Découvrir le pouvoir de l’érotisme et la notion du temps qui passe selon Ettore Sottsass

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Découvrir le pouvoir de l’érotisme et la notion du temps qui passe selon Ettore Sottsass

Par
Ettore Sottsass
Ettore Sottsass
- Santi Caleca – Editions Herodios

Culture Maison. Lire "Écrit la nuit - Le livre interdit", de l’architecte designer italien, Ettore Sottsass pour se rappeler que les objets ont une âme, que l’amour peut être une passion comme le beau, le peu, le voyage hors de soi ou en soi

Corinne Amar, collaboratrice de l'émission Le Réveil Culturel, vous propose d’ouvrir Écrit la nuit, Le livre interdit, d’ Ettore Sottsass. Le texte, autobiographique, achevé au début des années 2000, publié en Italie en 2010 est paru en mars 2020 aux toutes nouvelles éditions Herodios, traduit de l’italien par Béatrice Dunner. 

De l’érotisme et de la nostalgie du temps 

"Moi j’aime les gens qui ne sont pas sûrs d’eux, les perplexes, les modestes, ceux qui essaient de comprendre. J’aime bien les gens qui ont peur" (Ettore Sottsass, Écrit la nuit, Le livre interdit)

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Architecte designer mythique, céramiste, photographe, essayiste, il fut aussi un formidable conteur. Les pages incandescentes du livre nous le prouvent et nous font découvrir l’autre part de l’homme : son roman privé, son journal existentiel, "l’homme nu" : celui qui aime, celui qui désire – et cette profondeur littéraire qui subjugue. 

Un esprit libre et une inspiration pop art

Son nom est associé au design moderne et contemporain en Italie et dans le monde. Né d’un père italien et d’une mère autrichienne, Ettore Sottsass grandit à Turin, obtient son diplôme d’architecte en 1939, encouragé par un père architecte, et se place rapidement dans un rapport intellectuel à la création. Il fonde en 1947 son agence de design, qu’il ouvre à la peinture, au graphisme, à la céramique, à la création de meubles. A partir des années 50, il occupe une place de choix sur la scène de la création italienne, refusant toutes les cases dans lesquelles on voudra l’enfermer. 

" A défaut de réaliser l’architecture dont il rêve, il veut concevoir des objets architecturés " - comme par exemple, la machine à écrire, rouge vif, Valentine, qu’il conçoit pour l’industriel Olivetti, en 1969, inspirée du Pop Art, comme nombre de ses créations - plus colorés, plus joyeux, plus optimistes, plus humoristiques. Polychromie affirmée et jouissance des associations contradictoires de matériaux. 

Esprit libre, engagé, il fédère une nouvelle génération d’architectes designers, grâce au fameux groupe Memphis qu’il crée dans les années 1980, à Milan, soucieux de faire voler en éclats les codes de la modernité et du rationalisme – Memphis ou la chanson de Bob Dylan, Stuck inside of Mobile with the Memphis blues again (1966), Memphis ou la fin d'un monde mais pas seulement, la naissance du rock aussi. 

Le Réveil culturel
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L’amour des femmes

Écrit la nuit, Le livre interdit est un récit sur l’amour, parce qu’il y est surtout question des femmes qui traversent la vie d’Ettore Sottsass, du regard des femmes et de leur corps, de l’amour qui naît et file, érectile tel un embrasement, de la trace, profonde ou non qui finit par disparaître. Ettore Sottsass se confie "à ce livre noir que personne ne pourra jamais lire", prodige d’érotisme : il évoque ses années de jeunesse et de mariage (1949-1970) avec Fernanda Pivano, grande traductrice des auteurs de la contre-culture américaine ; celles de l’âge mûr, avec Cleide, jeune Catalane à laquelle est consacré le premier chapitre du récit, et surtout avec Barbara (l’éditrice traductrice, Barbara Radice), muse de trente ans sa cadette,  qu’il épousera (1976-2007) après son divorce et qui partagera cette seconde partie de sa vie.

Errance mélancolique de celui qui aime, "sans bagage, sans rien, et se sent bien ainsi", fragments épars et resserrés d’un discours amoureux, c’est aussi le journal de ses amitiés inimitiés, de ses voyages en Inde, au Japon ; propos sur le bonheur d’avant, l’instant qui passe, sa séparation d’avec Nanda, instantanés sur le travail, les grandes heures du design, la cuisine italienne, ce qu’il aime du Japon, la nostalgie de ce qui est, a été, le bien ou le mal de vivre.

"Un jour, dans la porte ouverte de mon atelier, une fille est apparue. Pas trop belle, toute petite, l’ossature délicate, le visage sec, préhistorique, la chevelure noire et dure. Elle souriait. Elle est venue s’asseoir devant moi, et elle souriait toujours sans rien dire. J’étais embarrassé, je lui ai parlé, et elle m’a dit quelques mots, mais elle ne connaissait pas l’italien, elle était espagnole, et plus précisément, catalane. Elle souriait, et ses yeux étaient simples et sombres mais c’étaient des yeux de femme – ses yeux aussi étaient antiques. En un éclair, en un instant très bref, je suis tombé amoureux."

La jeune femme, Cleide, a vingt-trois ans, et vient de Barcelone pour apprendre le design, ne sait pas dessiner, ne sait pas faire grand-chose, il tombe fou d’amour, désespéré d’amour. "L’animal ignore l’érotisme", la formule bien connue est de Georges Bataille. Mais qu’est-ce que l’érotisme ? A la question sur laquelle il avait beaucoup travaillé, Roland Barthes avait répondu : "Ce qui a affaire à la jouissance". 

"Étrange qu’à cinquante-sept ans on puisse tomber amoureux comme un imbécile. Qu’on puisse rêver les choses les plus fantastiques, souffrir comme jamais on n’a souffert, avoir envie de se suicider, avoir un sexe brûlant et gonflé de sang, se sentir mourir pour des lèvres et des yeux lointains, des bras fluets, des gestes secrets qu’on ne peut même pas dire." (p.24)

De par le vaste monde

"Si l’on n’y veille, toutes les histoires d’amour finissent à la poubelle" (Ettore Sottsass)

En 1961, il découvre l’Inde et ses couleurs chatoyantes, ses espaces bouillants, démesurés, ses modes de vie et son rapport à la mort, qui bouleversent sa vision du monde. 

Un an plus tard, il s’installe en Californie où, grâce à Fernanda, il se lie d’amitié avec les poètes de la Beat Generation. C’est là aussi qu’il découvre le Pop Art qui interrogea la société de consommation et ses objets_._

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C’est à Venise qu’il rencontre Barbara. "Barbara était assise sur le rebord de la fenêtre et elle irradiait ce mystère des femmes belles, sauvages, intactes : épaules droites, bras minces, longues mains blanches - incompréhensible mystère." 

Ensemble, ils partent pour le Japon, à Tokyo, où Ettore Sottsass est invité par une agence "qui le fait travailler comme une bête", à Nagoya, à Kyoto_._ Tout comme Roland Barthes dans L’empire des signes (1970), il est fasciné par ce qu’il voit de grâce érotique sur les objets, les conduites, les livres de photographie qui se lisent "avec les doigts, les yeux et le palais", les visages de Japonaises aux lourdes chevelures noires à frange, le vêtement…Son travail se nourrit de cette esthétique de la sobriété, des rencontres – le designer Shiro Kuramata, le photographe Kishin Shinoyama ou encore, le couturier Issey Miyake. "La robe de Miyake, c’était une sorte de haïku sur la féminité japonaise, jeté dans l’obscurité pour y éveiller des vagues sans fin."

Sur ma tasse à thé, des ailes de dragon émeraude. Les messagers galopent dans la poussière. Dans un vase, une branche de fleurs rouge cravaté de crêpe achève de fleurir. C’est le versant opposé du prosaïsme : un goût pour la poésie, la peinture, le thé, des fleurs dans un vase, l’harmonie de la nature, le dépassement des réalités quotidiennes. Cette notion-là, à la fois complexe et simple, en japonais, on l’appelle Fûryû. 

19 mai 2020. Quand le temps est ainsi chronométré, que l’espace est ainsi circonscrit, réel pour lutter contre son irréalité, faire grand cas d’une tasse de thé.

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