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De la Monarchie de juillet à François Fillon, petite histoire de la casserole comme outil politique

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 "Charivari qui pend à l'oreille de MM. Guizot, Dupin, Thiers et tutti quanti…", "La Caricature", 1er septembre 1831
"Charivari qui pend à l'oreille de MM. Guizot, Dupin, Thiers et tutti quanti…", "La Caricature", 1er septembre 1831
- Jean-Jacques Grandville

Entretien. Quelques centaines de personnes comptent aller chahuter avec des casseroles le rassemblement de soutien à François Fillon, prévu ce dimanche 5 mars à Paris. Alors que celui-ci ne peut plus guère se déplacer sans que sonne le métal, retour sur l'histoire de la casserole comme outil politique.

"Dimanche à 15h, où que vous soyez, à votre fenêtre, dans votre jardin, sur votre balcon... tapez sur des casseroles pendant 3 minutes". Tel est l'appel lancé sur les réseaux sociaux par quelques centaines de citoyens, décidés à faire résonner leurs ustensiles de cuisine ce dimanche 5 mars pour perturber le rassemblement de soutien à François Fillon prévu au Trocadéro, à Paris. La casserole comme arme politique... ce n'est pas nouveau. Le phénomène remonte même au Moyen Âge, nous raconte l’historien Emmanuel Fureix, spécialiste du XIXe siècle, et plus particulièrement des pratiques politiques.

À ECOUTER : Une campagne de charivaris dans la France de Louis-Philippe, avec Emmanuel Fureix, dans La Fabrique de l'Histoire

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De quand date le phénomène des concerts de casseroles, en France ?

Il remonte au début de la Monarchie de Juillet, dans les années 1830. Ce sont essentiellement les républicains, opposants au régime de Louis-Philippe, qui cherchent à faire entendre leur voix en empruntant en réalité à un rituel coutumier bien connu des ethnologues, qu’on appelle "charivari". Il visait depuis le Moyen Âge, au village, les mariages mal assortis, les veufs remariés avec des jeunes filles, qui étaient accueillis par un rituel d’humiliation fait d’un concert tonitruant de casseroles notamment, qui se terminait parfois par une amende, et une réconciliation à la fin du rituel. Dans ces années 1830, ce sont des députés proches du gouvernement de l’époque, gouvernement dit de résistance, de retour à l’ordre, et puis aussi des préfets, donc l’appareil d’Etat, qui sont visés par des concerts de casseroles sur l’ensemble du territoire. On observe même une véritable campagne nationale de charivaris pendant l’année 1832. Avec une centaine de charivaris qui durent plusieurs heures, se répètent parfois plusieurs jours consécutifs, et qui se déroulent essentiellement la nuit tombée, avec quelques dizaines de personnes dans le cas des rituels les plus mineurs, et parfois plusieurs milliers de personnes avec un écho véritablement national.

Un charivari à Marsannay-la-Côte, en 1905 : "Coutume burlesque (…) qui se pratique en Bougogne chaque fois qu'un mari a battu sa femme au mois de mai"
Un charivari à Marsannay-la-Côte, en 1905 : "Coutume burlesque (…) qui se pratique en Bougogne chaque fois qu'un mari a battu sa femme au mois de mai"

Quelques grandes figures visées par ces charivaris... ?

La plupart des députés de l'époque sont aujourd’hui totalement inconnus, mais certains sont bien connus, comme Adolphe Thiers, qui était alors un jeune député, qui n’était pas encore ministre à l’époque, et qui est "charivarisé" plusieurs jours consécutifs à Aix, à Marseille, à Brignoles, à Toulon… Il est accusé d’avoir trahi les idéaux de la Révolution, de s’être rallié à l’ordre, et de ne pas avoir porté assistance aux peuples en lutte, à ce moment-là de l’histoire européenne. On le traite de traître : “À bas le traître à la France, à la Pologne, à l'Italie !” Et puis Guizot lui-même, le président du conseil, est visé un peu plus tard, en 1841, par un charivari énorme avec plusieurs milliers de personnes qui visent sa politique fiscale : un recensement des portes et fenêtres qui avait été mis en place à l’époque. En tout cas, ce qui est vraiment frappant dans ces rituels, c’est qu’ils deviennent des instruments de justice populaire, d’expression d’une opinion par des gens qui n’ont pas voix au chapitre, c’est à dire qui ne sont pas électeurs, puisqu’il y a, à l’époque, moins de 200 000 électeurs : des femmes, des enfants, des ouvriers... participent à ces rituels qui sont une manière pour le peuple souverain de se donner à voir dans l’espace public, avec un symbole qui est celui de la casserole, du chaudron, qui est l’instrument du prolétaire.

La presse satirique est en lien direct avec cette affaire : ce genre de rituel ne peut fonctionner que si ça fait écho à un imaginaire. A l’issu de cette campagne de charivaris est créé le journal éponyme Le charivari qui se fait écho lui-même des charivaris politiques. Une très belle caricature de 1831, qui anticipe presque sur le rituel, représente un charivari visant les partisans du pouvoir. [A retrouver en illustration de cette interview, NDLR]

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La France a été précurseur de ces concerts de casseroles ? Qu'en est-il à l’étranger ?

C’est un rituel plutôt singulier au début des années 1830 : ce qui domine alors, c’est le rituel traditionnel rural, communautaire, qui a affaire avec la question du marché matrimonial. Les charivaris politiques sont relativement rares. En revanche, dans tout l’Occident, y compris au Canada, dès ces années 1830-1840, à l’échelle locale, les fonctionnaires ou les autorités locales détestées peuvent être accueillies par de tels charivaris.

Et plus tard, en Amérique du sud… ?

Alors là, oui... on fait un saut énorme dans le temps. Ce dont je vous parlais précédemment, c’est de l’intrication du folklorique et du politique à un moment où le répertoire d’action moderne n’est pas vraiment en place : la manifestation telle que nous l'entendons aujourd'hui, bien organisée, avec ses symboles.... Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, ces formes-là se substituent à ces formes qui apparaissent dès lors comme archaïques [on ne parle plus de "charivaris", mais de "casserolades", NDLR]. On a un retour effectivement, d’abord en Amérique du sud, puisque dans les années 1970 déjà, à droite, et puis ensuite à gauche, on pratique ces concerts de casseroles. Au Chili dans les années 1970, en Argentine plus récemment… on en a observé également en Islande, au Québec pendant les manifestions étudiantes en 2012… On a une sorte de quasi mondialisation du phénomène qu’il faudrait rapprocher du mouvement d’occupation des places. C’est un peu différent, me semble-t-il, du charivari, puisqu’il s’agit en gros de manifestations agrémentées de casseroles. On n’est pas tout à fait dans le rituel d’humiliation dont je parlais, qui est plutôt un rituel de conduite de bruits. Alors que dans le cas des casserolades, il s’agit juste de protester bruyamment, le plus souvent d’ailleurs de jour, et non pas de nuit comme pour les charivaris.

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Y a-t-il eu d’autres époques marquées par des concerts de casseroles particulièrement mémorables ?

À ma connaissance de toute façon, ça n’a été que des moments discontinus. Il y en a eu un petit peu sous la IIe République, et plus récemment, me vient à l’esprit la pratique des concerts de casseroles par les partisans de l’OAS [Organisation armée secrète, NDLR] à la fin des années 1950, début des années 60, pendant la guerre d’Algérie.

Pourquoi les casseroles ? Uniquement pour le vacarme qu’elles permettent de produire, ou existe-t-il également une dimension symbolique ?

Les casseroles ne sont pas seules... Du temps des charivaris, il y avait aussi des crécelles, des sifflets, des poêles. L’idée d’un instrument populaire est essentielle, c’est la voix du peuple, "vox populi", qui s’exprime avec les instruments, l’arme des prolétaires, comme on disait dans ces années 1830. Evidemment, aujourd’hui, on ne peut pas manquer de voir une autre symbolique qui est celle de la casserole judiciaire, pour ce qui concerne François Fillon.

Un charivari paru dans "L’Almanach du peuple" (Québec) en 1928.
Un charivari paru dans "L’Almanach du peuple" (Québec) en 1928.
- Edmond-J. Massicotte

Quel genre d’impact ont eu réellement ou ont réellement ces chahuts, sur la vie politique ?

Evidemment, ce sont des rituels dérisoires, mais si on regarde d’un petit peu plus près, la conclusion est différente. Ce sont des rituels d’humiliation, la personne est contrainte à la fuite : Thiers est obligé de quitter Aix, puis Marseille, et il est poursuivi ensuite… Guizot doit quitter Caen en 1841 dans la panique… C’est l’espace privé de l’homme politique qui est violé, puisque ces concerts ont lieu sous les fenêtres du domicile de la personne visée. Du coup les relations entre le public et le privé sont inversées. L’homme politique est réduit, fait prisonnier presque, humilié dans son espace privé, et la foule exclue théoriquement de l’espace public et politique, car non électrice, l’occupe. Sur ce plan purement symbolique, c’est déjà très fort. S’y ajoute cette orchestration nationale qui fait que du coup, ça a un impact relayé aussi par la presse. Il y a aussi l’incapacité du pouvoir à répondre dans un premier temps à ce rituel subversif, puisque les personnes ne peuvent être attaquées que pour tapage nocturne et ne risquent pratiquement rien. Ce n’est qu’en cas d'échauffourées avec les forces de l’ordre qu’elles peuvent être condamnées pour rébellion. L’impact politique est concentré dans cet imaginaire dont je parlais. Ensuite, évidemment, les gouvernements n'ont pas été renversés sous l’effet de charivaris.

Si on se cantonne à la Ve République… Est-ce la première fois, avec François Fillon, qu’un candidat à la présidentielle, ou simplement un homme politique, a droit à un tel régime sonore ?

À ma connaissance, oui. C’est le premier, avec un effet de répétition puisqu'il ne peut plus se déplacer désormais sans être accueilli par des casseroles, ce qui fait que du coup, ça occupe l’espace médiatique. Que tous les jours, c’est relayé par la presse.

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L'interview en version audio :

Emmanuel Fureix : l'histoire de la casserole comme outil politique

13 min