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De Piaf à Freddie Mercury, le business des biopics

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Deux "biopics" sortis en octobre 2018 au cinéma : "First Man" sur la vie de Neil Armstrong et "Bohemian Rhapsody" sur Freddie Mercury
Deux "biopics" sortis en octobre 2018 au cinéma : "First Man" sur la vie de Neil Armstrong et "Bohemian Rhapsody" sur Freddie Mercury
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Repères. C'est un genre aussi vieux que le cinéma : le film biographique vit cependant un nouvel engouement ces dernières années. Plus faciles à promouvoir auprès du public, les biopics sont aussi plus risqués à produire car ils impliquent d'investir beaucoup de temps et d'argent.

C'est un genre cinématographique aussi ancien que le septième art. Le "biopic" (contraction de "biographical picture" en anglais) vit pourtant une nouvelle jeunesse depuis le début des années 2000 dans la vague de succès mondiaux comme Ali, Ray ou La Môme. S'il est considéré comme un genre plus facile à vendre par les producteurs, le biopic présente aussi quelques embûches pour qui veut s'y frotter : choix du personnage, dilemme du casting, négociation ardue avec les proches ou ayants droit... Le film biographique réclame souvent des années de travail et d'importants investissements financiers, sans garantie de succès in fine.

Le biopic : un genre codé qui suscite une forte attente du public

"Le premier biopic est pratiquement contemporain de l'invention du cinéma", raconte Caroline San Martin, enseignante et chargée de recherche à la Fémis, docteur en études cinématographiques, "on doit le premier du genre à Georges Méliès qui réalisa Cléopâtre en 1899 [un film perdu, comme une grande partie de la collection du cinéaste]. Le film biographique n'a jamais disparu depuis mais aujourd'hui, on constate un ré-engouement en France, surtout depuis la sortie de La Môme d'Olivier Dahan en 2007"

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Le biopic vogue en fait sur un genre bien plus large qui est celui du film d'adaptation : "un genre plutôt rassurant pour les producteurs, qui consiste à faire des films sur des histoires préexistantes", explique Caroline San Martin, "qu'il s'agisse d'un roman, d'un épisode historique ou de la vie d'une personne qui a vraiment vécu, le choix est large ; par exemple, il existe déjà un public fidèle pour le groupe Queen et donc on présuppose qu'il y aura un engouement pour le biopic (Bohemian Rhapsody, en salles le 31 octobre)".

Le genre biopic est aussi très balisé : "lorsqu'on s'engage dans un tel projet de film, on aborde un genre très codé", continue Caroline San Martin, "on signe une sorte de pacte informel avec le public, qui vient voir le récit d'une vie ou d'une tranche de vie d'une personne ayant vraiment existé." Le film biographique promet de faire revivre une personne mais aussi son époque "dans un rapport au temps assez jouissif pour le spectateur" même si parfois, le biopic ne retrace pas la vie d'un grand personnage._"_Erin Brockovich sorti en 2000 avec Julia Roberts est un biopic" bien que le personnage principal - une activiste luttant contre la pollution de l'eau - n'était pas connu. "Citizen Kane est aussi un biopic" : le film d'Orson Welles (1941) s'inspirait de la vie d'un magnat de l'époque, William Hearst, qui s'était reconnu dans ce portrait. "Il avait essayé de faire interdire la sortie mais sans succès".

Le biopic impose donc un cadre narratif, confortable ou contraignant selon les points de vue. En 1954, François Truffaut voyait un manque d'audace dans l'engouement pour les films d'adaptation (dont le biopic fait partie). Le réalisateur s'était fendu d'un article très remarqué dans les Cahiers du cinéma : "Une certaine tendance du cinéma français". Mais la critique inverse est aussi possible, comme le manque de fidélité. Mésaventure rencontrée par le film Gainsbourg : vie héroïque en 2010 où "une partie du public n'a pas adhéré aux libertés prises par les réalisateurs [Eric Elmosnino et Joann Sfar] dans la chronologie et l'imagerie qu'ils convoquaient. Le biopic est un genre compliqué ! Il provoque un fort effet d'attente de la part des spectateurs : le 'personnage principal' fait déjà partie de leur univers, ils le connaissent et s'attendent à vérifier ce qu'ils connaissent de lui. Le biopic est porteur d'une certaine véracité, c'est une contrainte à intégrer pour la mise en scène et le scénario. Et parfois, ça ne fonctionne pas."

Malgré tout, le genre subsiste et de nouveaux projets aboutissent chaque année. En dehors de l'Europe et des Etats-Unis, le biopic existe aussi ailleurs, comme en Chine où il est désigné par l'expression "Wu xia pian"."L'un des derniers films de Wong Kar-Wai appartient à ce genre", précise Caroline San Martin, _"_The Grandmaster (2013) raconte la vie de l'un des inventeurs du kung fu. Le cinéma chinois est friand de ces grandes fresques historiques en costume, sur le modèle de Tigre et Dragon (2000) réalisé par Ang Lee".

Des films qui ne conquièrent pas souvent le box office

Mais si chaque année, ou presque, a son biopic, le nombre total de ces films par rapport à l'ensemble de la production est plutôt modeste. Entre 1995 et 2014, "22 biopics français sont sortis dans les salles étrangères, générant 21,5 millions d'entrées, soit 2,3% des entrées du cinéma français sur la période", d'après un rapport publié par Unifrance, organisme chargé de la promotion du cinéma français à l'international. En France, "les biopics ont cumulé 19,6 millions d'entrées soit 1,6% du public des films français", détaille le même rapport.

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Le biopic est donc un objet rare dans le paysage cinématographique. Relativement rare aussi dans les palmarès des grands festivals ou dans les sommets du box office. On a tous en tête les succès planétaires de "La Môme", 6 millions d'entrées en France et Oscar de la meilleure actrice pour Marion Cotillard, ou de Ray (sur la vie de Ray Charles), Oscar du meilleur acteur pour Jamie Foxx et plus de 100 millions de dollars de recettes. Mais la réussite n'est pas si fréquente. Dans le top 100 des films les plus au cinéma en France depuis 1945, le premier biopic n'arrive qu'à la 49e place : 8 millions d'entrées pour Le Dictateur sorti en 1949 en France avec Charlie Chaplin dans le rôle du Führer. Jeanne d'Arc (1949) de Victor Fleming arrive en 82e position et Sissi (1956) à la 107e place.

Plus récemment, il faut remonter à 2016 pour trouver un biopic ayant dépassé le million d'entrées : Sully de Clint Eastwood (1,1 million d'entrées, 48e film le plus vu cette année là) sur ce pilote de ligne américain forcé de poser son Airbus sur l'eau après une panne des moteurs. En 2017, aucun biopic n'avait réussi à se hisser dans ce club symbolique, pas même Dalida réalisé par Lisa Azuelos, relégué au delà de la 50e place.

"Produire un biopic, c'est prendre un risque financier"

"Pour un producteur, un biopic est toujours un projet risqué", précise Gilles Renoir, directeur général adjoint d'Unifrance, "ce sont des films qui nécessitent d'importants moyens et qui sont difficiles à financer, ce qui explique qu'il y en ait moins que des comédies, par exemple". Au rang des difficultés, le choix du personnage vient en premier. "I_l faut que le personnage soit connu dans le pays qu'on vise. Pour_ Cloclo_, le biopic sur Claude François (2012), le film a très bien marché en France et en Belgique mais pas au-delà"_.

"De façon générale, depuis La Môme_, on s'est rendu compte que la France comptait des personnalités reconnues à l'international qui pouvaient faire l'objet de films sur leur vie ou leur carrière", détaille Gilles Renoir, "qu'il s'agisse d'Edith Piaf, d'Yves Saint Laurent, de Dalida, de peintres ou d'écrivains. On attend encore le grand biopic sur Charles de Gaulle mais la France s'est encore peu emparée de ses hommes politiques, contrairement aux Etats-Unis ou à la Grande Bretagne (Churchill a eu son biopic en 2017 : Les Heures Sombres)"_.

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Autre dilemme : le choix de l'acteur ou de l'actrice peut parfois prendre des années. Pour Bohemian Rhapsody, Sacha Baron Cohen a longtemps tenu la corde pour incarner Freddie Mercury. Mais le comédien, connu pour ses rôles mordants et humoristiques, ne plaisait pas à tous les membres du groupe de rock. "On ne peut pas faire n'importe quoi pour parler de Freddie", déclarait l'un des musiciens de Queen pendant la préproduction. En quittant le projet, Sacha Baron Cohen avait aussi évoqué des désaccords sur le contenu du film, qu'il ne désirait pas forcément grand public.

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"Il faut déterminer si la famille fait partie intégrante de l'équipe", explique Gilles Renoir, "et quel contrôle on lui accorde". Pour Yves Saint Laurent, le compagnon du couturier, Pierre Bergé, n'avait donné sa bénédiction qu'à l'un des biopics sorti en 2014 : Yves Saint Laurent de Jalil Lespert avec Pierre Niney alors qu'un autre film, Saint Laurent, de Bertrand Bonello avec Gaspard Ulliel avait suivi quelques mois plus tard.

Lorsqu'il s'agit d'un chanteur, les maisons de disques entrent aussi dans la danse. On peut espérer un regain des ventes et les négociations sur les droits d'auteur prennent du temps. Mais on peut difficilement s'en passer. Prenez l'exemple du film "Velvet Goldmine" sorti en 1998 et inspiré de la vie de David Bowie : le chanteur n'a pas accordé les droits pour ses chansons, le film en a été desservi.              
Gilles Renoir, directeur général adjoint d'Unifrance

Un biopic est un projet où les interlocuteurs sont très nombreux, où la préparation prend énormément de temps, y compris sur la façon dont on aborde une vie : montrer, ou pas, la face cachée d'une personnalité. Pour Bohemian Rhapsody, les premiers articles mentionnant ce projet remontent à 2010 : le film est sorti huit ans après. "E_n France, un projet est actuellement en discussion autour de la vie et de la carrière d'Alain Prost_", confie Gilles Renoir. Il résume le biopic en une formule : "l_e risque est plus important mais l'espoir de succès l'est tout autant_".