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Découvrez l'histoire vraie derrière Robinson Crusoé

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"Seul au monde", l'adaptation contemporaine du mythe de Robison Crusoé par Robert Zemekis, en 2000
"Seul au monde", l'adaptation contemporaine du mythe de Robison Crusoé par Robert Zemekis, en 2000
- 20th Century Fox

Le nom de Henry Pitman est inconnu en France mais l'ombre de son témoignage plane sur le roman mythique de Daniel Defoe, dont on célèbre les 300 ans cette année.

Le nom de Daniel Defoe n’est jamais apparu sur la couverture de Robinson Crusoé du vivant de l’auteur. "Auteur" ? C’est justement ce que Defoe questionnait, préférant jusqu’à sa mort présenter Vie et aventures de Robinson Crusoé, le titre original du roman, comme s’il s’agissait d’un récit autobiographique écrit par le naufragé en personne. C’est seulement en 1781, plus de soixante ans après la sortie du livre en langue anglaise (en 1719, à Londres) que le nom de Defoe figurera en couverture. 

L’écrivain, qui a 59 ans lorsque paraît Robinson Crusoé, n’a ainsi jamais tiré parti du livre dont on célèbre cette année les 300 ans, comme ceux d’un classique dont l’incidence est comparée à celle du Dom Quichotte de Cervantes. "Non seulement Defoe ne passe pas pour romancier, mais il ne tient manifestement pas à être perçu comme tel", résume l’universitaire Baudouin Millet (invité de La Compagnie des auteurs le 28 janvier 2019) dans la préface qu’il vient de consacrer au Robinson Crusoé paru, enrichi et revisité, à La Pléiade pour l’occasion.

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Fantaisie romanesque, charge politique et vrai témoignage

Il y rappelle aussi que le roman connut, en ce début XVIIIe siècle, un succès fulgurant. Aussitôt publié, les quatre premières éditions imprimées s’arrachent sur le marché britannique en quelques semaines. Sans auteur, donc, ce qui tend à faire passer le texte pour une autobiographie.

Modestie incorruptible ou souci chez celui qui était aussi militant politique de ne pas abaisser son rang à celui d’un trivial romancier ? Le fait est que derrière la fiction Robinson Crusoé plane aussi l’ombre d’un autre auteur, dont il est probable aujourd’hui que la lecture ait considérablement nourri, et inspiré Defoe : celle d’Henry Pitman. Ce nom ne vous dit rien ? Toujours méconnu en France même si un livre récent du grand historien des pirates, Robert Rediker,  revenait sur sa trajectoire ( Les hors-la-loi de l'Atlantique, en 2017 au Seuil), Pitman est sorti de l’oubli dans les pays anglo-saxons au début des années 2000, notamment lorsqu’un certain Tim Severin a enquêté sur l’histoire de Robinson Crusoé. Croisant celle du livre, et celle de son auteur.

A l’époque, Tim Severin a déjà une petite notoriété : né dans l’Inde du Commonwealth dans une famille de propriétaires de plantations de thé, le Britannique s’est déjà rendu célèbre pour ce qu’on nomme désormais de la “littérature de voyage”. Diplômé d’histoire à Oxford, son tout premier livre, en 1964, avait consisté à revisiter à moto la route de Marco Polo. Puis, vingt ans plus tard, Severin s’était piqué de reconstruire le bateau de Jason dans l’odyssée de la Toison d’or pour refaire le voyage à son tour, avant de s’attaquer à Moby Dick.

Crusoé retrouvé, un jeu de pistes

C’est lui qui a publié (en anglais, chez Basic Books) en 2002 A la recherche de Robinson Crusoé, une enquête qui remonte aux sources du mythe Crusoé. Car si Michel Tournier (en 1967), J.M. Coetzee (en 1986) ou Patrick Chamoiseau (en 2012) ont tous donné dans la robinsonnade en lecteurs assidus (et parfois critiques) de Daniel Defoe, celui qui les avait précédés de trois siècles s’était lui aussi nourri d’ouvrages antérieurs, dont on a longtemps su peu de choses en France. Au chapitre VI, “Crusoe found” (“Crusoé retrouvé”) de son livre, Tim Severin raconte avoir entamé sa quête au musée royal d'Écosse, nez à nez devant l’étiquette collée sur une vieille malle stockée dans les réserves du musée, qui indiquait : “Le coffre de mer qui appartenait à Alexander Selkirk le prototype de Robinson Crusoé”.

Notre héros aussi célèbre que Don Quichotte avait donc un prototype : Selkirk ? C’est une idée très répandue, presque un lieu commun. Sur Wikipedia, ce fils de cordonnier est toujours présenté comme “un marin écossais dont l'aventure inspira le roman Robinson Crusoé de Daniel Defoe (1719)”. Pourtant, tout porte à croire que l’exil de Selkirk n’a vraiment pas croisé le chemin que Defoe trace pour Crusoé du côté des Caraïbes. En contraste, poursuit Severin, on trouve dans le journal publié par Henry Pitman bien des points communs avec l’aventure qui attend Crusoé lorsque le naufrage de son navire parti pour la traite négrière le condamne à 28 ans d’insularité.

Quand Severin mène son enquête, il cherche dans les bibliothèques des éditions originales du journal de Pitman, sorti en 1689, car ce récit n’est plus réédité et il travaillait jusque-là sur une version de la fin du XIXe siècle. En réalité, Tim Severin n’est pas le tout premier à faire le lien, même si il y contribuera plus largement que d’autres auprès du grand public. En 1926, un certain Arthur Wellesley Secord considérait déjà ce Pitman comme une inspiration possible du romanesque Crusoé.

De lui, on sait qu'il était chirurgien, protestant et quaker, et qu'il avait été envoyé en captivité à la Barbade au terme d'un ultime épisode de la guerre civile d’Angleterre. C'est à son retour à Londres via New-York et Amsterdam après s'être évadé, qu'il rédigera son récit.

Un quaker échoué entre Caraïbes et Bahamas et les intrigues de Saint-Paul

Chercher l’inspiration de Defoe confine au jeu de pistes dans l’histoire de l’édition anglaise au XVIIe siècle. Par exemple, c’est finalement la même maison, sous deux noms différents, qui publiera Aventures dans les Caraïbes, par Pitman (en 1689), puis, trente ans plus tard, le Robinson Crusoé de Defoe (en 1719). Les deux ouvrages, si on regarde leur édition originale, se révèlent en effet bardés du même logo : derrière cette image d'un vaisseau de commerce, se cache en fait une affaire familiale, celle les Taylor, éditeurs de père en fils, qui avaient pignon sur rue sur le parvis de la cathédrale Saint-Paul à Londres.

On sait aussi que les deux auteurs, que trente ans séparent, vivaient tous les deux dans le centre de Londres, pas loin justement de la cathédrale anglicane, le quartier des éditeurs et des libraires à l’époque. Ils avaient aussi en commun de venir d’un monde protestant acquis à la rébellion fomentée en 1685 par le duc de Monmouth pour renverser le catholique Jacques II, tenant de l'absolutisme contre lequel Daniel Defoe avait rédigé plusieurs pamphlets, précisent l’historienne Sophie Jorrand, qui en est aussi la traductrice, et Frantz Olivier, l’éditeur, dans l’introduction qu’ils consacrent à ces Aventures dans les Caraïbes qui vient de paraître aux éditions Anacharsis

La tentative des rebelles tournera court : le converti Jacques II sauvera sa peau, alors que Monmouth sera exécuté, et ses partisans, pendus et découpés en quartiers, ou déportés. Quaker et non-violent, Pitman n’a pas pris les armes en personne et il clamera son innocence. Pour lui que la British Library présente toujours comme "le chirurgien de feu le Duc de Monmouth", ce sera l’exil, aux côtés de 800 compagnons d’infortune, condamnés à la servitude temporaire aux Caraïbes qui sont alors en pleine colonisation. Tous vendus à des propriétaires souvent acquis à Jacques II, qui feront aux félons une vie indigne sur leur île, racontent les deux préfaciers qui ancrent non seulement le récit de Pitman dans l’histoire politique et religieuse heurtée de l’Angleterre, mais aussi dans une histoire coloniale qui ramifie encore du côté de Robinson Crusoé.

Eux aussi soulignent, comme Tim Severin l’avait fait en 2002 dans son livre, que Defoe était négociant du côté de Saint-Paul, dans la capitale britannique, où Pitman officiait également. C’est la première fois que ce texte dont tout porte à croire qu’il a largement irrigué l’écriture de Defoe, est disponible en français. Ce document, à peine soixante-dix pages enrichies de cartes et de documents d’époque comme en a l’habitude la maison d’édition, est vanté en quatrième de couverture comme “un roman d’aventures vraies”, “un petit livre édifiant”

Un document inédit en France jusqu'ici

Pitman, que sa tentative d’évasion de la Barbade projette dans le sillage de la piraterie jusqu’aux Bahamas, témoigne non seulement de la réalité coloniale caribéenne, mais aussi du sort de corsaires et de flibustiers échoués sur quelque île déserte. Ce témoignage inédit révèle une patte familière aux lecteurs de Defoe, qui ne doit sans doute pas rien aux mondes si proches auxquels les deux auteurs appartenaient. C’est écrit à l’os, minutieux jusqu’à friser avec le fastidieux par endroits, mais c’est une documentation rare qui éclaire sans pareil la relecture Defoe. Son Robinson Crusoé n’avait certes pas été déporté : en 1651, c’est pleinement volontaire que Crusoé s’était engagé dans l’équipage d’un navire marchand, avant de reprendre la mer pour gagner le Golfe de Guinée, épicentre de la traite négrière. Mais c’est un navire pirate, dont on découvre ce que l’évocation doit probablement au récit de Pitman, qui le délivre de l’île où il s’était échoué vingt-huit ans plus tôt, sans jamais avoir pu toucher les côtes africaines.