaires ne date que de 1998.

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En 1987, alors que le sida, encore très méconnu, fait des ravages dans la communauté gay, le mouvement Act Up naît outre-Atlantique. Son ambition : utiliser les médias comme relais, toucher les gens du fin fond de l'Amérique pour les sensibiliser à la maladie et au prix exorbitant des traitements. Un mouvement qui, comme Aides, est issu de la communauté homosexuelle, mais qui est plus activiste, et plus marqué dans sa communication.

Didier Lestrade, journaliste et écrivain, créateur du magazine Têtu, est l'une des figures historiques du mouvement Act Up Paris, qu'il a co-fondé en 1989. Dans des Nuits magnétiques de France Culture consacrées à l'Amérique, en juin 1996, il se souvenait de sa découverte d'Act Up aux Etats-Unis, et de l'une des premières actions du mouvement : envahir Wall Street et en fermer les accès pour protester contre le coût astronomique de l'AZT, alors seul traitement disponible contre le sida.

Didier Lestrade raconte les débuts d'Act Up aux Etats-Unis, 1996

4 min

Durée : 6 min 30

Grâce à Act Up, il y a eu quand même une baisse sensible du prix qui a pu être faite parce que Act Up a vraiment pris les médias, les a amenés dans Wall Street, a fermé Wall Street, (…) ça a eu une telle répercussion médiatique que Burroughs Wellcome, le laboratoire qui faisait l’AZT, a été obligé de baisser de 10 à 20% je crois le prix de l’AZT. Didier Lestrade

Manifestation d'Act Up au National Institutes of Health en mai 1990
Manifestation d'Act Up au National Institutes of Health en mai 1990
- Domaine public / Flickr

Le cofondateur d'Act Up Paris se souvient aussi combien le fait de descendre dans la rue de façon impromptue, était quelque chose de nouveau et signifiant pour la communauté gay. Car en 1987, "les séropositifs ne se montrent pas à la télé, ne témoignent pas à visage découvert". Le fait de battre le pavé est une action hautement symbolique, qui demande du courage : "Il faut se rappeler que la Gay Pride à New York est quelque chose de très organisé, il y a des barrières de chaque côté de la rue, les gens qui sont sur les trottoirs ne sont pas mélangés avec ceux qui sont dans la rue, tout ça c’est très organisé, à l’américaine. Act Up a complètement déstabilisé tout ça. Si on faisait une réunion et s’il fallait intervenir tout de suite sur quelque chose, il y avait 250 personnes qui descendaient dans la rue et qui bloquaient le quartier."

On descend dans la rue, et on n’a pas peur de provoquer une désobéissance civile, et on va risquer même de se faire embarquer par les flics. Les flics vont porter des gants en plastique parce qu’ils ont peur… à l’époque, le message sur le sida était tellement complexe que les flics avaient peur d’attraper le sida juste en trimbalant les manifestants d’un point A à B. Didier Lestrade

Mikaël Zenouda est l'actuel président d'Act Up-Paris. Il explique que malgré l'amélioration de la qualité de vie des malades et de leur espérance de vie, le sida est toujours au centre des préoccupations du mouvement : “L'épidémie n’est pas finie. Il y a toujours, en tout cas en France, 6000 contaminations par an. Et même en France, on en meurt encore : il y a entre 1200 et 1500 morts par an." Il s'agit donc de préserver les acquis : assurer une bonne prise en charge des séropositifs au sein de l’appareil sanitaire, du dépistage au traitement.

Femmes, hétéros, séronégatifs… un mouvement ouvert à tous

Emmanuelle Cosse, en novembre 1999 à Paris, à la veille d'une manifestation des associations de défense des malades du sida, lors de la journée mondiale du Sida
Emmanuelle Cosse, en novembre 1999 à Paris, à la veille d'une manifestation des associations de défense des malades du sida, lors de la journée mondiale du Sida
© AFP - Joël Robine

Le 8 décembre 1999, Emmanuelle Cosse, alors jeune thésarde en droit de 25 ans, passait sur les ondes de France Culture dans l'émission Première édition. Pourquoi ? Militante chez Act Up Paris depuis 7 ou 8 ans, elle en avait été élue présidente quelques mois auparavant, et ce malgré son identité hétérosexuelle, séronégative, et féminine. Pourtant, “Act up est un groupe identitaire quand même, qui est un groupe de malades, qui se définit comme un groupe homosexuel de malades du sida. […] On ne peut pas faire comme si chez nous ça n’avait pas traversé le groupe, et si on n’en avait pas discuté”, relatait-elle. Mais foin des discussions : Act Up est simplement un groupe qui accepte que son président n'ait pas l'identité de ses membres.

Emmanuelle Cosse sur le fait qu'Act Up soit un mouvement ouvert à tous, 1999

14 min

Durée : 14 min

La proportion de femmes a toujours augmenté chez Act Up, notait Emmanuelle Cosse dans cette émission : "On a vu ça sur le nombre des adhésions. Il y a à peu près un bon tiers de femmes pour deux tiers d’hommes." Parmi ces femmes, la moitié étaient hétérosexuelles. A l'époque de cette émission, 50% des membres étaient séropositifs, détaillait Emmanuelle Cosse, alors qu'à la naissance du mouvement, les militants ne comptaient que très peu de séronégatifs. Aujourd'hui, les militants d'Act Up-Paris sont moins nombreux, souligne Mikaël Zenouda, qui estime que la proportion séropositifs/séronégatifs est toujours de l'ordre de 50/50.

Il y a beaucoup moins de séropositifs qui s’engagent. Sans doute depuis la fin des années 1990, grâce aux trithérapies qui sont arrivées à partir de 1996. Les conditions de vie des malades se sont beaucoup améliorées, l’espérance de vie a beaucoup augmenté, ce qui fait qu’il y avait moins d’urgence à se battre pour sa vie. Mikaël Zenouda

Hugues Fisher, militant à Act Up-Paris depuis sa création, nous apprend que le mouvement, qui a connu un redressement judiciaire en 2014, ne compte aujourd'hui plus que "quelques dizaines" d'activistes, contre 250 à 300 dans les années 1990. L'un des coupables de cette désertion selon lui ? Internet, source d'information suffisante pour les malades, et les curieux : "Quand j'ai rejoint le mouvement, je travaillais, et pendant longtemps, ce qui m'intéressait, c'était de repartir avec de l'information."

Concernant les femmes, le déséquilibre historique persiste, explique Mikaël Zenouda, qui précise que le mouvement est en train de monter une commission spécifique sur les problématiques des femmes confrontés aux IST et au cancer. Act Up s'affaire aussi concernant l'égalité des droits en matière de procréation pour les couples lesbiens et les femmes célibataires : “On n'a toujours pas acquis la PMA et ça a été remis aux calendes grecques en attendant l’avis du conseil consultatif national d’éthique. Ça fait au moins deux ans qu’il doit le rendre, son avis." Avant de préciser que les militants espèrent aussi, par leur action, améliorer le changement d’état civil pour les personnes transexuelles.

Les grandes campagnes d’"outing"

Numéro du magazine Têtu, d'avril 1999
Numéro du magazine Têtu, d'avril 1999

A partir de 1991, 1992, l'activisme des membres d'Act Up se traduit également par l'outing… pratique très vite controversée. Le principe ? Dévoiler l’homosexualité, voire le statut sérologique d'une personnalité publique, dans certaines conditions. "Par exemple, des personnes qui sont notoirement homophobes, ou qui par leur action politique, seraient séropositifs eux-mêmes mais ne feraient pas ce qu’ils devraient faire en terme d’action politique pour faire avancer les choses, pour que la lutte contre le sida soit facilitée", expliquait Didier Lestrade dans les Nuits Magnétiques (première archive).

Didier Lestrade sur les campagnes d'outing menées par Act Up, 1996

2 min

Dans ce cas-là, des groupes vraiment très minoritaires à New York ont décidé qu’il valait le coup, que c’était intéressant de dévoiler la sexualité des gens puisque la sexualité c’est la même chose que l’identité en tant que séropositif, c’est quelque chose qu’on ne devrait pas cacher, c’est quelque chose dont on ne devrait pas avoir honte, et donc à partir du moment où on cache sa sexualité ou sa sérologie, on contribue d’une manière logique et politique à répercuter un écart ou une discrimination envers les séropositifs ou les personnes homosexuelles. Didier Lestrade

C'était l'époque, précisait-il, où Act Up était au sommet de sa gloire et commençait à péricliter un peu aux Etats-Unis, après avoir gagné les grandes villes.

Le 14 septembre 2005, l'émission La Suite dans les idées se demandait si la délation pouvait être civique. Fabien Jobard, chercheur au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales, revenait sur ces campagnes d'outing menées par Act Up. Et notamment sur la publication d'une tribune par le mouvement en 1999, qui répondait à l'indignation suscitée par son projet de révéler l'homosexualité d'un député ayant pris part aux manifestations contre le PACS : “Ils ont pris l’indignation qu’a suscitée ce projet, pour témoin de l’opprobre qui marque le fait à l’époque, en 1999, d’être homosexuel. En disant simplement 'Interrogeons nous sur le fait que l’outing puisse même être une arme dans une société où chacun pourrait être également digne de l’espace public, qu’il soit homosexuel, ou hétérosexuel. Eh bien l'outing ne serait pas une arme, il serait dépourvu de toute sorte de frappe.’"

Fabien Jobard, sur les campagnes d'outing d'Act Up, 2005

4 min

Durée : 4 min

Aujourd'hui, l'outing est-il encore susceptible d'être utilisé comme une arme ? “La question parfois se pose, lorsqu’il y a des rumeurs qui circulent un peu. Sauf qu’il faut avoir des preuves solides derrière soi", explique Mikaël Zenouda, avant de s'attarder sur le fait que les temps ont de toute façon changé : "A l’époque, il y avait vraiment une chape de plomb sur les élus homosexuels, mais aussi sur toute la population, donc c’était encore plus intenable quand des élus homosexuels non déclarés tenaient des propos contre l’égalité des droits, contre leurs propres droits, en participant par exemple à des manifs type anti-Pacs à l’époque."

“Aujourd’hui il faut avoir des preuves solides, parce qu’il y a plein de rumeurs qui courent, comme sur Fillon et sur Macron, mais ça ne sert à rien de colporter des rumeurs. Et puis, si l’homosexualité de Fillon ou de divers cadres du FN avaient été révélée, est-ce que ça aurait changé la donne auprès de ses électeurs ?” Mikaël Zenouda

Des actions coup de poing pour appâter les médias

Seulement six mois après sa fondation, Act Up-Paris déployait une grande banderole sur les tours de Notre-Dame de Paris pour pointer du doigt l'attitude de l'Eglise catholique, opposée à l'usage du préservatif notamment. D'ailleurs, parmi les actions coup de poing du mouvement, figure la pose d'un préservatif géant rose sur l'obélisque de la Concorde, en décembre 1993.

En juin 2005, un an tout juste après le mariage homosexuel de Bègles (célébré en 2004 par Noël Mamère, et définitivement annulé en 2007) et huit ans avant le "mariage pour tous", une vingtaine de militants d'Act Up-Paris organisait une parodie de mariage entre deux femmes à Notre-Dame, s'attirant les foudres de l'Eglise parisienne. Dans l'émission Cartier Libre sur France Inter, Caroline Cartier se faisait l'écho de cette action, qu'elle avait vécue et enregistrée en temps réel :

Récit de la parodie de mariage homosexuel à Notre-Dame en 2005, par Act Up

3 min

Durée : 3 min 36

“Souvent dans les églises on a des réactions super violentes des gens (…) Tout le monde nous laisse passer, c’est très très respectueux. Génial, il y a l’orgue qui se met en route…” Un militant d'Act Up

Act Up simule un mariage à Notre-Dame de Paris, en 2005
Act Up simule un mariage à Notre-Dame de Paris, en 2005
- Anonyme

A la sortie, le "service d’ordre" de l’église, dont le recteur (qui portera ensuite plainte pour "Atteinte à la liberté de culture"), vient leur demander des comptes. Les militants refusent toute confrontation en s’allongeant par terre : “La dérision c’est pour nous un vrai moyen d’action face à la puissance du lobby catholique.”

Les actions coup de poing du mouvement se sont raréfiées, pour plusieurs raisons, explique Mikaël Zenouda : “Aujourd’hui on est moins médiatisés, à la fois parce qu’on est assez peu au sein d’Act Up, et aussi parce que les médias s’intéressent beaucoup moins à la lutte contre le sida. Même si on fait des actions visibles, elles sont peu reprises. Quand on fait des actions, on les fait dans un but précis, pour sensibiliser des propos de politiques qui sont intolérables, en terme de prévention, ou de propos discriminants. Ça passe peut être par moins d’actions de grande ampleur."

On est aussi un peu mieux reçus par les pouvoirs publics, donc il y a moins besoin de faire des actions coup de poing, comme jeter du faux sang sur les ministères, ou autre. Après, ça ne veut pas dire que quand on est reçu, les dossiers avancent, il faut relancer de nombreuses fois.. Mikaël Zenouda