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De Rubens à Picasso, six peintures qui ont dénoncé les horreurs de la guerre

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David Olère, Goya, Picasso, Rubens... Quand les peintres dénoncent la guerre
David Olère, Goya, Picasso, Rubens... Quand les peintres dénoncent la guerre

"Guernica", la célèbre toile de Picasso, célébrait ses 80 ans en 2017. De Rubens et son allégorie de la guerre de Trente ans, jusqu'à David Olère brossant les camps de la mort, d'autres peintres ont dénoncé les monstruosités de la guerre. Six œuvres bouleversantes à redécouvrir.

Allégoriques, ou au contraire, extrêmement crues... Si les toiles représentant la guerre sont légion, celles la dénonçant ne sont pas si nombreuses. Nous en avons retenu six, alors que l'une des plus mythiques, le Guernica de Picasso, fait l'objet d'une exposition au musée Picasso, à Paris, jusqu'au 29 juillet 2018. D'Otto Dix et son triptyque La Guerre à l'allégorie de la guerre de Trente ans par Rubens, en passant par l'effroyable travail de David Olère qui a vécu l'horreur des camps de la mort.

1. "Guernica" de Picasso (1937) : "Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensif et défensif contre l’ennemi."

Guernica, 1937
Guernica, 1937
© AFP - Pablo Picasso / Archives Snark

Une semaine après le bombardement de la ville basque espagnole de Guernica par l'Allemagne nazie le 26 avril 1937, Pablo Picasso a la rage au cœur. Il s'empare d'un crayon et esquisse sur un petit bloc de papier bleu un taureau, un cheval, et une femme, inspirés des trois premières photos du drame qui étaient publiées dans le journal Ce soir, dirigé par Louis Aragon. Ces dessins, il les convertira en une gigantesque peinture cubiste, réalisée dans son atelier sous les toits de Paris. Un tableau destiné à l'Exposition universelle de 1937 et intitulé Guernica.

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A REECOUTER : "Picasso se doit de clamer sa révolte. L'événement le saisit, le bouleverse, l'empoigne furieusement." En octobre 2014, "Les Nuits de France Culture" proposaient une immersion sonore dans le chef-d'oeuvre politique de Picasso, "la fresque des hurlements du XXe siècle" :

Guernica de Picasso, la fresque des hurlements du XXè siècle_Les Nuits de France Culture, 25/10/2014

34 min

Picasso, pour réaliser cette toile, s'était énormément documenté sur la guerre d'Espagne et son lot d'horreurs. C'est ce qu'affirmait la conservatrice du patrimoine Anne Baldassari, qui a dirigé le musée Picasso de Paris de 2005 à 2014 et que nous avions interviewée au sujet de Guernica en avril 2017

On a beaucoup de photographies des gueules cassées de la guerre d’Espagne, de ses propres dessins, études, textes… Il a écrit un texte magnifique qui est pratiquement une bande-son de la destruction de Guernica, une sorte de poème qui est fondé sur le mot “cri”, c’est vraiment une sorte de répétition de sons, on sent la destruction avec le bruit des casseroles, l’explosion des objets familiers qui sont complètement pulvérisés, tout ce qui a trait à l’univers domestique, affectif...

2. "Les inaptes au travail" par David Olère (entre 1945 et 1962) : l’un des premiers témoignages des camps de la mort

"Les inaptes au travail", huile sur toile réalisée entre 1945 et 1962
"Les inaptes au travail", huile sur toile réalisée entre 1945 et 1962
- David Olère

Né dans une famille juive à Varsovie, en Pologne, en 1902, David Oler - il prit le nom d'Olère lors de sa naturalisation française, en 1937 - est arrêté en 1943 et interné à Drancy avant d'être déporté à Auschwitz. Il y reste jusqu'à la Libération. Employé dans une équipe du Sonderkommando chargée de gérer les fours crématoires, il est confronté de plein fouet à l'ignominie. Alors que les membres de cette équipe sont régulièrement exterminés, lui-même survit grâce à ses dessins, qu'admirent les gardiens SS.

Entre 1945 et 1962, il témoigne de sa traumatisante expérience des camps de la mort, en dessin, et en peinture. 

David Olère meurt à Londres en 1985, tourmenté par l'émergence de thèses négationnistes remettant en cause son travail et son témoignage. Ses œuvres ont servi de pièces à conviction dans plusieurs procès, et notamment celui de l'écrivain britannique négationniste David Irving, en 2000.

Son huile sur toile _Les inaptes au travai_l, dont on sait simplement qu'elle a été peinte entre 1945 et 1962, représente une famille venant d'arriver au camp d'Auschwitz-Birkenau par convoi. Les SS séparent les "invalides" (enfants, femmes, personnes âgées...) des "valides". A l'arrière plan, des déportés poussent des chariots de cadavres vers les fours crématoires.

A REDECOUVRIR : en janvier 2017, nous avions consacré un article à la manière dont l'Holocauste avait été traité dans la bande dessinée. La journaliste Farah Keram y revenait sur le travail de David Olère.

3. "La Guerre" d'Otto Dix (1929-1932) : "Il faut avoir vu l’homme dans cet état déchaîné pour le connaître un peu."

La Guerre, d'Otto Dix, triptyque peint entre 1929 et 1932.
La Guerre, d'Otto Dix, triptyque peint entre 1929 et 1932.

Comme une peinture religieuse, La Guerre est peinte sur trois panneaux de bois amovibles et n'a donc pas usurpé le nom de "triptyque". D'autant plus qu'Otto Dix a utilisé une technique de peinture ancienne basée sur l'émulsion, pour la réaliser : la tempara, utilisée principalement pour les œuvres religieuses. Engagé dans l'armée allemande durant la Première Guerre mondiale, il participe notamment à la bataille de la Somme, en France. Il sort de la guerre, traumatisé, victime de cauchemars. Il peint alors ce qui le hante, et notamment les "gueules cassées".

Lorsque les nazis s'emparent du pouvoir, ils qualifient Otto Dix d'"artiste dégénéré", de "bolchévique de la culture", et le renvoient de son poste de l'académie de Dresde. On détruit une partie de son oeuvre, on l'oblige à rejoindre la Chambre des Arts du ministère de Goebbels, et à épargner le IIIe Reich dans ses peintures. Appelé de force sous les drapeaux durant la Seconde Guerre mondiale, il est capturé par les Français, et relâché en 1946.

En savoir plus : L'art dégénéré

A propos de son triptyque, il déclare en 1961 à la journaliste en art Eva Karcher :

L’artiste travaillera pour que les autres voient comment une chose pareille a existé. J’ai avant tout représenté les suites terrifiantes de la guerre. Je crois que personne d’autre n’a vu comme moi la réalité de cette guerre, les déchirements, les blessures, la douleur. [...] C’est que la guerre est quelque chose de bestial : la faim, les poux, la boue, tous ces bruits déments. C’est que c’est tout autre chose. Tenez, avant mes premiers tableaux, j’ai eu l’impression que tout un aspect de la réalité n’avait pas encore été peint : l’aspect hideux. La guerre, c’était une chose horrible, et pourtant sublime. Il me fallait y être à tout prix. Il faut avoir vu l’homme dans cet état déchaîné pour le connaître un peu.

A REECOUTER : Ce redoutable retable d'Otto Dix était le sujet de l'émission "Les Regardeurs", en juin 2015. Où il était notamment question de son expérience - pour reprendre les mots mêmes du peintre - du "retour à l’animalité".

"La Guerre" d'Otto Dix_Les Regardeurs, 27 juin 2015

1h 00

4. "La partie de cartes", Fernand Léger, 1917 : "Il n’y a pas plus cubiste qu’une guerre comme celle-là..."

"Il n’y a pas plus cubiste qu’une guerre comme celle-là qui te divise plus ou moins proprement un bonhomme en plusieurs morceaux et qui l’envoie aux quatre points cardinaux." Sur cette toile de Fernand Léger, trois soldats attablés fument la pipe en jouant aux cartes. L'idée de cette oeuvre germe dans l'esprit de l'artiste alors qu'au front, où il est mobilisé comme brancardier de 1914 à 1917, il essaye de croquer une partie de cartes. Sous son crayon, l'homme apparaît homme-machine, déshumanisé. 

A cette époque, ses correspondances avec son ami Louis Poughon témoignent de l'expérience du soldat vue au travers de l’œil de l'artiste. Après une journée de combat à Verdun, (où il sera sévèrement gazé, au point d'être hospitalisé à l’hôpital de Villepinte) il lui écrit ainsi :

Il y a dans ce Verdun des sujets tout à fait inattendus et bien faits pour réjouir mon âme cubiste. Par exemple, tu découvres un arbre avec une chaise perchée dessus. Les gens sensés te traiteront de fou si tu leur présentes un tableau composé de cette façon. Pourtant il n’y a qu’à copier. Verdun autorise toutes les fantaisies picturales.

La partie de cartes, huile sur toile, 1917
La partie de cartes, huile sur toile, 1917
- Fernand Léger

A REECOUTER : dès 1914, Fernand Léger semble avoir tout compris des mutations du vieux monde. En mai 1915, il écrit au critique et marchand d'art Adolphe Basler, mêlant sensations et analyses sur la guerre moderne : "Sa lettre est aussi emblématique du moral des troupes, à un moment où les armées françaises et allemandes s'engagent dans une longue guerre de tranchées", analysait l'écrivaine et journaliste Cécile Guilbert, qui proposait la lecture de cette lettre sur les ondes de France Culture à l'été 2013 :

Fernand Léger à Adolphe Basler_La boîte à lettres, 30/07/2013

4 min

4 min

5. "Le trois mai 1808 à Madrid", Goya (1814) : "Perpétuer au moyen du pinceau les notables et héroïques actions..."

Le trois mai 1808 à Madrid, huile sur toile, 1814
Le trois mai 1808 à Madrid, huile sur toile, 1814
- Francisco de Goya

C'est un tableau mythique, l'un des piliers de la peinture européenne, qui se démarque par sa composition. Cette scène tragique peinte par Goya, conservée au Prado à Madrid, est également connue sous le nom Les Fusillades du 3 mai.

Dans la nuit du 2 au 3 mai 1808, des soldats français exécutent environ 400 combattants espagnols en représailles du soulèvement du peuple madrilène du 2 mai, contre l'occupation de la ville par les Français. "Le peuple de Madrid abusé s'est laissé entraîner à la révolte et au meurtre. [...] Du sang français a coulé. Il demande à être vengé" déclare le 2 mai 1808 le maréchal d'Empire Joachim Murat, chef des armées de Napoléon en Espagne.

Cette rébellion signe le début de la guerre d'indépendance espagnole qui inspirera à Goya, peintre de la cour d'Espagne (et qui avait pourtant dû à ce titre prêter un serment de loyauté à Joseph Bonaparte), une série d'eaux-fortes très connue, intitulée "Les Désastres de la guerre."

A la même époque, envoyé à Saragosse par le général Palafox, héros de la guerre d'indépendance, Goya rend compte à travers sa peinture du siège de la ville, comme en témoignent les tableaux Fabrication de la poudre dans la Sierra de Tardienta et Fabrication de balles dans la Sierra de Tardienta, tous deux brossés en 1810.

C'est seulement en 1814, après l’éviction définitive des Français, que Goya peint le Tres de Mayo et le Dos de Mayo (qui représente la rébellion). Sans avoir omis de demander au préalable l'autorisation au gouvernement provisoire, de "perpétuer au moyen du pinceau les notables et héroïques actions ou scènes de [la] glorieuse insurrection contre le tyran de l'Europe."

A REECOUTER : En 1976 sur France Culture, dans l'émission "Présence des arts", les journalistes et critiques d'art François Le Targat et Pierre Descargues se prêtaient à une analyse de ces deux tableaux de Goya El dos de Mayo et El très de Mayo :

Un événement, un peintre : Goya_Présence des arts, 22/03/1976

22 min

6. "Les horreurs de la guerre", par Rubens (1637) : "Je suis un homme qui aime la paix"

Les horreurs de la guerre, 1637
Les horreurs de la guerre, 1637
- Pierre Paul Rubens

De l'Espagne, passons à l'Italie pour terminer, et remontons de quelques décennies. La guerre de Trente ans déchire la Flandre. S'étant vu passer commande par un autre peintre flamand, Giusto Sustermans, Pierre Paul Rubens décide de représenter cette guerre sous les traits d'une femme en noir, la divinité Europe. Derrière elle, un enfant potelé serre son attribut entre ses mains : un globe translucide surmonté d'une croix symbolisant la chrétienté.

A gauche de la toile, est représenté le temple de Janus, dont la porte est ouverte - dans l'Antiquité, ce temple avait pour particularité d'être ouvert en temps de guerre, ce qui symbolisait le départ des dieux au combat. Presque nue, Vénus, la déesse de l'amour, cherche à retenir Mars, le dieu de la guerre, que l'on aperçoit casqué et armé au centre du tableau : elle l’attrape par le biceps pour tenter de le ramener vers le temple. A l'inverse, Alecto, l'une des Érinyes, déesses infernales, brandit une torche et cherche à tirer Mars en avant par un pan de son manteau rouge. Au pied de ce dieu persécuteur, une femme au luth brisé incarne littéralement l'harmonie rompue.

Lassé des conflits armés incessants, Rubens écrivait en 1635 à l'intellectuel Peiresc, qu'il comptait parmi ses amis : "Je suis un homme qui aime la paix"

A REECOUTER : En 1994, l'émission "Une Vie, une oeuvre" s'attachait aux pas de Pierre Paul Rubens, qui disait concevoir l'art comme "un effort patient pour ne pas donner son consentement à l'ordre du monde" :

Pierre Paul Rubens_Une Vie, une oeuvre, 21/04/1994

57 min