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De Margaret Thatcher aux brexiteers : la fabrique du mot "eurosceptique"

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Affiche pour le Brexit, prise le 27 juin 2016 à Redcar, dans le nord-est de l'Angleterre, où plus de 66% de la population a finalement voté pour la sortie de l'UE.
Affiche pour le Brexit, prise le 27 juin 2016 à Redcar, dans le nord-est de l'Angleterre, où plus de 66% de la population a finalement voté pour la sortie de l'UE.
© AFP - Scott Heppell

Alors que le Royaume-Uni traverse une crise politique sans précédent dans le cadre du Brexit, retour sur le terme "eurosceptique", qui remonte aux années 1980.

Alors que le Parlement britannique a rejeté le 15 janvier dernier le plan de sortie de l'Union Européenne présenté par Theresa May, enfonçant le pays dans une crise politique de grande ampleur, retour sur le terme "eurosceptique". Apparu au Royaume-Uni au milieu des années 1980, ce mot est issu des médias avant d'avoir été repris dans le langage courant.

Les années 1980 et la Grande-Bretagne de Thatcher

A l'époque, le terme est inventé pour décrire l'attitude réticente de la Grande-Bretagne face aux exigences de Bruxelles, incarnée par la très conservatrice Margaret Thatcher, à la tête du gouvernement. C'est l'époque du "I want my money back" de la "dame de fer", phrase désormais entrée dans l'histoire, à propos de la contribution financière du pays à l'Europe.

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Si la réticence vis-à-vis de la construction européenne est sensible dès les années 1950 dans la vie politique britannique, le mot "eurosceptique" apparaît donc plus de dix ans après l'entrée de la Grande-Bretagne dans ce qui s'appelle encore la CEE (Communauté Economique Européenne), en 1973. 

Les années 1970-80 sont celles où cette réticence s'exprime de façon plus frontale, d'abord au sein du Labour avant de toucher les Conservateurs. En 1975, deux ans après son adhésion, le pays organise un référendum sur son maintien dans la Communauté européenne – déjà ! : le leader actuel des travaillistes, Jeremy Corbyn, vote alors pour le "non ", tandis que Margaret Thatcher participe à des manifestations pro-européennes. Les positions se sont donc inversées progressivement !

Dans l'opinion publique et les journaux britanniques, la méfiance vis-à-vis de Bruxelles n'a pas attendu les années 1970-80 pour être explicite. Comme le note le chercheur néerlandais Menno Spiering, lorsque la France met son premier véto en 1963 à l'entrée du Royaume-Uni dans la CEE, le tabloïd  The Daily Express en fait sa une avec la formule suivante : "Glory Glory Hallelujah !"

Les Britanniques : eurosceptiques de toujours ?

Les relations entre la Grande-Bretagne et l'Europe ont toujours été complexes et ambiguës. Il faut regarder comment la Grande-Bretagne s'est positionnée vis-à-vis de l'Europe, entendue ici comme sphère culturelle et non comme institution. Dès le XVIe siècle, le schisme anglican vis-à-vis de Rome signe une coupure nette avec le "continent", cet autre dans lequel les britanniques ne se reconnaissent pas culturellement.

Sur le plan institutionnel, la distance du pays vis-à-vis de la construction européenne après la Seconde Guerre Mondiale s'est expliquée par l'importance de son Empire, riche et étendu, et de sa relation particulière avec les Etats-Unis, deux éléments qui ouvraient d'autres perspectives pour maintenir son influence internationale.

L'influence du Royaume-Uni sur l'UE

Malgré tout, les Britanniques vont finalement se tourner vers des institutions européennes, au sens large, au gré de la stratégie d'alliance américaine : ainsi, le Royaume-Uni adhère à l'OECE (Organisation Européenne de Coopération Economique) dès sa création en 1948. Notons également que l'opposition au rapprochement entre Londres et Bruxelles ne viendra pas que du côté britannique: la Grande-Bretagne est le seul pays dont l'entrée dans la CEE a été rejetée deux fois!

In fine, cette relation s'est soldée par l'entrée du pays dans la CEE, mais aussi par l'influence durable des britanniques sur ses institutions. La vision matérialiste de l'Union comme grande zone de libre-échange a beaucoup modelé les institutions européennes telles que nous les connaissons aujourd'hui. 

Les années 1990 : propagation à toute l'Europe

Si le Royaume-Uni peut donc être vu comme le berceau de l'euroscepticisme, le terme "eurosceptique" n'est pas resté cantonné à l'outre-manche. Il se généralise dans les années 1990, notamment à la faveur des débats autour du traité de Masstricht entre 1991 et 1993 dans l'ensemble des pays membres.

"Eurosceptique" finit par désigner toute opposition ou réaction critique vis-à-vis de l'Union Européenne. Très rapidement, le terme recoupe des réalités très différentes, ce qui a poussé des universitaires à créer des catégories pour y voir plus clair.

"Soft" versus "hard"

Retenons ici uniquement celle qui a eu le plus d'influence, fruit des travaux de Paul Taggart et  d'Aleks Szczerbiak. En 2002, ils proposent une distinction entre un euroscepticisme "dur" et un euroscepticisme "mou", traductions de l'anglais "hard" et "soft".  

Les eurosceptiques durs ou radicaux sont ceux qui s'opposent par principe à l'intégration européenne, jusqu'à souhaiter le retrait de leur pays de l'Union ou la non-candidature à son adhésion. Les eurosceptiques "mous" sont ceux qui formulent des critiques sur certaines politiques menées par l'UE, sans remettre en cause son existence ni son principe. Dans le paysage politique, on retrouve d'un côté les partis extrêmes ou populistes, et de l'autre, les partis dits de gouvernement.  

Le paradoxe des partis eurosceptiques radicaux

Les uns frisent le paradoxe : la posture anti-européenne des eurosceptiques radicaux rejoint un positionnement anti-système, anti-élite, censé avoir des retombées électorales. Une façon donc de s'ancrer un peu plus dans le système politique qui est en théorie rejeté ! Un paradoxe qu'on retrouve aujourd'hui dans de nombreux états européens.  

Quant à l'euroscepticisme "soft" ou "mou", il serait le signe d'une européanisation de la vie politique :  les partis intègrent désormais la dimension européenne dans leurs réflexions, et se permettent de critiquer tel ou tel choix décidé à Bruxelles. Un mouvement qui a ses limites, puisque le poids du contexte national reste prégnant dans la façon d'aborder les enjeux européens...

En France, le terme "eurosceptique" a tendance à renvoyer à la position la plus radicale des deux, mais il faudrait sans doute plus d'un mot pour décrire finement comment l'Europe est perçue au sein des partis et par la population en général.

De l'eurosceptique au "brexiteer"

La différence entre "hard" et "soft" a finalement influencé l'analyse des phénomènes politiques en Europe, puisqu'elle a fini par s'appliquer au Brexit. Pendant la négociation de l'accord de sortie du Royaume-Uni de l'UE, les expressions "hard" et "soft Brexit" sont apparues. Mais cette distinction peine à convaincre à l'heure où l'incertitude sur le divorce entre Londres et Bruxelles est à son comble ! 

Au mot "eurosceptique" a succédé ces dernières années en Grande-Bretagne le terme de "brexiteer", partisan du Brexit. Au vu de la complexité de la situation britannique, affirmer quelle position ce mot désigne exactement relève de la mission impossible!

Bibliographie

Laurent Warlouzet, « 3. De l’Empire au Brexit : Londres et la reconfiguration des frontières européennes », François Dubet éd., Politiques des frontières. La Découverte, 2018.

Robert Harmsen, « L'Europe et les partis politiques nationaux : les leçons d'un “non-clivage” », Revue internationale de politique comparée, vol. vol. 12, no. 1, 2005.

Menno Spiering, A Cultural History of British Euroscepticism, Palgrave Macmillan, 2015.