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De "poissonnière" à "putain" : quand l'insulte est le propre de l'homme

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 Deux poissonnières, illustrées par "Granville", dans son ouvrage "Les Metamorphoses du jour", en 1854.
Deux poissonnières, illustrées par "Granville", dans son ouvrage "Les Metamorphoses du jour", en 1854.
© Getty - De Agostini

Qu’il s’agisse de “poissonnière” ou de “putain”, les insultes ont bien souvent pour origine étymologique la notion de saleté. Ces insultes sexistes, en renvoyant ou bien à la classe sociale ou bien à la morale, sont surtout des injonctions faites aux femmes à se taire.

La poissonnière ! La folle ! Il y a de cela quelques semaines, les insultes fusaient dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, proférées par l’élu de la majorité Pierre Henriet. Mathilde Panot, l’élue de la France insoumise victime de ces sobriquets ayant souhaité des excuses et réclamant une sanction, le député LRM avait rapidement fait amende honorable sur Twitter : 

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Parce qu’elle “vocifère” et “coupe la parole”, il serait donc légitime de qualifier une élue de “poissonnière”, à en croire le député vendéen. Pour les linguistes, le choix de ce terme de “poissonnière” ne doit pourtant pas grand-chose au hasard : à travers lui, c’est un éternel renvoi à un enjeu de genre mais également de classe qui se joue.  

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Avant la poissonnière, la harengère 

“Depuis Aristote, la rhétorique et l’éloquence, l’argumentation, sont incarnées de façon masculine, rappelle Laurence Rosier, professeure de linguistique française, d’analyse du discours et de didactique à l'Université Libre de Bruxelles en Belgique. La femme, elle, est la figure de l’intime, et sa parole n’a pas lieu sur la place publique. La poissonnière, au XVIe siècle, désigne en fait les vendeuses à la criée. C’est l’image de la femme populaire liée à la grande gueule. Au-delà de l’insulte c’est vraiment une question de territoire, de parole.”

Avant d’utiliser le terme poissonnière, la harengère, ou harenchière, c’est-à-dire la marchande de harengs et des denrées de la mer, était déjà employé pour désigner ces femmes “fortes en gueule”. On retrouve ce type de personnage, par exemple, sous la plume de l’écrivain Bonaventure des Périers, dans ses Nouvelles récréations et joyeux devis, qui l’oppose, lors d’une joute verbale, à la figure de l’intellectuel, forcément masculine : 

Et, en disant cela, il se plante devant elle comme voulant escrimer à beaux coups de langue. La harangère, se voyant deffiée : « Mercy Dieu ! dit-elle ; tu en veulx donc avoir, magister crotté ? Allons, allons par ordre, gros baudet, et tu verras comment je t’accoustrerai. Parle, c’est à toy.              
- Allez, vieille sempiterneuse ! Dit le regent.              
- Va, ruffien!              
- Allez, villaine !              
- Va, maraud ! » 

L’échange qui oppose ces deux protagonistes, l’intellectuel face à la harangère, se conclut par la défaite du premier. Même les mots latins, préalablement écrits sur de longs rouleaux de papiers, ne lui permettent pas de venir à bout de la gouaille de la marchande de poissons. “On est dans des stéréotypes de genre et de classe sociale, précise Dominique Lagorgette, professeure en sciences du langage à l’Université de Savoie. La harengère est du côté de l'oralité, de la féminité de la langue maternelle, et face à elle c’est le passé, avec l'intellectuel qui jure en latin et qui se retrouve en fait totalement pris de cours, en plus de ne pas être capable de s’accrocher à l’oral. Symboliquement, c’est la langue maternelle qui gagne sur la langue des doctes”.

“La femme est censée être la gardienne du temple de la norme”

Mais si le personnage de la harengère est populaire, s’il s’agit “d’une image littéraire du XVIe siècle” c’est paradoxalement parce qu’il est dérangeant et qu’il s’extirpe du carcan fait aux femmes. Avec lui_, “on va évidemment contre toutes les représentations de genre de la bonne ménagère : ce n’est pas du tout proche de la Vierge Marie. Si on devait se rapporter aux deux grands pôles de la féminité vus par la morale, il y aurait d'un côté Eve la tentatrice, la fauteuse, la vilaine, et de l'autre côté la Vierge Marie, le parangon de vertu, le modèle de toute bonne mère de famille et le rêve de tout bon père de famille”_ :

Le fait qu'une femme insulte, ça n'est pas possible, jusqu’à il y a peu de temps encore, dans les représentations que l'on se fait des femmes. La femme est censée être la gardienne du temple de la norme. Avec l'idée qu'elle s'exprime mal - et non pas dans les cadres reconnus comme étant la norme -, non seulement elle déroge, mais elle déroge deux fois. Or, déroger, en soi, c’est prévu pour les hommes mais pas pour les femmes ! On sait où cela mène : c'est le péché originel. Et puis souvent, d'ailleurs, certainement à cause de ce péché originel d'Eve, il y a cette représentation que lorsqu'une femme fait le mal, elle est pire que les hommes.

La harengère, la poissonnière, ou encore la maquerelle, c’est-à-dire la tenancière d'une maison close, pour rester dans le champ lexical de la mer, incarnent ces femmes qui se refusent à être dans la norme. A la Révolution française, on retrouve d’ailleurs une fois encore ce vocable pour désigner un symbole du petit peuple : les poissardes. Ces marchandes des Halles sont réputées pour leur argot passionné, imagé et injurieux, ce qui fait d’elles un symbole de spontanéité et de sagesse populaire. Ces personnages hauts en couleurs, considérés comme les représentantes authentiques du petit peuple, deviennent emblématiques, dans un processus classique de retournement du stigmate. Des pamphlets centrés sur les personnages de poissardes inondent l’espace public parisien et s’attaquent à la royauté, Marie-Antoinette en tête. 

Les poissonnières, qu’elles soient harangères ou poissardes, sont les égéries d’une lutte des classes. Elles prennent à la fois un rôle de représentantes du petit peuple, dans une fonction quasi-maternante, et un rôle d’incarnation de la décadence morale. “Les poissonnières sont un peu comme les pétroleuses pendant la Commune”, estime Dominique Lagorgette, en se rappelant ces femmes qui, lors de la Commune de Paris en 1871, ont été accusées d’employer du pétrole pour allumer des incendies. Les pétroleuses se baladaient, soi-disant, avec un bidon de lait rempli non pas de lait nourricier mais de pétrole… Encore une fois, la femme censée être nourricière est mise en relief pour son mauvais caractère. A tel point que, sur la représentation des pétroleuses dans la Commune, on en faisait des êtres humains qui n’étaient plus humains”.

“Nous ne dirons rien de ces femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes !", écrit ainsi Alexandre Dumas fils pour les qualifier.

De "poissonnière" à "pute" : la lutte des crasses

Ce qui tend à faire de poissonnière ou de poissarde des insultes, malgré le retournement opéré, c’est aussi un indubitable rapport à la saleté, à la crasse. “Il y a certainement eu une confusion entre la poisse, donc la crasse, et les vêtements poisseux, le poisson, précise Laurence Rosier. Ce que confirme Dominique Lagorgette : 

Il y a, bien sûr, une histoire d’odeur. En général quand on s’intéresse aux expressions médiévales, c'est très rare qu'il n'y ait pas un fondement, pour les insultes, dans une description extrêmement précise de caractéristiques déplaisantes. [...] Encore une fois, on va passer de la saleté physique présumée, à la saleté morale. C'est un grand classique en langue. C'est-à-dire que généralement les métaphores viennent au départ d'un sens concret et graduellement, avec le temps, elles gagnent le niveau abstrait.

L’exemple le plus saillant de cette transition du physique au moral est certainement celui du “plus vieux métier du monde”, perçu et usité comme une insulte depuis son existence. Le terme “pute” est ainsi issu du latin pūtidus, qui signifie “puant, pourri, fétide”, lui-même dérivé de pūtere pour “être pourri, corrompu, puer”. “"Putain" est un terme négatif très ancien qu'on trouve dans toutes les langues romanes, explique Dominique Lagorgette. Il s’agit d’un adjectif attesté dès le Moyen Âge. Vous avez “de pute aire”, soit “de mauvaise extraction” ou encore “de pute afaire”, pour de “mauvaise réputation”. Vous avez ensuite “putaine”, “puterelle”, “putanaille”... J'arrête là mais il y a une liste entière. Il y a même un adverbe "putement" qui signifie de façon vilaine, honteuse Le “putois” est également un dérivé de ce mot. En fait il ne s’agit pas du métier lui-même : c'est une dérivation qui fait qu'on a donné ce nom là aux travailleuses du sexe.

À réécouter : Histoire des rapports tarifés

Mais qu’est-ce qui repousse autant, chez la prostituée, pour que l’intitulé de sa fonction devienne cette insulte qui trouvera, au fil du temps, un nombre invraisemblable de synonymes ?
Il y a, évidemment, la dimension sexuelle, qui effraie et renvoie aux mauvaises mœurs. “La grande terreur du Moyen Âge, c’est qu’il n’y ait pas de fidélité, explique ainsi la linguiste Dominique Lagorgette. Donc s’il y a un enfant, qu’il ne soit pas de la lignée. Au-delà de la prostitution, qui déjà déroge par définition, il y a surtout la terreur que la filiation normale, officielle, soit rompue. Au niveau économique, c'est très logique quand vous y pensez puisque c'est le patrimoine que l'on transmet : dans cette société patriarcale, c'est le père qui transmet au fils. S’il y a un bâtard ignoré dans la famille, ça veut dire qu'on est en train de transmettre à l'extérieur les richesses du clan”.

La prostituée est malgré elle un symbole d’indépendance vis-à-vis d’un système de domination patriarcal. “Il y a la dimension sexuelle mais il y a aussi une dimension vénale”, surenchérit la linguiste Laurence Rosier :

C'est la femme dont on doit se méfier, puisque quelque part, on peut la penser comme la femme complètement indépendante - ce qu'elle n'est pas socialement puisque évidemment, la prostitution, la plupart du temps, est organisée et repose sur l'exploitation de la femme. Mais le fait que l’on monnaie son corps est quelque chose qui inquiète. La prostituée pourrait devenir une femme puissante en disant : "Je donne mon corps, je n'aime pas, je n'ai pas de sentiment, j'en vis, je suis indépendante économiquement…” Lorsque l’on dit "c'est une vraie pute", ça veut dire que c'est aussi quelqu'un qui peut manipuler, qui est rusé. Il y a quelque chose de l'ordre à la fois de l'intelligence et du sexe qui fait doublement peur. 

Pas étonnant donc, qu’avec le temps, autant de termes en viennent à désigner la travailleuse du sexe, curieux agglomérat de toutes les peurs qu’elle exalte :

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On retrouve d’ailleurs le même procédé linguistique avec le mot salope qui, lorsqu’il apparaît, désigne d’abord les personnes sales et malpropres, avant d’opérer un glissement pour définir les prostituées. Quatre siècles plus tard, si le trait de marchandisation du corps a disparu, le terme continue de désigner "une femme débauchée, de mœurs dépravées".

C'est pareil avec la muse, quand elle essaye de devenir créatrice. Comme à Camille Claudel : "c'est une folle, elle est bonne à enfermer". Ce qui est intéressant, c'est de voir que dès que la femme sort de son rôle, son rôle de mère en refusant d'être mère, de son rôle de de muse en voulant être créatrice, de son rôle de femme à la maison en devenant une guerrière - on peut regarder Jeanne d'Arc - : elle est insultée. Toute femme qui “l’ouvre”, finalement. Et aujourd'hui les femmes l'ouvrent beaucoup plus. Laurence Rosier

En politique, une insulte calculée

“L'insulte, c'est un mot qui blesse mais qui peut être n'importe quel mot tant qu'il s'adapte au contexte, rappelle la linguiste. Tout peut devenir insulte et l’insulte est foncièrement réductrice, foncièrement discriminante. On réduit quelqu'un à un trait qu'on va juger discriminant, dévalorisant, d'où les insultes sexistes, mais aussi les insultes où on utilise l'animal. L’insulte n’est pas une métaphore, c’est une métonymie : c’est la partie pour le tout, mais qui est faite à visée réductrice”.

L’insulte est, de fait, une injonction à se taire, en politique plus qu’ailleurs. “On essaie toujours de ramener les femmes politiques à leur sexe”, tranche Laurence Rosier, en rappelant le débat présidentiel qui avait opposé Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy : “Nicolas Sarkozy a donné plus de 100 fois du “Madame” à Ségolène Royal, tandis qu’elle n’a dit que quelques fois “Monsieur”. On voit qu’en disant, de façon répétée, “Madame”, “Madame”, “Madame”, il la renvoie à son sexe. De façon subliminale, cela signifie 'Vous êtes une femme, vous n’êtes peut-être pas à votre place pour être Présidente de la République ?' Quand je disais que tout le monde peut devenir insultant dans un contexte, c'est bien ça que ça signifie. Une extrême politesse peut s'apparenter au mépris”.

Alors que l’insulte n’est que rarement anticipée, elle est à l’inverse extrêmement calculée quand il s’agit de politique, précise Dominique Lagorgette : “Les grands usages en politique sont de discréditer l'autre, idéalement de faire rire de l'autre, comme ça il est moins crédible. Surtout, on obtient un soutien : c’est le groupe derrière qui va soutenir cet élan et faire du bruit. C'est un moyen de couper la parole, de déstabiliser”.

Peu nombreuses sont les personnalités féminines qui, à l’instar de Christiane Taubira ou Virginie Despentes, sont parvenues à s’imposer en jouant sur le terrain de l’insulte. La première est connue pour user des “vertus” de l’insulte indirecte (elle qualifie par exemple, en 2015, les propos de Gérald Darmanin de "déchets de la pensée humaine") et la seconde est réputée pour, comme l’a qualifiée Natacha Polony, son “lyrisme gueulard”. “Moi, je reprends cette appellation de façon positive, assure Laurence Rosier. On peut aussi admirer des femmes qui vont oser avoir un parler cash, un parler trash. Mais ce sont des enjeux de parole qui ne sont pas faciles pour beaucoup de femmes. Je pense que ce n'est pas pour rien que ce soit quelqu'un qui représente les “Insoumis”, Mathilde Panot, qui soit avec “poissonnière” ramenée à une dimension de classe. Dans les insultes, la lutte des classes est toujours bien représentée.”

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Mathilde Panot n'est pourtant pas la seule à avoir fait les frais de cette insulte : Nadine Morano a également été qualifiée de “poissonnière”, mais aussi de “Castafiore” par Fadela Amara : “on peut être une femme populaire, mais on est aussi toujours l’aristo de l’autre”, conclut Laurence Rosier.

À réécouter : De l'insulte entre adolescentes

L’insulte, le propre de l’Homme ?

Peut-on, cependant, espérer voir disparaître l'insulte ? Peine perdue, à en croire la linguiste Dominique Lagorgette, qui rappelle que l'insulte est un invariant humain et qu'elle existe dans toutes les cultures, à toutes les époques : 

L’insulte a une fonction sociale. On perçoit l’insulte comme ce qu’elle est, c'est-à-dire une transgression, mais elle est essentielle dans l'ordre social, parce que c'est la dernière étape avant les coups : c'est encore réparable, il y a encore pas mal de moyens, lorsque l'on en est au discours, de rattraper le coup. On peut s'excuser, retirer ses mots, reconnaître son tort, reconnaître que l'autre avait raison de s'énerver, etc. C'est encore un appel à la médiation. Pour moi c'est un symptôme, un appel à l'écoute très maladroit, mais ça reste une tentative de médiation langagière. Mais évidemment là, on n'est pas dans le cadre politique ou dans celui des réseaux sociaux, où l'insulte va être utilisée par les trolls de façon à faire de la propagande, à empêcher autrui de continuer sur un raisonnement. Envoyer une série d'insultes sur des gens qui sont en train d'expliquer quelque chose, il n'y a rien de tel pour faire taire. C'est une arme extrêmement forte. 

Et la linguiste de conclure : "Mais l'insulte c'est aussi, en quelque sorte, la dernière médiation avant le coup de boule".