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De Milou à la Castafiore : qui a inspiré les personnages de Tintin ?

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90 ans de Tintin
90 ans de Tintin
- © Hergé-Moulinsart 2018

À l'occasion des 90 ans du plus célèbre reporter de la BD belge, retour sur ces personnalités qui ont inspiré les protagonistes des aventures de Tintin, de la Castafiore, version BD de la cantatrice Florence Foster Jenkins, au professeur Tournesol, qui serait le double d'un célèbre astrophysicien...

Tintin fête ses 90 ans ! Fruit de l’imagination d’Hergé, le petit reporter, né en 1929, a fait sa première apparition dans Le Petit Vingtième, supplément hebdomadaire au journal belge Le Vingtième Siècle, destiné à la jeunesse. Au fil des aventures de Tintin, Georges Rémi a créé une véritable famille autour de son personnage, parmi lesquels le capitaine Haddock, Milou, le professeur Tournesol, et bien d’autres. Le dessinateur belge confiait d’ailleurs, à propos de ses protagonistes : "Mes personnages, ça vient de moi, ce sont mes tripes. (…) Comme disait Flaubert, Madame Bovary, c’est moi. (…) En dessinant, je me suis découvert moi-même." Mais alors quelle est la part d’Hergé dans chacun de ses personnages ? À l'occasion de l'anniversaire du plus célèbre héros de la BD belge, on revient sur les personnalités qui ont inspiré Hergé pour imaginer ses personnages. 

Tintin, le double d’Hergé ? 

Nombreuses sont les ressemblances entre le jeune journaliste et Georges Rémi. Pour imaginer son héros, Hergé s’est inspiré de l’univers de la presse qu’il connaît bien et qu’il affectionne. Georges Rémi débute sa carrière de dessinateur dans la presse belge, au service du journal Le Vingtième siècle, où il côtoie de nombreux reporters. Dans un entretien enregistré en 1979 sur la RTBF, diffusé pour la première fois sur France Culture le 21 juillet 1993, Hergé expliquait à propos de son personnage : 

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Tintin est né en 1929, et 1929, c’est l’année des grands reporters, comme Albert Londres… Des reporters qui sillonnent le monde avec leur petite valise, ils prennent le bateau, le transsibérien, ils vont dans les points chauds du globe. Comme je travaillais dans un journal et que je n’étais pas reporter, le héros pour moi, c’était le reporter. J’étais en-dessous d’eux et j’admirais les véritables journalistes. (...) Tintin reporter est un miroir, d’ailleurs tout journaliste est une espèce de miroir qui reflète les événements qu’il va regarder.

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Élevé dans la tradition catholique, Hergé suit sa scolarité dans un établissement tenu par un abbé. De cette éducation stricte, il retient surtout les joies du scoutisme, des valeurs d’entraide et de partage qu’il transmet à son héros. Bon avec les autres, toujours redevable, Tintin cherche toujours à rendre justice. Dans l’album Tintin au Tibet, les lamas tibétains surnomment d'ailleurs Tintin, "cœur pur" : 

Tintin a un peu l’esprit scout, cet esprit d’aventure, de jeu. Avec les qualités qu’on prête aux scouts, débrouillard, fidèle à la parole donnée, bon envers les animaux et la nature. Hergé

Tintin et Milou
Tintin et Milou
- © Hergé-Moulinsart 2018

Milou : et si le fidèle compagnon de Tintin était une femme ? 

Pour imaginer le personnage de Milou, le célèbre fox-terrier de Tintin, Georges Rémi s’est très probablement inspiré de son premier amour : Marie-Louise van Cutsem, surnommée "Milou". Dans la bande-dessinée, le personnage est pourtant un mâle. 

Plus qu'un simple animal, Milou est un fidèle compagnon de route. Il pense, parle, alerte des dangers. Milou, une femme ?  Il suffit pourtant de se plonger dans la biographie de Georges Rémi, Hergé, fils de Tintin, signée Benoît Peeters, pour confirmer cette piste. 

En 2014, au micro de Colette Fellous dans l'émission Carnet nomade, l'humoriste Albert Algoud, auteur du Dictionnaire amoureux de Tintin évoquait ce passage de la vie d’Hergé : 

Milou était le prénom du premier amour d’Hergé. C’était son surnom, Milou. Hergé a été fiancé, et les parents de cette jeune fille ont cassé la relation - à l’époque Hergé n’était qu’un coursier au journal Le Soir. J’en déduis que, pour se venger, et pour immortaliser cet amour qui fut brisé, Hergé a baptisé le chien de Tintin Milou. Albert Algoud

En savoir plus : Tintin
59 min

Le capitaine Haddock ou le jeu du langage  

La première fois qu’il apparaît, c’est dans Le Crabe aux pinces d'or, le neuvième album de Tintin. Hergé ressent alors la nécessité de créer un entourage proche autour de Tintin. Il avait créé un personnage assez solitaire dans Tintin au Congo et Le Lotus bleu. Mais l'arrivée d'autres personnages principaux vont venir former une vraie famille autour de Tintin, comme l'explique Benoît Peeters dans l'émission "Personnages en personne", diffusée le 24 décembre 2017 :

Ce qui est touchant dans les personnages, c’est que Hergé réussit, peu à peu, à créer une harmonie des célibataires, entre des personnages très différents. Haddock est un peu le châtelain, il est chez lui, aidé par Nestor. Tintin est là, sans être tout à fait là, il ne s’est jamais vraiment installé, il mène sa vie. Et Tournesol aura sa petite aile, son petit laboratoire. Et tout le monde vit sa petite colocation, c’est assez moderne. Il y a là, un principe de délicatesse, ce sont des gens différents, d’âges différents, de cultures différentes. Benoît Peeters 

Pour autant, le personnage d’Haddock n’est pas un faire-valoir. Il faut attendre Le Secret de la licorne pour voir Haddock sur la couverture ; à partir de là, la famille de Tintin apparaît dans les albums suivants. 

Ce qui distingue le capitaine Haddock, ce sont d’abord ses attributs physiques : la barbe noire, la casquette de marin, le col roulé et la vareuse, qu’il porte en toutes circonstances. Impossible de ne pas également le définir par sa consommation d’alcool et de tabac ainsi que par sa colère, et surtout les injures qu'il emploie. À l'occasion de notre abécédaire des grands personnages de fiction, l’écrivain et biographe Pierre Assouline analysait le langage du capitaine Haddock : 

Haddock me paraît beaucoup plus attachant que la plupart des héros d’Hergé, et peut-être plus attachant que Tintin lui-même, qui est déjà un personnage magnifique, mais Haddock a des arêtes, il a des points communs avec des gens que j’ai connus et que j’ai aimés. Je le trouve plus fort sur le plan romanesque, historique et humain. (…) Ce qui me plaît beaucoup en lui, c’est sa langue. C’est du Rabelais, c’est du Rabelais belge. Ces injures sont très littéraires. Pierre Assouline

Le portrait du capitaine Haddock, par Pierre Assouline

16 min

Le professeur Tryphon Tournesol, la version BD du scientifique Auguste Piccard 

L'astrophysicien Auguste Piccard, qui aurait inspiré Hergé pour imaginer le personnage de Tryphon Tournesol
L'astrophysicien Auguste Piccard, qui aurait inspiré Hergé pour imaginer le personnage de Tryphon Tournesol
© Getty - Hulton Deutsch

Inventeur génial, à la fois discret et pensif, le professeur Tournesol apparaît pour la première fois en 1944 avec la publication du Trésor de Rackham le Rouge. Pour imaginer ce personnage scientifique, Tintin s’est d’abord inspiré du physicien suisse Auguste Piccard, auteur de travaux sur la stratosphère et inventeur d'engins pour plongées profondes. Mais comme l’explique l’écrivain Benoît Peteers, Auguste Picard est loin d’être la seule source d’inspiration d’Hergé pour ce personnage : 

C’est un pionnier et un homme d’avenir, puisque c’est lui qui emmènera Tintin sur la Lune. (…) Il y a une trace des films burlesques que Hergé a vus dans son enfance, et en même temps, un regard sur les savants réels qu’il a pu observer, et surtout Auguste Piccard, l’explorateur de la stratosphère qui était un temps son voisin et qui semble avoir inspiré physiquement le personnage, sauf qu’il a fallu le raccourcir, car – disait Hergé – si j’avais représenté Piccard dans sa taille, il aurait dépassé ! Il était lui aussi un chauve, avec des cheveux à la Hubert Reeves. Benoît Peeters 

Le Professeur Tournesol par Benoît Peeters dans "Personnages en personne"

29 min

Florence Foster Jenkins, modèle de la Castafiore ? 

 Florence Foster Jenkins, la cantatrice américaine qui aurait inspiré à Hergé le personnage de la Castafiore
Florence Foster Jenkins, la cantatrice américaine qui aurait inspiré à Hergé le personnage de la Castafiore
© Getty - Pictorial Parade

Les femmes sont quasi inexistantes dans les albums de Tintin. Une seule femme va pourtant prendre une place importante dans les Aventures de Tintin, et apparaît pour la première fois dans le huitième album, Le Sceptre d'Ottokar, comme le souligne l’écrivain Pierre Assouline toujours dans l'abécédaire des grands personnages de fiction :

La femme est secondaire dans les albums de Tintin, elle ne fait que passer. Et quand, enfin, il donne un beau rôle de femme, c’est à la Castafiore qui est une diva un peu ridicule. Le fait qu’il veuille caser Haddock avec la Castafiore, ça n’est quand même pas un cadeau. Pierre Assouline 

Et si le "rossignol milanais" était inspiré d’une vraie cantatrice ? Chanteuse d’opéra de renommée internationale, la Castafiore serait directement inspirée par Florence Foster Jenkins, diva et riche héritière américaine des années 1930, particulièrement prisée à New York... mais aussi reconnue pour ses fausses notes ! C’est en tout cas la théorie de l’écrivain Bruno Costemalle, dans son ouvrage Mais où est passé le crâne de Mozart ? Lors de ses concerts privés, celle-ci avait pour habitude de massacrer Mozart, Verdi et Johann Strauss, et le réalisateur Xavier Giannoli s'en est largement inspiré pour son film MargueriteCatherine Frot campe une Castafiore du tout-Paris des années 1920. Chez Hergé, le son en moins, la chanteuse reprend L'Air des bijoux du Faust de Charles Gounod dans Le Sceptre d'Ottokar, dans une interprétation qui laisse Tintin et le capitaine Haddock perplexes...

Tchang ou l’avatar de Tchang Tchong-jen, ami précieux d’Hergé

Hergé et Tchang le 19 mars 1981
Hergé et Tchang le 19 mars 1981
- Crédits : Isopress - Sipa

C’est dans l’album Le Lotus bleu que le personnage de Tchang fait sa première apparition. La réalisation de celui-ci fut précédée par un long travail de documentation et de nombreux échanges dominicaux entre Hergé et un jeune peintre et sculpteur chinois venu étudier à l'Académie des beaux-arts de Bruxelles : Tchang Tchong-jen.

Le dessinateur belge s’éprend alors de la civilisation chinoise, comme il le confiait dans l’émission La Mémoire en chantant, diffusée le 22 mars 1986, dans laquelle il retrouvait son vieil ami Tchang Tchong-jen : 

Il a joué un tel rôle dans ma vie. (…) Il apparaît dans "Tintin au Tibet" et dans "Le Lotus bleu", mais j’y fais allusion dans d’autres albums. Au fond, il m’a ouvert les portes de l’extrême-orient. Hergé

Quand Hergé retrouve Tchang, dans l’émission "La mémoire en chantant" diffusée sur France Culture le 22/03/1986

18 min

Tchang Tong-jen avait d’ailleurs insisté pour qu'Hergé rende compte des inondations du Yang-Tsé-Kiang dans Le Lotus bleu. En juillet et août 1931, le passage de sept cyclones tropicaux augmentent encore considérablement le ruissellement du fleuve, ce qui provoque l’inondation d’une partie du territoire chinois. Les débordements du fleuve firent entre 150 000 et 200 000 morts. 

La rencontre de Tintin avec Tchang a d'ailleurs lieu au bord du fleuve Yang-Tsé-Kiang, alors que le train de Tintin, qui cherche à se rendre à Hou Kou, est bloqué par les inondations, et que Tchang manque d'y périr : "Vous ne le saviez pas ?… Le fleuve a rompu ses digues !… Tout le monde fuit devant l'inondation !…", le prévient un passager. Le fleuve Yang-Tsé, "fleuve bleu", avait effectivement tendance à déborder fréquemment, causant des centaines de milliers de morts : "Hergé s’est inspiré de photos qu’il avait prises dans L’Illustration et Le Crapouillot de l’époque, des photos qui sont catastrophiques. Sachant qu’en plus, cette région est l’une des plus denses de la Chine…", explique Patrick Mérand, auteur de Le Lotus bleu décrypté , qui décryptait ce fameux album des aventures de Tintin. 

Malgré cette amitié très forte, Hergé perd contact avec Tchang Tong-jen pendant la Seconde Guerre mondiale. Le dessinateur belge tente plusieurs fois de retrouver son ami, en vain. Et Tchang est contraint de devenir balayeur en Chine, pendant la Révolution culturelle à la fin des années 1960. Il attend la libéralisation économique de la Chine, à la fin des années 1970, pour devenir directeur des Beaux-Arts de Shangaï. Puis retournera en Europe où il retrouvera son ami Hergé qu'il revoit une fois en 1981, peu de temps avant la mort du bédéiste.