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De vitrines en balcons, la ville confinée s'exprime

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Take care, prenez soin de vous, Merci aux soignants : depuis le début du confinement, les murs, les vitrines et les fenêtres - au moins autant que les réseaux sociaux - ont la parole
Take care, prenez soin de vous, Merci aux soignants : depuis le début du confinement, les murs, les vitrines et les fenêtres - au moins autant que les réseaux sociaux - ont la parole
© Radio France - #VitrinesEnConfinement

Que se passe-t-il dans l’espace public quand il ne s’y passe plus rien ? Rues vides, places de marché désertées, rideaux de fer baissés… Si la rumeur des voitures, le concert de klaxons et les éclats de voix des noctambules aux terrasses des cafés se sont éteints, la ville ne s’est pas tue.

Qui n’a pas eu le réflexe de photographier telle banderole colorée suspendue à un balcon ou tel petit écriteau d'un commerçant contraint à la fermeture en raison des mesures liées à la crise sanitaire ? Depuis le 16 mars, les confiné.e.s ne pépient pas seulement sur les réseaux sociaux. Les façades, les murs et les vitrines ont pris la parole. Artisans, commerçants ou simples citoyens : chacun y va de son message, humanitaire, politique ou humoristique. Pour qui sait les entendre, les signaux des Français confinés bruissent de toute part.

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Ce phénomène urbain singulier, fruit d'une longue tradition française, connaît une vitalité nouvelle depuis une dizaine d'années, avec le succès des réseaux sociaux et notre besoin de les alimenter sans cesse en images. Pour la sociologue Sarah Gensburger,chargée de recherche au CNRS, et pour Marta Severo, professeure des universités en information et communication à l'Université Paris Nanterre, ces formes d'expression, apparemment anodines, contiennent de nombreux éléments qui permettent de saisir les rapports sociaux à l’œuvre en 2020. En effet, à l’heure de la communication instantanée et formatée à 280 caractères, afficher, coudre, broder, peindre ne sont donc pas des gestes anodins. Pour soi-même mais vis-à-vis des autres surtout. Après les attentats de 2015, on a vu déjà ces expressions laissées dans l’espace public susciter des interactions. A un premier mot déposé, une autre personne venait répondre. De la même façon, depuis le début du confinement, les banderoles se répondent de fenêtre à fenêtre. Par besoin de communiquer envers et contre tout ? De maintenir la dynamique empêchée de l'échange ? 

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Afin d'archiver et d'analyser ces expressions spontanées qui attestent que l’espace public en démocratie reste un bien commun, Sarah Gensburger et Marta Severo ont lancé ensemble un défi participatif. Baptisé "Vitrines en quarantaine", il offre à tout un chacun la possibilité de contribuer à leur collecte. Loin des journaux intimes de confinement, et de leur veine forcément individualiste - voire narcissique - les deux chercheuses s’intéressent à ce qui nous lie, et nous rassemble encore, ainsi qu'à la façon dont l’espace public demeure un lieu vivant, alors même qu'il semble réduit comme jamais par le passé. Entretien.

Les attentats ont transformé le quartier où vous vivez, près de la place de la République. Comment vos observations quotidiennes à l'époque sont-elles venues nourrir votre réflexion sur la construction d'une mémoire collective ?

Sarah Gensburger : Après le 13 novembre 2015, on ne pouvait plus marcher sur les trottoirs, l’espace public était envahi de mots. Cela m’affectait tellement, à la fois en tant que personne et par rapport à mon travail de sociologue de la mémoire, que j’ai tenu un blog, Chroniques sociologiques du quartier du Bataclan. Dans ce cadre, j’ai commencé un travail d’archivage et d’analyse des messages déposés sur les trottoirs, les dessins d’enfants, les bouquets de fleurs, tout ce qui composait ces mémoriaux éphémères. J’ai aussi recensé les drapeaux tricolores accrochés aux fenêtres, j’ai fait des cartes pour essayer de comprendre les dynamiques sociales à l’œuvre derrière leur nombre ou leur répartition géographique.

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Aujourd'hui, une crise d'une autre nature vient à son tour laisser son empreinte sur la ville. Est-ce ce premier travail qui vous a donné l’idée de vous lancer dans cette nouvelle recherche autour des vitrines ?

Sarah Gensburger : Quand le confinement est arrivé, mes enfants étaient troublés par le fait qu’il ne se passait plus rien place de la République : plus de manifs, plus de slogans, plus de bruit même. Et puis, petit à petit, nous avons vu fleurir ces mots sur les vitrines, ces banderoles aux fenêtres. Et je me suis dit que ce serait génial de les collecter avec un objectif patrimonial d’une part, mais aussi pour pouvoir les analyser après coup : en fonction de critères graphiques, d’une analyse lexicale, etc.

Le projet repose sur un groupe Facebook d’un millier de membres qui ratissent leur ville afin de recenser ces messages de vitrines, et sur une interface participative qui totalise déjà plus de 1 000 photographies. Quelles observations tirez-vous de cette première collecte ?

SG : En fonction du type de commerce, le caractère et le ton de ces messages varient énormément. Ce qui m’intéressait au départ c’était de savoir à qui on impute la décision et la responsabilité du confinement. Les commerces culturels par exemple n’évoquent quasi jamais le gouvernement. En revanche, les commerces les plus "légalistes" sont – sans surprise - les banques et les assurances, qui font référence explicitement à un "décret gouvernemental", ou au "gouvernement"… Alors que les bars et les restaurants ont recours à un vocabulaire sanitaire - habituel pour eux. On observe aussi des différences entre les chaînes, les commerces franchisés et les "indépendants", les petits commerces de proximité qui s'adressent à leurs clients de façon humoristique ou plus intime, les invitant à "prendre soin d'eux".

En Italie, accrocher le drapeau national à sa fenêtre est un phénomène qui a pris une énorme ampleur depuis le début de la crise. Qu’en est-il en France ?

SG : On voit très peu de drapeaux tricolores aux fenêtres. Ce que l’on observe en revanche, ce sont des banderoles à caractère politique, contestataire. Ou alors humanitaire, avec des messages de soutien aux soignants. Les deux peuvent aller de pair d’ailleurs : "Merci aux soignants" et "Du fric pour l’hôpital public !". Cette absence de drapeaux marque une rupture très forte par rapport aux attentats de 2015, je pense que l’Etat a du souci à se faire !

Cette façon d’investir l’espace public comme un lieu d’expression, qui résiste même au confinement, est-elle le fruit d’une histoire française singulière ?

SG : Bien sûr, si on pense à la longue histoire des mouvements sociaux, des slogans peints sur les murs, à Mai 68 en particulier, on peut dire que l’occupation de l’espace public en France a toujours revêtu un fort caractère symbolique. Mais il y a des évolutions. Au moment de l’attentat du RER Saint-Michel à Paris en 1995 par exemple, on n’avait pas observé ce type de réaction sociale, partagée, dans l’espace public. Il s'agit donc d'un phénomène assez récent, qui n'est pas spécifique à la France, mais qui se limite aux démocraties. Il faut en effet jouir de suffisamment de libertés pour pouvoir s’exprimer ainsi dans l’espace public. 

Mais pourquoi vouloir conserver affichettes et banderoles alors que des institutions chargées du patrimoine contemporain comme l’INA ou la BNF archivent déjà les multiples expressions qui fleurissent sur les réseaux sociaux ?

SG : Ce qui m’intéresse ici c’est de comprendre pourquoi une boutique qui a un compte Facebook ou un site internet met également un message sur sa porte. Pourquoi quelqu’un d'actif sur Twitter décide de mettre une banderole à sa fenêtre ? Je pense qu’il existe un espace public partagé dont la fonction demeure, et qu’il n’est ni en train de devenir neutre ni de mourir. C’est particulièrement fort de le constater au moment du confinement où précisément nous en sommes privés. Au moment des attentats de 2015 déjà, tout le monde me disait "Ce n’est pas la peine d’archiver les drapeaux aux fenêtres, on va archiver les tweets." Mais ce n’est pas la même chose ! On voit bien que les réseaux sociaux ne reflètent que deux tendances : les bisounours d’un côté, les haters de l’autre. Ce clivage simpliste ne dit rien de la complexité des rapports sociaux. Or, si les gens mettent des choses dans l’espace public c’est bien qu’il y a quelque chose à y comprendre. Il faut donc se doter d’outils pour pouvoir analyser cela, c’est aussi un enjeu épistémologique pour les sciences sociales.

Derrière leur brièveté et leur caractère apparemment anodin, que révèlent les messages laissés sur les vitrines ou les rideaux de fer pendant la durée confinement ?
Derrière leur brièveté et leur caractère apparemment anodin, que révèlent les messages laissés sur les vitrines ou les rideaux de fer pendant la durée confinement ?
© Radio France - #VitrinesEnConfinement

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#Vitrines en confinement. Comment ça marche ?

Chaque contribution doit être datée. Indiquer l’adresse complète, la nature du lieu (commerce / lieu public non commercial / fenêtre privée / graffiti), l’activité habituellement exercée en ce lieu et, si possible, la retranscription du texte de l’affichette.

Toutes les contributions faites sur les réseaux sociaux seront rapatriées sur le site contributif et archivées. Les contributions sur Twitter seront également archivées par l’INA.

Le même projet a été lancé également en italien (https://vetrineinquarantena.gogocarto.fr/) #VetrineInQuarantera et en anglais (https://windowsinlockdown.gogocarto.fr/) #WindowsInLockdown

Le défi collaboratif #VitrinesEnConfinement piloté par Sarah Gensburger (ISP/CNRS) et Marta Severo (Dicen-IDF/Université Paris Nanterre), est porté par une équipe de recherche du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) et de l’Université Paris Nanterre. Contact : vitrinesenconfinement@protonmail.com