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Découvrez l'histoire de Jean Maitron, qui a révolutionné l'histoire sociale en France

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Novembre 1936, dans l'atelier d'un fabricant de jouets
Novembre 1936, dans l'atelier d'un fabricant de jouets
© Getty - Keystone-France

Connaissez-vous "le Maitron"? Si vous avez été étudiant en histoire ou syndicaliste, vous avez peut-être croisé le nom du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social. Mais rares sont ceux qui connaissent la trajectoire de Jean Maitron, l'historien à l'origine du projet génial en 1964.

Alors que de plus en plus de chercheurs (notamment en sciences sociales) réfléchissent à la manière la plus juste de rendre accessibles leurs travaux au plus grand nombre (et donc de trouver de nouveaux publics), "le Maitron” a frappé un grand coup, au mois de décembre : il a... tout ouvert. Et en grand. L’éditeur du Dictionnaire du mouvement ouvrier et social, les éditions de l’Atelier, a en effet décidé de donner librement et gratuitement accès, sur le Net, à la totalité des 187 266 notices biographiques renseignées par le dictionnaire Maitron depuis sa création, en 1964.

Jusqu’à présent, ce dictionnaire que les historiens appellent familièrement “le Maitron” mais qui compte en réalité 56 volumes, répartis en cinq périodes courant de 1789 à 1968, restait plutôt cantonné à un public d’initié. Aujourd’hui, quelles que soient les raisons qui vous y poussent, vous serez peut-être surpris du potentiel incroyable que recèle le Maitron si par exemple vous cherchez sur google le nom d’une Résistante protestante, d'un fondateur d'ATTAC, de Jean Giono... ou celui d’une grand-mère déléguée syndicale aux PTT - “une vraie Bible”, disent les usagers familiers du Maitron.

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L'érudition à hauteur d'homme (et de femme)

Mais même ceux-là connaissent-ils vraiment l’histoire de ce dictionnaire, et surtout celle de son instigateur ? Ce projet pharaonique remonte à l’après-guerre en France. En 1958, Jean Maitron parvient à convaincre Les Editions ouvrières de le suivre dans son ambition un peu folle : documenter par des fiches individuelles l'histoire sociale de la France. C'est-à-dire, en renseignant certes l'itinéraire d'intellectuels, théoriciens du mouvement ouvrier ou chefs de file de la gauche française, mais surtout en accumulant du savoir sur quantité d'anonymes ou de figures méconnues qui, depuis deux siècles, ont œuvré sur le front social à hauteur d'homme. L’aventure démarre, elle mettra six ans à se concrétiser sous la forme des volumes 1 à 3, qui couvrent la période de 1789 à 1864. 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que rien n’était vraiment gagné : le patron de la maison d’édition, André Villette, est une figure du syndicalisme catholique. Militant à la JOC (les Jeunesses ouvrières catholiques, dont il sera un des dirigeants), Villette collaborait pendant la Seconde guerre mondiale, clandestinement, à Témoignage chrétien, et c’est sous l’étiquette socialiste qu’il remportera la mairie de Fresnes, dans le Val-de-Marne, dans les années 60. Mais c’est lui qui y croira et soutiendra le projet un peu fou de Jean Maitron, cet ancien sympathisant trotskiste, fils d’instituteurs (père et mère), qui a vu le jour en 1910 en Bourgogne dans une famille communiste et anticléricale, imprégnée de la figure tutélaire d’un grand-père communard plutôt laïcard. 

Comme ses parents, Jean Maitron deviendra à son tour instituteur, et il épousera Marcelle, institutrice elle aussi. Mais Maitron avait une licence d’histoire-géographie - tout comme Marcelle, d’ailleurs. S’il revendiquera un goût profond, et durable, pour l’enseignement, conservant de nombreux liens dans l’Education nationale, Maitron ne tournera pas le dos à sa passion pour la recherche en histoire. En 1950, il a quarante ans lorsqu’il soutient une thèse d'État consacrée à l'histoire du mouvement anarchiste en France avant 1914. Sa thèse sera publiée l’année suivante, puis rééditée en 1975 chez Maspero, avant Gallimard, depuis 2011. 

Devenue un classique, cette thèse représente à l'époque une petite révolution, dans la recherche après-guerre. Jusque-là, les publications sur l’anarchisme étaient soit théoriques et militantes (or Maitron n'est pas anarchiste), soit plutôt obsédées par la violence et les attentats, cantonnées dans les médias à une chronique du terrorisme. En 1950, Maitron, lui, réinsère le mouvement anarchiste dans la liste des objets de recherche respectables en affirmant une démarche réellement scientifique et sourcée.

Des chemins de traverse, et une grande focale

Si on lui doit dès ce moment-là de faire germer les premières recherches sur le militantisme ouvrier et le syndicalisme dans le giron universitaire (qui essaimeront par la suite), Jean Maitron ne quitte pas l’enseignement secondaire pour autant. Dès le début des années 50, il donne des conférences, jouit d’une vraie reconnaissance, et co-fonde, avec l’historien Ernest Labrousse, le Centre d’histoire du syndicalisme, à deux pas de la Sorbonne. Mais c’est seulement à 48 ans qu’il finira par rejoindre officiellement le monde de la recherche universitaire, d’abord via un détachement au CNRS en 1958, puis avec un poste à la Faculté de Paris, en 1963.

Un an plus tard, son Dictionnaire du mouvement ouvrier et social sort de terre, une petite révolution. Dès cette année 1964, la radio publique s'en fait écho. Le 26 juin 1964, France Inter invite ainsi Jean Maitron dans l'émission "Enquêtes et commentaires" alors que le tout premier tome sort aux Editions ouvrières, et qu'il annonce "une dizaine" d'autres volumes à paraître au rythme "d'à peu près un par an" :

Jean Maitron, invité sur France Inter le 26 juin 1964

8 min

Dans la décennie 70, Jean Maitron sera régulièrement invité à la radio publique : dans les archives de l'INA, on retrouve neuf passages de lui entre 1970 et 1977. Mais c'est parfois en tant que spécialiste du mouvement anarchiste qu'on lui tend le micro - le 15 janvier 1965, par exemple, pour "un hommage à Pierre-Joseph Proudhon", premier théoricien de l'anarchisme, chez Georges Charbonnier sur France Culture :

Jean Maitron invité de l'émission "Hommage à Pierre-Joseph Proudhon" le 15 janvier 1965 sur France Culture

7 min

59 min

Dès le départ, Jean Maitron agrègera toute une équipe, et fera de son Dictionnaire une œuvre collective. Et, plus globalement, un projet de recherche toujours vivace. Paul Boulland, co-directeur du Dictionnaire trente ans après la mort de Jean Maitron (en 1987), estime que 1500 personnes ont participé à la constitution de ce bottin sans équivalent. Autant d'auteurs et des chercheurs aux origines très variées, qui sont loin de venir tous du giron universitaire canonique. Dans les années 60, Jean Maitron fera ainsi largement appel à ses réseaux de l’Education nationale, bientôt rejoints aussi par des militants, comme par des historiens patentés : 

Ça s’est élargi au fur et à mesure : des tas d’historiens ainsi que des étudiants collaborent au dictionnaire depuis bien longtemps selon leur angle de spécialisation. Il a également beaucoup reposé sur les militants eux-mêmes et leurs organisations. Jean Maitron pensait qu’il fallait faire l’histoire ouvrière et sociale avec les acteurs eux-mêmes. Mais toutes les notices sont soumises à une forme de validation qui cherche à se rapprocher au maximum des critères académiques, historiens et scientifiques.

Syndicaliste FO ou chercheurs patentés

Sur son site rattaché à l’université Paris I (associée aux éditions de l’Atelier pour produire, éditer et diffuser le Dictionnaire), maitron-en-ligne zoome sur certains des auteurs qui ont participé à l'ouvrage tentaculaire depuis cinq décennies, et qui se présentent à leur tour. 

C’est le cas de Louis Botella, par exemple, qui explique être arrivé jusqu’au Maitron une fois à la retraite, en donnant un coup de main à l’inventaire de la bibliothèque du Centre confédéral Force Ouvrière. Ayant découvert le Maitron à ce moment-là, il a d’abord travaillé au début des années 2000 sur le Dictionnaire des cheminots (l'un des huit volumes thématiques à part, qui complètent le dictionnaire depuis 1789) avant d’élargir ses recherches, ayant pris goût à la consultation assidue “de nombreux centres d’archives départementales et municipales, des Archives de l’Outre-mer à Aix-en-Provence, etc. ou encore [à] des démarches auprès de nombreuses mairies”.

Mais quand l’historien Michel Vovelle est mort, ce sont deux universitaires chevronnés qui se sont attelés à compléter la biographie du spécialiste de la Révolution française, militant communiste et syndical, décédé à l’automne 2018 : Françoise Brunel (Paris I) et Jacques Guilhaumou (CNRS ENS-Lyon Triangle) ont travaillé notamment à partir d’archives d’entretiens de Vovelle, outre ses travaux académiques.

Ces deux exemples pris parmi d’autres illustrent la grande variété des sources de cette œuvre chorale à nulle autre pareille. Une caractéristique qui s’affirme dès l’origine du projet : à l’orée des années 60, en pleine Guerre froide, Jean Maitron réunira ainsi des historiens de différentes obédiences politiques et sociales. Claude Pennetier, l’autre co-directeur du Dictionnaire, est celui qui signe la notice biographique du fondateur, sur maitron-en-ligne. Lui qui a travaillé avec Jean Maitron à la fin de sa vie (mais qui n'a pas de fiche à son nom dans le Maitron), écrit aujourd'hui ceci de cet horizon à large focale, sur le site "La Vie des idées" :

Étiez-vous croyants, il voulait savoir pourquoi et comment, avec beaucoup de tolérance. Étiez-vous socialiste SFIO, il vous interrogeait sur les questions d’actualité. Étiez-vous jeune communiste, il vous écoutait avec attention, mais vous disait "Surtout ne soyez jamais permanent !". Lui-même se qualifiait d’« hérétique » dans une contribution à La Révolution prolétarienne en 1960. L’accent nivernais, l’habit simple, la sympathie directe, le refus de la prétention, le respect de l’autre le rendaient populaire auprès des étudiants, des enseignants comme des militants. D’autant que s’il n’est pas un homme de parti, il n’en est pas moins un homme de conviction.

Parmi ces auteurs fédérés par Jean Maitron pour écrire son Dictionnaire, on retrouve un nombre de femmes inédit pour l’époque, à qui Maitron avait déjà proposé de publier dans des revues qu’il chapeautait. Parmi ces femmes universitaires qui contribueront elles aussi à renouveler la discipline, on peut citer Madeleine Rebérioux, Michelle Perrot ou Annie Kriegel, et bien d’autres encore. Aujourd’hui, le Maitron compte par ailleurs quelque 10 000 notices biographiques de femmes engagées. Sur 187 266, on est loin de la parité, évidemment, mais compte tenu de la très grande invisibilisation des femmes dans les recherches historiographiques en général, et dans les sources archivistiques elles-mêmes, le chiffre n’est pas dérisoire. Saviez-vous par exemple que les archives de l'Outre-mer, qui conservent les fonds relatifs aux bagnes de Nouvelle-Calédonie (où furent par exemple déportés les Communards) ne conservent que les dossiers individuels des bagnards, mais pas ceux des bagnardes ?

Si le Maitron s’arrête aujourd’hui en 1968, des recherches plus récentes seront publiées prochainement, qui doivent couvrir une période allant jusqu’à 1981.

27 min