De la tache d'encre au clitoris : l'histoire du test de Rorschach

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De la tache d'encre au clitoris : l'histoire du test de Rorschach

A la clinique de Montefiore, en Grande-Bretagne, un médecin spécialiste de la migraine mobilise le test de Rorschach.
A la clinique de Montefiore, en Grande-Bretagne, un médecin spécialiste de la migraine mobilise le test de Rorschach.
© Getty - Hulton Archives

Faut-il dire : "Dis-moi ce que tu vois, je te dirai qui tu es" ? Ou plutôt : "Dis-moi ce que tu vois, et je te dirai si le clitoris n'est plus si tabou" ? Alors que certains voient un organe génital dans la forme de la mascotte des JO de Paris 2024, retour sur l'invention d'Hermann Rorschach.

Faut-il voir un clitoris dans les mascottes olympiques dévoilées en cette mi-novembre dans la perspective de Paris 2024 ? Les concepteurs, qui misent sur des jeux “révolutionnaires” et puisent à l’imaginaire de la Révolution française, affirment avoir décliné le bonnet phrygien en le flanquant d'yeux, d’une bouche et de baskets. Mais alors qu’on pourrait discuter la pertinence du référentiel de 1789, déjà saturé, nombre de commentaires ont fait l’analogie avec la forme du clitoris, sur les réseaux sociaux ou sur l’antenne de France Culture, dans le billet du jour de Guillaume Erner par exemple.

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Cette histoire de phryges olympiques, et ces montages photos qui circulent, comparant les formes, est l’occasion de voir que la méconnaissance, ancienne, du clitoris pourrait bien avoir finalement reculé. Pas sûr qu’il y a cinq ou dix ans, ils comme elles auraient été si nombreux à reconnaître cet organe érectile féminin dont certains affirment qu'il signifie en grec “petite monture”, mais que l'Académie française rapproche plutôt de "kleitoris", "sans doute dérivé de kleiein, « fermer »". Et qui, avec les siècles, a même fini par être éclipsé de la littérature médicale, section anatomie. C'est seulement en 2017 que le clitoris est revenu, correctement dessiné dans les manuels scolaires de SVT.

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"Test d'interprétation libre de formes fortuites"

Mais cette histoire en dit beaucoup sur celui qui regarde, répondait Joachim Roncin, directeur du design Paris 2024, dans une vidéo sur Brut, diffusée sur les réseaux sociaux. Pour raconter la naissance des mascottes, née du travail sur les symboles de 1789 par l’agence W, en charge de la communication des Jeux parisiens, ce dernier a renvoyé ceux qui y voyaient un clitoris… à leur cerveau : “Si les gens y voient un clitoris, s'ils savent le reconnaître, tant mieux ! Je suis ravi ! Est-ce qu’on y a pensé ? Oui, je pense qu’à un moment ça a été évoqué mais ça a été un non-sujet assez rapidement. Une mascotte, un dessin ou quelque chose de nouveau, c’est toujours un test de Rorschach. Chacun va y voir ce qu’il veut. Si les gens voient un clitoris, et si ça permet de faire connaître le clitoris, on est ravis.”

À l’origine, ce “test de Rorschach” ne s’appelait pas encore du nom de son créateur. Hermann Rorschach était un psychiatre suisse, emporté par une péritonite à 37 ans, en 1922. Vingt ans plus tard, sa technique était déjà assez répandue pour être mobilisée, au procès de Nuremberg, par le psychiatre de l'armée américaine Douglas Kelley pour fouiller les consciences des dignitaires nazis - et surtout tenter de classifier leurs personnalités. Le test qui fera entrer Hermann Rorschach dans l’histoire de la psychologie, des crimes contre l’humanité, et désormais celle du clitoris ou des Jeux olympiques, s’appelait “Test d’interprétation libre de formes fortuites”. C’était ce qu’on appelle un “psychoscope”, à une époque où la médecine cherchait à explorer le psychisme humain.

Hors du contrôle de la conscience

Quand Rorschach finalise sa méthode, des instruments de recherche sont élaborés depuis plusieurs décennies déjà dans le but de fouiller la psyché et ses automatismes. Cette fin du XIXe siècle est l'époque des fonts baptismaux de la psychologie, devenue une discipline à Harvard en 1875 avec les tout premiers travaux pratiques en contexte universitaire. Il s’agissait de multiplier les méthodes destinées à approcher la conscience, et en particulier les manifestations psychosomatiques qui semblaient échapper au contrôle de celle-ci.

Deux décennies avant la mort de Sigmund Freud (en 1939, à Londres), mais déjà vingt ans après la parution de La Science des rêves qui passe pour l’acte fondateur de la psychanalyse, Rorschach n’avance pas dans un terrain vague. Le moment où il finalise sa méthode d’exploration de l’inconscient est aussi celui où le métier de psychologue s’installe. Et donc cherche les moyens de son autonomie, et parfois des techniques, des méthodes qui viendraient sceller cette autonomie, et aussi sa légitimité, vis-à-vis d’autres métiers. Il en va notamment de l’identité professionnelle des psychologues, et des outils leur permettant de se distinguer.

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De formation, Rorschach est psychiatre. Mais lui qui est le fils d’un peintre, a bien failli faire les Beaux-arts, avant de bifurquer du côté de la clinique universitaire du Burghölzi, à Zurich. Dans cette clinique, à cette époque, on explore déjà les mécanismes réflexes du cerveau, et les hallucinations. En 1912, Rorschach soutient d’ailleurs une thèse sur les hallucinations-réflexes, envisageant les effets des stimuli sur la perception. Mais déjà ses recherches se centrent sur la perception involontaire : il s’agit pour lui d’envisager ce qui échappe à la volonté, au contrôle. Pour ensuite mieux classifier, typologiser, catégoriser - les travaux de Jung datent de la même époque, et circulent, distinguant par exemple les manifestations de la libido chez l’introverti, et chez l’extraverti.

On l'appelait "Tache d’encre"

Cherchant à remonter aux origines du travail de Rorschach, les chercheurs Renaud Evrard et Antoine Frigaud précisent qu’au lycée, bien avant qu’il ne fasse médecine, on surnommait déjà Rorschach “tache d’encre”, ou “barbouillage” (“Kleks”). Or, comme le rappelait en 2017 déjà sur France Culture une émission de la Méthode scientifique consacrée au test de Rorschach, il a existé, dans le courant du XIXe siècle, la “kleksographie”. Derrière ce néologisme, on retrouve un médecin, Justinus Kerner, qui avait entrepris de fonder une science des taches. En 1917, alors que Rorschach quitte la psychologie religieuse pour revenir aux taches qui l’avaient intéressé, enfant, un chercheur polonais du nom de Hens, soutient une thèse fondée sur l’analyse des réponses devant huit taches d’encre noire.

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Ce sont les proches de Hens qui se plaindront d’une appropriation de ces recherches par Rorschach. Est-ce parce que ce dernier voudra répondre de son bon droit qu’on connaît un peu mieux l’origine du test pour lequel il est resté célèbre, un siècle plus tard ? Rorschach, à qui l'on reproche d’avoir copié, expliquera en effet que dix ans avant le "Test d’’interprétation libre de formes fortuites” et alors qu’il était encore en thèse, il avait déjà exploré la psyché des enfants avec un ami d’enfance devenu instituteur en leur soumettant une série de taches d’encre. Alors qu’un Français, Alfred Binet (1857-1911), travaillait sur les formes de l’encre, quinze ans plus tôt, et qu’avaient paru, traduits en allemand, des écrits de Léonard de Vinci où ce dernier signalait tout le potentiel de l’interprétation des taches, Rorschach et son binôme avaient fait le pari que le dessin formé par l’encre pouvait remplir le même rôle que le mot lancé dans le test d’associations de mots, alors très à la mode.

De Michel Foucault à Henri Chapier

Est-ce parce qu’on lui a fait, très tôt, un procès en paternité, que Rorschach a eu à cœur de publier rapidement son travail ? Il contactera pas moins de sept éditeurs, alors que, dès 1918, il accumule des centaines de cartes de couleur destinées à ces tests de personnalité. Mais l’impression couleur est coûteuse, et les éditeurs récalcitrants. En septembre 1921, quand un ouvrage paraît enfin, seulement six planches, monochromes, y figurent, là où il disposait de centaines de cartes, dont certaines croisaient plusieurs couleurs.

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À l’époque, Rorschach envisageait d’utiliser son test - dont on ne discutait pas encore la validité scientifique - à des fins d'orientation professionnelle des enfants. À la fin des années 1940, lorsque de nombreux normaliens, philosophes, défilent à Saint-Anne pour tester leur formation d’études en psychologie, c’est au test de Rorschach que s’initie Michel Foucault, dont le diplôme en psychopathologie remonte à 1952. Trois décennies plus tard, et alors qu’entre-temps l’usage de plus en plus ordinaire de la méthode de psychodiagnostic est critiqué, Henri Chapier fera beaucoup pour sa vulgarisation : dans son émission Le Divan, dont le dispositif est resté célèbre pour singer une séance d’analyse, le journaliste soumettait à son invité des planches de Rorschach dont on voit, par exemple ce 18 février 1986 avec le comédien Michael Lonsdale (aux alentours de la 17e minute) que le test était connu, bien qu’on écorchât facilement son nom.

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