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De la Chine à l'Allemagne : qui triche ? qui suit les règles ? Avec Marie Holzman, Alexis Tsipras

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Qui triche ? Qui cache ?
Qui triche ? Qui cache ?
© Getty

La Revue de presse des idées. Il faudrait lire ou relire « La Fausse Parole » du poète Armand Robin, qui traque les bobards derrière les déclarations de victoire des régimes propagandistes durant la guerre froide. Fausse parole, transgression masquée des règles ou mensonges par omission peuplent les tribunes du jour.

Commençons par là où tout a commencé. Dans « Le Figaro », trois spécialistes de la Chine se demandent qui réclamera des comptes à ce pays. Marie Holzman, Alain Bouc et Vincent Brossel interrogent « qui pouvait croire que la Chine avait été mise à l’arrêt pour un virus qui n’allait causer la mort" que" de 3 200 personnes dans le pays le plus peuplé de la planète ? Le nombre de personnes contaminées en Chine dépasserait le million. Pourtant l’OMS et la communauté internationale acceptent poliment les chiffres officiels chinois qui sont relayés dans tous les médias. Le régime chinois aurait-il encore une fois gagné en imposant un mensonge d’État ? Un mensonge qui a des répercussions dramatiques puisqu’il explique en partie le manque de réaction des pays européens au début de la crise. »

Et ces trois défenseurs des droits de l’homme en Chine de poursuivre : « C’est exactement ce qu’analysait Ren Zhiqiang, un entrepreneur actif sur la plateforme Weibo. Ren Zhiqiang avait écrit "Sans des médias représentant les intérêts de la population et publiant les faits établis, la vie des gens sera ravagée par le virus et la maladie de ce régime", et avait osé qualifier Xi Jinping de "clown" à propos de sa gestion de la crise du coronavirus. Il a disparu depuis le 12 mars, sûrement aux mains de la sécurité d’État. Comme lui, des dizaines de militants des droits humains, journalistes et avocats ont été harcelés, arrêtés ou mis au secret depuis le début de la pandémie. »

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Car, selon les auteurs de cette tribune du Figaro, « en plus de réécrire l’histoire, le régime de Pékin veut aujourd’hui apparaître comme un soutien des pays touchés par le Covid-19. De responsable, il veut devenir sauveur. Après la politique des pandas, on assiste à la politique des masques. Avec quelques envois médiatisés et naturellement utiles pour les Européens, le gouvernement chinois tente de faire oublier sa responsabilité. (…) Le gouvernement français, et plus largement les pays touchés, auront-ils le courage de demander au gouvernement de Pékin de prendre en charge une partie de ce coût ? Et oseront-ils demander au régime communiste de rétablir la vérité sur le bilan humain et de cesser la répression actuelle ? Nous l’espérons mais notre expérience en matière de relations entre l’Europe et la Chine nous laisse à penser que rien de cela ne sera fait. »

Europe : qui respecte les règles ? 

Dans « Die Zeit » et « Le Monde », douze personnalités allemandes, parmi lesquels l’ancien ministre Joschka Fischer ou les cinéastes Margaret Von Trotta et Volker Schlöndorff, s’étonnent que « les pays du Nord restent réticents face à leurs frères et sœurs du Sud et rejettent catégoriquement l’idée de créer un fonds garanti par l’ensemble des États de l’Union européenne, les « coronabonds », fonds qui permettrait d’assumer collectivement l’écrasante charge financière de la crise. » Car « si le Nord n’aide pas le Sud, il ne se perd pas seulement lui-même, il perd aussi l’Europe. »

Alexis Tsipras, premier ministre de la Grèce au plus fort de la crise de la zone euro, publie lui aussi sa tribune dans « le Monde » à propos de la position des pays de l’Europe du Nord. Un texte plein d’amertume, né de son expérience des conseils européens : « Je sais bien, après quatre ans et demi de participation au Conseil européen, que l’Europe avance lentement, avec de petits accrochages et de grands compromis. J’espère qu’un tel compromis pourra être atteint dans les prochains jours. La responsabilité en incombe principalement à la chancelière allemande, Angela Merkel. Elle doit choisir entre son héritage en tant que leader européen, et une opinion publique allemande infectée depuis de nombreuses années par le virus du chauvinisme. » 

Mais comment faire pour avancer sur ce chemin des Coronabonds malgré l’opposition de l’Allemagne et autres pays du Nord de l’Europe ? « Si, finalement, Angela Merkel préfère les louanges de la presse allemande à une initiative forte en faveur de l’unité de la zone euro, ces pays ne devraient pas hésiter à faire de nouveaux pas ensemble. Un eurobond sans l’Allemagne et les Pays-Bas ne sera bien sûr pas aussi fort, mais n’oublions pas que tous les autres pays réunis représentent plus de deux tiers du produit intérieur brut de la zone euro. »

Grèce, Espagne … Dans « El País », un professeur de l’Université de Groningue, s’attaque lui à la position du premier ministre des Pays-Bas face à la crise sanitaire et au « confinement intelligent » qu’il prétend mettre en place dans son propre pays. Pablo Valdivia n’apprécie pas non plus les propos déplacés que tiennent les responsables de ce pays vis-à-vis d’un supposé manque d’hygiène dans les pays du Sud de l’Europe. Dans sa tribune pour « El País », ce professeur de culture européenne affirme que « compte tenu du grave danger que l'expansion mondiale de la pandémie fait peser sur la santé de millions d'êtres humains, l'évolution de la situation de chaque pays et des relations internationales dans leur ensemble, il convient d'éviter à tout moment de placer le débat en mettant en confrontation les citoyens de différents pays. Le virus ne connaît pas les nationalités, les langues et les cultures: nous sommes tous ensemble dans ce contexte. »

Cette Europe est-elle si menacée par la division entre Nord et Sud ? Interrogé par Romain Gubert dans « Le Point », Valéry Giscard d’Estaing ne le croit pas et se dit même « impressionné par la façon dont des gouvernements que l'on disait faibles, en Italie ou en Espagne, prennent des mesures extrêmement difficiles. Comme si cette crise agissait comme un révélateur de talents et plaçait au second plan les petits jeux politiciens. Je dirais que l'Europe n'est pas décapitée par cette crise. Et que, malgré quelques tensions, l'esprit de solidarité se ressent. » Et, puisque chacun, intellectuel comme politique, se risque déjà à prédire la sortie, l’ancien président français « ne voit pas un repli sur soi de la part des États, mais au contraire un renforcement des coopérations et davantage de solidarité. Ce sera de toute façon nécessaire pour sortir de la crise économique. »

Toutefois, dans une autre tribune du « Monde », qui s’intéresse décidément beaucoup à ces tensions intra-européennes provoquées par la crise du Covid-19, l’économiste Bruno Alomar rappelle avec vigueur que le renoncement de la France à respecter les critères budgétaires qu’elle avait elle-même fixés, renoncement « continué sous tous les gouvernements au sérieux budgétaire, est fondateur du rapport de La Haye à l’UE depuis quinze ans. » Et se demande si « l’Union européenne (UE), après la Pologne qui bafoue ses valeurs, après l’ingrat Royaume-Uni qui en claque la porte, n’a pas trouvé son nouveau « vilain petit canard » avec les Pays-Bas ? »

Vers de nouvelles règles ? 

« Aucun des problèmes majeurs auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui ne sera résolu par un seul pays. Les problèmes globaux réclament des solutions globales » : c’est ainsi que l’auteur de « Sapiens », Yuval Noah Harari, termine l’entretien exclusif qu’il donne à Marc Weitzmann pour le Point.

Ce professeur d'Histoire à l’Université hébraïque, habitué aux fresques courant sur des milliers d’années, semble touché d’être le témoin d’une « Histoire qui s’accélère. Les vieilles règles sont mises en pièces, tandis que de nouvelles sont en train de s'écrire. D'ici un mois ou deux, les gouvernements et les organisations internationales seront amenés à conduire de gigantesques expériences sociales en conditions réelles qui donneront forme au monde pour des décennies. » Et d’évoquer à la fois l’enseignement à distance, les robots de soin ou le revenu de base universel. Certes « en démocratie, des époques comme la nôtre sont celles où les tyrans peuvent prendre le pouvoir et imposer des dystopies, mais aussi celles où des réformes longtemps espérées peuvent éclore et où des systèmes injustes sont réformés. D'ici à la fin de cette année, nous vivrons dans un nouveau monde. Il faut espérer qu'il sera meilleur. »

Car Yuval Noah Harari, qui compare l’épidémie de Coronavirus à celle de la peste du XIV ème siècle, ne croit pas à un scénario catastrophe : « L'antidote aux épidémies n'est ni l'isolationnisme, ni la ségrégation, mais l'information et la coopération. Le grand avantage des humains sur les virus est leur capacité à coopérer de façon efficace. Un coronavirus en Chine et un coronavirus aux États- Unis ne peuvent pas échanger de tuyaux sur la manière d'infecter leurs hôtes. Mais la Chine peut apprendre aux États-Unis pas mal de choses sur le virus, et sur la manière de le gérer, elle peut envoyer des experts et des équipements pour aider, le virus ne peut rien contre ça. Malheureusement, le manque de leadership global aujourd'hui fait que nous sommes incapables de tirer tous les avantages d'une telle coopération. » 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».