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De la IIIe République à #MeToo : la fabrique du mot "féministe"

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Militantes françaises de l'association "La femme nouvelle", réclamant le droit de vote pour les femmes, lors du 31è congrès radical socialiste à Nantes le 27 octobre 1934.
Militantes françaises de l'association "La femme nouvelle", réclamant le droit de vote pour les femmes, lors du 31è congrès radical socialiste à Nantes le 27 octobre 1934.
© AFP

Previously . Entre "Marche des femmes" et mouvement de libération de la parole contre le harcèlement sexuel à l'encontre des femmes, la référence aux "féministes" ne cesse d'être brandie dans le débat public. Retour sur l'histoire de ce terme pluriel, dont la naissance remonte à la IIIe République, en 1872.

Depuis un an, avec les échos et rebondissements du mouvement #MeToo, dénonçant le harcèlement et les violences sexuelles à l'encontre des femmes, à travers le monde entier, le terme "féministe" fait la une. En France, la récente tribune (dite "des cent femmes") en faveur d'une "liberté d'importuner" a créé un nouveau pic de prises de paroles se référant au féminisme et aux féministes, le mot lui-même étant souvent au cœur des échanges, quand il n'est pas malmené. 

"La Fabrique de l'Autre", c'est chaque mois dans La Fabrique de l'Histoire l'analyse d'un mot qui catégorise un groupe de gens, et une plongée dans l'histoire pour comprendre la genèse du terme en question. Désignant les premiers militants organisés de la cause des femmes, le mot "féministe" remonte à la fin du XIXe siècle, à la période de la IIIe République.

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Si le féminisme s'entend comme la défense des femmes contre la domination masculine et la reconnaissance de leurs droits élémentaires, l'histoire a vu passer de nombreuses figures qu'on pourrait associer à ce courant. Et ce, bien avant le XIXe siècle.

Dès le moyen âge, des féministes avant l'heure

Dès la fin du moyen âge, on dénombre beaucoup de femmes, issues de la noblesse et des milieux lettrés, qui vont s'élever contre la misogynie ambiante et virulente. Les écrits de Christine de Pizan au XIVe siècle s'inscriront par exemple dans cette veine.

Ce courant de pensée ne cessera dès lors de faire parler de lui, mais souvent à la faveur des bouleversements politiques. Comme l'a montré l'historienne Michelle Riot-Sarcey, "les femmes ne s'expriment en groupe d'expression critique que dans les périodes où les valeurs traditionnelles s'effondrent".

Le terme apparaît en 1872

C'est particulièrement vrai au moment de la Révolution française. Olympe de Gouges, en avance sur son époque, écrit la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, mais elle n'est pas pour autant désignée comme féministe par ses contemporains, car le mot n'existe pas. Il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour cela, à l'heure où le féminisme se constitue progressivement en mouvement organisé.

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Parmi les premières occurrences du mot "féministes", celle la plus souvent citée figure dans un essai du romancier Alexandre Dumas fils, datant de 1872, intitulé L'Homme-femme. Un traité moral au titre pour le moins intriguant, qui se penche sur la question de la femme adultère. Dumas évoque à deux reprises, et de façon péjoratives les "féministes", qui défendent l'égalité de la femme et de l'homme. L'auteur souligne d'ailleurs que pour lui ce terme est un néologisme.

Le "féminisme" en médecine

Selon l'historienne Christine Bard, l'apparition du terme féministe est à mettre en relation avec celle du mot "féminisme". Celle-ci est attestée en 1871 dans l'univers médical, sous un angle étonnant : la perte des caractères virils (pilosité, voix grave, etc.) Celle-ci concerne certains malades de la tuberculose, et c'est le sujet d'une thèse de médecine de l'époque, qui a pour titre Du féminisme et de l'infantilisme chez les tuberculeux.

Ici appliqué aux hommes, le mot féminisme pose de façon centrale la question de la perte de la virilité : une sorte de paradoxe, puisque le féminisme comme mouvement politique permettra aux femmes d'accéder notamment à des positions sociales jusque là réservées aux hommes, et partant, associées à la virilité.

Du "mouvement féminin" au "mouvement féministe"

Le mot "féministe" entre dans le langage plus courant vers 1892, avec l'importance croissante que prend dans la sphère publique le mouvement pour l'extension des droits des femmes. L'historienne Karen Offen note d'ailleurs que le terme féministe va remplacer, celui, plus flou, de "féminin" : la presse de l'époque parle en effet encore en 1891 de "mouvement féminin", et non féministe.

Le succès de cette nouvelle terminologie dénote le caractère puissant du mouvement à l'oeuvre dans la société : au début du XXe siècle, plus d'une vingtaine de périodiques féministes existent. Ce sont les premiers temps de la lutte féministe, où l'enjeu est alors de conquérir l'espace public de façon organisée. Dans le même temps, le mot "féministe" traverse les frontières et fait son entrée dans la langue anglaise notamment.

Un féminisme pluriel

Dès le départ, et cette idée est utile pour analyser le féminisme d'aujourd'hui, le féminisme est loin d'être un mouvement homogène et unifié. Certains sujets, qui paraissent évidents à notre époque, comme le droit de vote, font alors réellement débat au sein des féministes, de même que le choix des modes d'action dans la société.

Ces disparités se retrouvent d'ailleurs dans la langue : au début du XXe siècle, "féministe" est rarement employé seul : on parle de féministes intégraux, de féministes socialistes, de féministes chrétiens, de féministes radicaux, familiaux, mais aussi bourgeois.

Le féminisme au masculin ?

Avec la diversité, se pose aussi la question de l'inclusion des hommes au sein de la cause féministe. La question traverse toute l'histoire du féminisme. Toutes les époques ont donné naissance à des hommes qui défendaient les droits des femmes. Mais au début du XXe siècle, les cercles d'actions féministes sont mixtes pour beaucoup, alors que dans la vague féministe post-1968, le féminisme ira souvent de pair avec une valorisation de la non-mixité. La langue française s'évertue en tout cas à souligner presque comme une exception l'association masculin / féministe, à travers des expressions comme  "homme féministe", "féministe masculin" ou encore, dans les années 1990, "pro-féministes".

Au-delà de l'inclusion ou l'exclusion des hommes, le terme féministe soulève en dernier ressort une autre question, celle de l'unicité de la catégorie "femmes" : défendre les droits des femmes, leur égalité avec les hommes dans les faits et devant la loi n'a pas toujours permis d'analyser l'impossible homogénéité du groupe "femmes". La seule différence sexuelle ne pouvant évidemment rendre compte des différences sociales et culturelles, qui sont déterminantes dans la façon dont chacune (et chacun) vit ou souhaite son émancipation.