De Mérimée à Claude Simon, cinq histoires de canulars littéraires

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De Mérimée à Claude Simon, cinq histoires de canulars littéraires

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Bernard-Henry Lévy, victime d'un cannular néo-kantien en 2009.
Bernard-Henry Lévy, victime d'un cannular néo-kantien en 2009.
© Getty - Jean-Luc Luyssen / Gamma-Rapho

Derrière chaque canular littéraire, une véritable oeuvre concoctée par un auteur facétieux ou critique. Alors que 19 maisons d'édition boudent cette année un roman de Claude Simon, Nobel de littérature 1985, envoyé sous le sceau de l'anonymat, retour en archives sur cinq histoires de canulars.

Comme souvent les canulars, l’initiative est venue d’une sorte de pari. Deux écrivains, qui pratiquent une correspondance de longue date, échangeaient sur les mœurs des maisons d’édition de nos jours. L’un, très connu mais soucieux de conserver l’anonymat, assure à l’autre, Serge Volle, moins connu, qu’il mettrait son billet que Claude Simon, prix Nobel de littérature 1985, ne serait même pas publié par les temps qui courent. 

Chiche !”, répond Volle, qui se pique d’envoyer à dix-neuf maisons d’édition, petites et grandes, les cinquante premières pages de Le Palace, de Claude Simon (en biffant le nom de l’auteur, bien sûr). Le roman avait paru en 1962 aux Editions de Minuit.

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C’était il y a six mois et l’auteur embusqué a reçu douze réponses. Toutes négatives. Sept éditeurs n’ont tout bonnement pas répondu. L’une des maisons d’édition s’est même fendue de ce retour :

Les phrases sont sans fin, faisant perdre totalement le fil au lecteur. Le récit ne permet pas l'élaboration d'une véritable intrigue avec des personnages bien dessinés.

Le canular littéraire est un motif récurrent dans le monde des lettres. Il ne concerne pas seulement la littérature, mais aussi les sciences humaines et les sciences sociales. Retour sur trois histoires de canulars dans l’histoire de l’édition.

1. Mérimée le récidiviste

A l’âge de 22 ans, Prosper Mérimée se passionne pour le théâtre espagnol. Le jeune auteur est encore peu connu : trois ans plus tôt, à l’âge de 19 ans, il avait créé une tragédie, Cromwell, mais c’est encore tout alors pour l'auteur prometteur. En 1825, il échafaude une mystification et propose un recueil de pièces de théâtre. Leur auteur fictif est Clara Gazul, présentée comme une célèbre comédienne espagnole. Tout y est : le nom du traducteur, Joseph Lestrange, à qui on prête un travail d’orfèvre, une biographie, des notes et même un portrait photo de la comédienne. Sous la mantille, Mérimée en personne, épaules dénudées et croix autour du cou ! La ficelle peut paraître un peu grosse et pourtant, plusieurs revues littéraires de l’époque n’y verront que du feu, et Clara Gazul devient un petit phénomène. C’est Le Globe qui révèlera finalement le canular dont Mérimée dira ceci en 1835  :

Je ne conteste pas le plaisir qu'une mystification peut procurer à son auteur, écrit Mérimée en 1835 ; mais la première condition pour qu'elle soit bonne, complète, c'est qu'elle ne lui coûte pas trop de peine.

Aujourd’hui, Gallimard présente ainsi Le théâtre de Clara Gazul :

"C'est à Gibraltar que je vis pour la première fois Mlle Gazul", née d'une tireuse de cartes "sous un oranger sur le bord d'un chemin dans le royaume de Grenade". Inutile de dire que Mérimée n'est jamais allé à Gibraltar et que Mlle Gazul n'est pas née d'une cartomancienne sous un oranger, pour la bonne raison qu'elle n'existe pas. Clara Gazul, c'est Mérimée lui-même qui, tout jeune encore (il n'a pas vingt-cinq ans lorsque paraît le Théâtre) et bravissime champion du romantisme naissant, s'est amusé à écrire ces petites pièces délicieuses d'humour et d'impertinence où revit une Espagne noire et parfumée inspirée du Quichotte et de Calderón.

En 1827, l’auteur n’a pas encore gagné les rangs de l’Académie française lorsqu’il récidive. Cette année-là, il publie La Guzla, un recueil de chants populaires de l'Illyrie attribués à un certain Hyacinthe Maglanovitch dont Mérimée signe la biographie. Une bonne blague dont on dit qu’elle aurait valu quinze jours de travail à Mérimée tout au plus…”Guzla” a beau être l’anagramme de “Gazul”, beaucoup n’y voient que du feu et même les plus grands s’y laisseront berner : le recueil fait un carton à l’étranger, consacré notamment par Goethe et Pouchkine avant que ces derniers n'aient vent de la supercherie.

Pour certain, le canular n'était pas tout, puisque l’œuvre singée annonçait en réalité le talent du jeune Mérimée qui compte bel et bien comme l'auteur de ces ballades. En 1925, le critique littéraire Pierre Trahard écrivait au sujet du pastiche de Mérimée :

L’habileté est si grande qu’on en vient à regretter que La Guzla soit un pastiche et porte en elle un germe de mort, car un artiste n’est pas un homme habile, mais un homme sincère.

Le 20 mars 2010, l'émission "Concordance des temps" sur France Culture invitait Laurent Theis pour évoquer les grands canulars de l'histoire de la littérature ;

"Concordance des temps" sur le canular littéraire, le 20/03/2012 sur France Culture

59 min

En 2013, France Culture co-produisait avec France Télévisions Nouvelles écritures une websérie intitulée " Supercheries littéraires". L'un des épisodes explorait  par exemple"Comment éditer un manuscrit qui n’existe pas".  Jackie Berroyer y racontait notamment comment, en 1949, deux imposteurs s'étaient moqué de tout le gratin de l'édition française en affirmant avoir retrouvé un manuscrit de Rimbaud :

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2. William Boyd d'une créature de papier jusqu'à Sothebys

La vraie-fausse biographie est une supercherie efficace. En 2002, paraît au Seuil la traduction de Nat Tate : Un artiste américain, 1828 - 1960, sorti en anglais quatre ans plus tôt, en 1998. Les jalons sont solides et toutes les apparences sauves : Nat Tate est décrit comme une figure de l’avant-garde américaine, tenant de l’école américaine des années 50. Joints au récit, quelques dessins, le visuel d’un ou deux tableaux, et même un échange épistolaire avec David Bowie ou l'auteur scénariste Gore Vidal, mort depuis, dont on découvre des cartes postales en feuilletant la vraie fausse biographie par William Boyd.

Vraie fausse”, car le personnage, construit de toutes pièces, n’a en réalité jamais existé. C’est un peintre de papier, surgi de l’imagination du romancier britannique avec l’aide de quelques complices, dont Bowie. Son nom infuse plutôt du côté des grandes institutions de la peinture, National Gallery et autres Tate Britain ou Tate Modern. Aujourd’hui, la supercherie est explicitement mentionnée sur la quatrième de couverture du livre, malheureusement. Mais avant que la mèche ne soit vendue par un journaliste, certains affirmaient bien avoir connu Nat Tate, tandis que d’autres s’improvisaient spécialistes de sa peinture.

 Détail du tableau "Bridge number 114" attribué à Nat Tate.
Détail du tableau "Bridge number 114" attribué à Nat Tate.
- Catalogue Sothebys

Dans sa revue de presse culturelle le 30 novembre 2011 sur France Culture, Antoine Guillot racontait même qu’une vente aux enchères a un jour prolongé le canular en mettant à prix un tableau attribué à… Nat Tate. Il citait une chronique d’Edouard Launet dans Libération, qui racontait : 

Un tableau du peintre américain Nat Tate, expressionniste abstrait qui fut un des amants de Peggy Guggenheim, vient d’être adjugé chez Sotheby’s à Londres pour 7 250 livres, soit 8 500 euros. C’est une jolie somme pour l’œuvre d’un artiste… qui n’a jamais existé. Car Nat Tate est une pure création de William Boyd. La toile en question, "Bridge number 114" (encre et crayon, 21 cm par 15), doit également beaucoup à l’écrivain britannique.

Quant au Guardian, le quotidien britannique chroniquait ainsi la chose après que les enchères aient grimpé plus haut qu’imaginé :

Le tableau est exceptionnellement rare, il s’agit d’une des seulement dix-huit oeuvres restant d’un peintre qui n’a jamais existé.

3. BHL piégé par Botul ou le canular chercheur

En 2010, c’est tout Paris qui découvrait que Bernard-Henry Lévy était tombé dans un panneau monumental l’année précédente. Dans son cours à des étudiants normaliens de l’ENS rue d’Ulm, le philosophe avait en effet longuement cité "Jean-Baptiste Botul" et "une série de conférences aux néo-kantiens du Paraguay" donnée par ce prétendu spécialiste de Kant après-guerre.
La chose, dans le giron feutré d’une honorable institution comme Normale Sup, n’aurait peut-être pas fait couler autant d’encre si BHL lui-même ne s’était pas mis en tête de publier l’année suivante, en 2010, un recueil de ces cours donnés à Ulm. Où figure donc, à la page 122 de ce qui devient  De la guerre en philosophie (Grasset), le fameux Botul.
C’est Bibliobs, le site littéraire du Nouvel Observateur, qui avait dévoilé le pot aux roses et l’identité de l’auteur de la farce : le journaliste du Canard Enchaîné Frédéric Pagès. Ce dernier avait alors réagi à la manière dont Bernard-Henry Lévy s’était laisser duper :

Avec Botul, nous ne cherchons même pas à piéger les gens, c'est juste un auteur collectif. Ce qui est étonnant, c'est qu'il n'ait pas senti qu'il s'agissait d'une fable. La vie sexuelle d'Emmanuel Kant raconte l'histoire farfelue d'une communauté d'Allemands de Königsberg ayant fui au Paraguay pour constituer une colonie strictement régie par la philosophie kantienne. Cela aurait dû l'alerter. Cela pose une question sur sa façon de travailler.

4. Le canular Benedetta Tripodi et la légitimation par le vide

Au-delà de la blague potache, le canular est aujourd’hui en train de devenir une arme critique intéressante dans les sciences humaines et sociales. Sous le couvert de l’anonymat et de l’ironie, il permet à de vrais faux auteurs embusqués de dézinguer le plagiat, l’entre-soi, une certaine complaisance critique voire carrément une forme d’arnaque intellectuelle. 

Un texte de 23 pages dépourvues de sens avait ainsi été soumis à la revue Badiou Studies en 2016 sous la plume fictive de Benedetta Tripodi. Titre : "Ontologie, neutralité et désir de (ne pas) être queer". Contenu : une forme de pastiche des prises de position axiologiques et engagées de Alain Badiou, à qui Benedetta Tripodi emprunte l’emphase et quelques envolées impénétrables. 

Le texte avait passé haut la main le comité de lecture et a été publié en 2016 sous son titre original. Vous pouvez encore le télécharger par ici, ou retrouver dans le Carnet Zilsel ce mot de Anouk Barberousse et Philippe Huneman, initiateurs de cette embuscade :

Le canular Benedetta Tripodi vise à démonter la stratégie de légitimation qui consiste à présenter la philosophie d’Alain Badiou comme horizon métaphysique et politique de notre temps. Notre analyse ne se veut évidemment pas une refutatio une bonne fois pour toutes de Badiou, encore que la mise au jour de ses faiblesses fragilise sensiblement l’édifice. En jetant le doute sur le sérieux philosophique de ses écrits et des commentaires de ses  admirateurs à travers le monde, elle défait l’argument qui, sur la seule  base de sa renommée intellectuelle indéniable, conclut à l’éminence de  sa valeur métaphysico-politique.

Si la revue consacrée à Badiou laisse publier un article strictement vide de sens que nous avons écrit, quelles qu’en soient les raisons – négligence, manque de sens critique,  amateurisme, etc. –, cela montre bien qu’il y a un problème avec le  cercle des lecteurs qui se revendiquent de Badiou. À partir de ce  constat, la renommée internationale de Badiou peut difficilement  justifier son éminence objective comme philosophe. Il faut au contraire  analyser la structure de cette renommée, ainsi que ses bases  sociologiques.

Dans son “Journal des idées” du 1er juin 2016, Jacques Munier donnait à son tour la parole aux auteurs du pastiche via les colonnes de Libération, où ils employaient cette belle image pour décrire leur intention : 

La satire opère à la manière d’un pied-de-biche pour fracturer des coffres-forts spéculatifs.