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De Versailles à Chantilly : l'art d'André Le Nôtre en quatre jardins à la française

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Statue d'André Le Nôtre, Jardin de Chantilly
Statue d'André Le Nôtre, Jardin de Chantilly
© AFP - Christophe Lehenaff / Photononstop

L'antisèche. Quatre jardins historiques et emblématiques d'André Le Nôtre, ainsi que des archives radiophoniques, pour explorer l'esthétique du jardinier royal de Louis XIV, alors que s'ouvre au Grand Palais l'exposition "Jardins".

Célèbre jardinier du Roi, proche de Louis XIV, André Le Nôtre a porté à son apogée le jardin dit "à la française". De ce style, volontiers caractérisé par sa géométrie et sa perspective, la fantaisie n’est pas exclue. Dans cette rigueur savamment orchestrée d’un point de vue artistique et technique, Le Nôtre n’a cessé de penser à l’effet de surprise pour le promeneur. Fontaines visibles au loin ou découvertes fortuites d’une allée dérobée : le jardinier crée l’enchantement au moyen de divers procédés, de la géométrie à l’optique en passant par l’hydraulique.

Alain Baraton, l'actuel jardinier en chef du Château de Versailles, en parlait en ces termes en 2013 (La Grande Table) :

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"C’est un homme paysagiste, un hydraulicien, un géomètre. C’est un homme, et je crois que c’est le seul, qui a été capable de créer des jardins qui ont survécu aux guerres, aux révolutions et aux modes."

Alors que s’ouvre au Grand Palais l'exposition Jardins dans laquelle quelques plans des jardins d’André Le Nôtre seront exposés, exploration en quatre œuvres de son parcours de créateur et de son esthétique.

A DECOUVRIR Le programme complet du week-end "spécial Jardins" de France Culture (18-19 novembre)

Les Tuileries : entre paysage et urbanisme

Vue du jardin depuis le palais des Tuileries dans la seconde moitié du xviie siècle
Vue du jardin depuis le palais des Tuileries dans la seconde moitié du xviie siècle
- Israël Silvestre / Domaine public / Wikicommons

A ECOUTER André Le Nôtre (1613 - 1670), Une Vie Une Oeuvre

Tout commence aux Tuileries. C’est dans ce jardin, crée en 1564 par Catherine de Médicis, qu’est né André Le Nôtre en 1613. Fils de Jean le Nôtre, lui-même jardinier de Louis XIII en charge des Tuileries et dessinateur des jardins du roi, il est introduit dans les sphères de la Cour dès son plus jeune âge. En 1637, il hérite de la charge de son père et devient à son tour jardinier des Tuileries. Son avenir est tout tracé, dans le sillage de ses origines. Il laisse de côté son inclination naturelle pour la peinture et se consacre aux jardins.

Aux Tuileries, l'histoire se poursuit en 1664. Il est entre-temps devenu jardinier de Louis XIV. Sur une commande du monarque et de Colbert, les travaux de réaménagement du jardin dureront jusqu'en 1672. Si le jardin est à ce moment-là en bordure de Paris dans le prolongement du Louvre, Le Nôtre travaille sur l'axe central du jardin, et dans ce prolongement naîtront, quelques années plus tard, les Champs Elysées. Un travail sur l'horizon qui dessine la ville. Le paysagiste Jacques Coulon, à ce propos, évoque l'importance de l'horizon dans le tracé d'André Le Nôtre (Une Vie Une Oeuvre) :

"Ce n'est pas un hasard si Le Nôtre a axé son travail sur la Colline de l'Etoile. Il avait toujours la volonté d’intégrer, dans son tracé principal, l’horizon, parce que ça faisait partie de sa vision du paysage. (...) Il n’y a jamais de vue bornée, et par conséquent, ça s’inscrit dans le ciel, et le ciel faisant évidemment partie du paysage."

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Vaux-le-Vicomte : l'art de la perspective

Jardins de Vaux-le-Vicomte, vue aérienne
Jardins de Vaux-le-Vicomte, vue aérienne
© AFP - LIONEL LOURDEL / PHOTONONSTOP

Le 17 août 1661, Nicolas Fouquet, surintendendant des Finances de Louis XIV a invité le Roi pour une grande fête dans son domaine de Vaux-le-Vicomte. Le Roi-Soleil y découvre alors les splendides jardins conçus par André Le Nôtre entre 1652 à 1661. Ebloui par tant de splendeur, le Roi demande à Le Nôtre de concevoir l'aménagement des jardins de Versailles. Nicolas Fouquet, quant à lui, s’est attiré les foudres du Roi par tant de magnificence et sera emprisonné quelques jours plus tard.

Cette oeuvre fondatrice du style "à la française" impressionne notamment par la maîtrise de la perspective. Comme l'explique Jean-Pierre Dantec (Une Vie Une Oeuvre), dans le prolongement de Claude Mollet l'ancien, André Le Nôtre "est l’héritier d’un changement d’échelle dans la composition des jardins" :

"Ce changement d’échelle va se produire au cours du XVIe siècle. On va quitter l’enclos médiéval de la Renaissance pour développer la superficie des jardins. Et aussi l’influence de l’Italie qui vient s’ajouter au développement du modèle horticole français."

Le développement de la superficie implique de nouvelles techniques pour concevoir les jardins. De l'enseignement de la peinture dans l'atelier de Simon Vouet, André Le Nôtre garde surtout l'enseignement de la perspective qu'il met en oeuvre dans la conception des jardins. A Vaux-le-Vicomte, ce travail de la perspective passe par la symétrie, la maîtrise de la déclivité du territoire. Mais dans cet aménagement du territoire, André Le Nôtre ménage également un certains nombres de surprises pour le promeneurs : grottes, cascades, fontaines et statues se cachent minutieusement derrière les escaliers et les changements de niveaux.

Versailles : la théâtralisation du jardin

Jardins du Parc de Versailles
Jardins du Parc de Versailles
© AFP - CHICUREL ARNAUD / HEMIS.FR / HEMIS

A ECOUTER Retour sur l’œuvre d'André Le Nôtre (La Grande Table, 2013)

Les travaux débutent à Versailles en 1662 et dureront jusqu'en 1693 : un chantier au long cours pour construire ce jardin, pensé comme un miroir de la grandeur et de la splendeur du Roi Soleil :

"A Versailles, on ne plaisante pas avec l’ordre. La nature obéit au jardinier, la nature obéit au monarque. Même le végétal, quand il est tout seul, se doit d’avoir une forme géométrique pour bien montrer qu’il ne fait pas ce qu’il veut.” (Jacques Coulon)

Nature domptée, fontaines, parterres brodés bordés d'allées majestueuses : tout est maîtrisé à Versailles. Et les courtisans du Roi sont pleinement intégrés à la conception de ce paysage comme le met en exergue Jacques Coulon :

"Il n’y a pas besoin de fleurs en réalité à Versailles. Puisqu’on sait bien, en réalité, que les vrais massifs, ce sont les gens dans les allées. Tout ce jardin est construit pour qu’une masse de personnes, plutôt habillées de façon extrêmement colorée, fasse la dimension festive. C’est un jardin social, c’est un jardin de relation."

Autres personnages qui habitent ce paysage : les sculptures. Qu'elles bordent les allées ou s'inscrivent dans des fontaines aux motifs mythologiques, les statues tiennent une place particulière dans les jardins de Le Nôtre. Dans une archive de 1950, à l'occasion des 250 ans de la mort du jardinier, se posant la question de l'héritage du jardinier, le sculpteur Raymond Delamarre évoquait le rôle de la sculpture :

André Le Nôtre, jardinier du roi (L'art et la vie, 31.08.1950)

16 min

Durée : 16'20 • Archive INA - Radio France

Théâtre politique du monarque, théâtre social de la Cour, des allées aux bosquets en passant par le labyrinthe, différentes pièces se jouent. Avec Molière, Lully, Racine, La Fontaine ou encore La Bruyère, les jardins donnent l'occasion de grandes festivités très attendues par la Cour.

A ECOUTER Il faut jardiner sa culture, hymne à la volupté dans les jardins des délices de Jean de la Fontaine (On ne parle pas la bouche pleine, 29 min)

Versailles, outre-Atlantique : l'influence d'André Le Nôtre passa bien des frontières, et même l'océan pour inspirer l'urbanisme américain. Ferdinand Duprat, président de la société des Jardins de France, dans cette même archive de 1950, racontait :

“La ville de Washington, capitale fédérale des Etats-Unis, a été tracée d’après le plan d’un Français, Pierre L’Enfant, un camarade de Lafayette qui dessina le plan de Washington d’après le plan du parc de Versailles. Il situa par exemple le capitole à la place du Palais de Versailles sur une terrasse élevée, même orientation, en avant duquel on voit un tapis vert immense de plus de quatre kilomètres, douze fois celui de Versailles. Et de chaque côté, à droite et à gauche, au lieu d’avoir des bosquets comme à Versailles, on a des monuments célèbres, la Maison Blanche, les ministères, les musées.”

Chantilly : la magie des eaux

Château et jardins de Chantilly
Château et jardins de Chantilly
© AFP - LIONEL LOURDEL / PHOTONONSTOP

Dernière escale au Château de Chantilly, où Le Nôtre œuvra de 1663 à 1682. Si la maîtrise de l'eau était également l'une des prouesses artistiques et techniques à l'oeuvre dans les Jardins de Versailles, à travers les fontaines notamment, c'est à Chantilly que le travail hydraulique atteint son apogée avec ses parterres d'eau gigantesques qui entourent le château et ornent le jardin. Pour l'écrivain américain Allen S. Weiss, dans son livre Miroirs de l'infini consacré au jardin à la française du XVIIe siècle :

"Chantilly est la célébration suprême de l'eau par Le Nôtre, encore plus que Vaux et Versailles, avec leurs myriades de canaux, fontaines et spectacles aquatiques. Chantilly est consacré aux effets d'eau, sans l'intervention de la sculpture que l'on trouve dans les bassins de Versailles et sans l'artifices des fontaines elle-mêmes. A Chantilly, ce sont les qualités naturellement réfléchissantes des bassins, créant des visions anamorphiques, de leurs surfaces inégales et ondulantes qui créent le spectacle dominant du jardin où se crée une version déformée mais toujours embellie de la nature."

Si la question du drainage et de l'acheminement de l'eau est en soi une prouesse technique pour le XVIIe siècle, c'est aussi la maîtrise du dénivelé qui est à l'oeuvre pour la conception de ces jardins. Si les parterres ont aujourd'hui la forme de rectangles, à l'époque de la conception du jardin, Le Nôtre avait conçu des parallélépipèdes pour donner un effet d'agrandissement des bassins. Et c'est un jardin qui a profondément marqué Le Nôtre qui disait d'ailleurs : "Souvenez-vous de tous les beaux jardins en France, Versailles, Fontainebleau, Vaux-le-Vicomte, les Tuileries et surtout Chantilly."

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Pour aller loin :

De Babylone à Versailles : l'enchantement des jardins (L'homme et les jardins, Pierre Grimal, 1954)

Le Nôtre, toujours vert (Un article de Vincent Piveteau, Michel Audouy et Chiara Santini dans Libération)

"Le Nôtre, de l'héritage à l'action" (un cycle de conférence disponible sur le site de l'Ecole Nationale Supérieure du Paysage)