Demain, l'humain connecté : que préparent vraiment les GAFAM ?

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Demain, l'humain connecté : que préparent vraiment les GAFAM ?

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Éliminer les interfaces et rapprocher notre cerveau de l'ordinateur : jusqu'où ira cette course à l'hyperconnexion ?
Éliminer les interfaces et rapprocher notre cerveau de l'ordinateur : jusqu'où ira cette course à l'hyperconnexion ?
© Getty - Debbi Smirnoff

Piloter un ordinateur directement depuis son cerveau ! De premiers tests sur des humains devraient avoir lieu cette année au service d'une société d'Elon Musk. Et Facebook a racheté une jeune entreprise capable de décrypter nos intentions via un bracelet connecté. Jusqu’où ira l’hyperconnexion ?

Les échos de la Silicon Valley provoquent parfois des frissons. L'un des derniers exemples en date : le rachat de Control Labs par Facebook le 25 septembre dernier pour un montant compris entre 500 millions et un milliard de dollars… Cette "jeune pousse" new yorkaise avait défrayé la chronique en 2017 en présentant un bracelet capable de comprendre les signaux nerveux qui transitent vers nos mains ; sorte de télékinésie dans la vie réelle. Car avec cette invention, plus besoin de téléphone, de clavier ou de souris pour écrire un message ou envoyer une photo… Le bracelet est censé comprendre nos intentions et fluidifier l’interaction. Jusqu’où nous mènera cette course à l’innovation et à l’hyperconnexion ? Entre volonté transhumaniste et but plus prosaïque de faire du commerce, les objectifs et les philosophies sont très variés. Panorama.

Satisfaire ses utilisateurs pour échapper au destin de MySpace et Yahoo!

“Le projet Control Labs suscite un certain nombre de fantasmes du fait qu’on l’assimile à de la lecture de pensées”, reconnaît Nicolas Mazzucchi, spécialiste cyber à la Fondation pour la recherche stratégique, "mais si on replace cette annonce dans un contexte plus global, on comprend que les géants du numérique cherchent en fait à inventer un nouveau modèle économique. Jusqu’à présent, la croissance de ces entreprises s’est faite sur la gestion de données mais depuis quelques années, elles essaient de revenir vers un modèle d’informatique de plus en plus physique.”

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Ainsi, Amazon vend des assistants personnels connectés (Alexa), Google s’y met aussi (Nest, Home…), Facebook également (Portal)... Haro sur l’internet des objets ! Mais avec le rachat de Control Labs, Facebook franchit un nouveau cap : après avoir accédé à nos données, le réseau social voudrait-il se brancher directement à nos cerveaux ? “Il ne faut pas forcément prêter à ces entreprises ce type d’envies”, selon Nicolas Mazzucchi. “Elles ont peut-être ces intentions mais il y a quelque chose de beaucoup plus pragmatique derrière. Quand on regarde leur modèle économique, leur principale force est aussi leur principale faiblesse. Le service qu’elles proposent est très facile d’accès, mais elles doivent sans cesse l’améliorer. Sinon, les utilisateurs passent à autre chose, à un autre service. C’est comme cela que Yahoo! a été remplacé par Google et que MySpace a été supplanté par Facebook”.

La course est permanente pour proposer aux utilisateurs les meilleures expériences possibles et, surtout, pour créer une forme d’attachement économique des utilisateurs.“Qu’il s’agisse des bracelets connectés ou de l’écran de visioconférence Portal, Facebook vous incite à acheter un objet, qui vous engage ensuite à continuer d’utiliser ce réseau social, WhatsApp ou Instagram (propriétés de Facebook)”, poursuit Nicolas Mazzucchi. "Cet engagement économique permet de fidéliser la clientèle". Une méthode qui n’est pas neuve ; Apple la pratique depuis longtemps en vendant un "package" tout compris (iPhone, iPad, MacBook, iTunes, etc.).

Des objets toujours plus immersifs et invasifs

“Le but des GAFAM est de proposer une expérience toujours plus immersive”, estime Nicolas Mazzucchi. “On le voit aussi avec le développement de la réalité virtuelle, poussée par Facebook ou Microsoft. L’entreprise essaye d’amoindrir de plus en plus la barrière de l’écran et du clavier pour rendre l’expérience totalisante car cela crée un engagement plus fort de l’utilisateur”. Récemment, Facebook a ainsi mis en vente Oculus, un nouveau casque de réalité virtuelle, dont la promesse est ni plus ni moins de “révolutionner le jeu vidéo”.

Dans une interview donnée au journal Le Point le 25 septembre dernier, le patron de Facebook Mark Zuckerberg confirmait aussi qu’un projet de lentille connectée n’était pas de la science-fiction. Concernant le rachat de Control Labs, il déclarait également : "Cela permettra de traiter de manière naturelle davantage d'informations. Notre cerveau peut produire un térabit de données par seconde, soit l'équivalent de 40 films en très haute définition. L'enjeu est de créer une plateforme qui permette à l'humain de s'exprimer de manière plus fluide."

Conférence de Thomas Reardon, patron et fondateur de Control Labs, lors de la conférence Slush à Helsinki en décembre 2018.

Lors d’une conférence donnée en décembre 2018 à Helsinki, le patron de CTRL Labs Thomas Reardon expliquait l’intérêt de son bracelet : _“une interface pour rendre plus rapide et plus efficace nos actions sur les ma_chines (...). 

L’idée est de supprimer l’étape des muscles, des mains, de la bouche, des yeux, du nez et de traduire directement les influx nerveux en messages compréhensibles par la machine. Pour utiliser un téléphone, un ordinateur, une télévision, un réveil, une voiture, etc. Un peu comme si nous avions un sixième doigt.                                          
Thomas Reardon, patron et fondateur de Control Labs.

Dans une vidéo dévoilée le jour de cette conférence, Thomas Reardon montrait ainsi un utilisateur "écrivant" un texte grâce à son bracelet qui décodait les signaux du cerveau destinés à la main.

Ce bracelet n’en est pas encore à l’étape de la commercialisation mais il donne un aperçu des technologies que nous pourrions utiliser demain. Les géants du numérique investissent en tout cas des sommes considérables : "Nous avons investi l’an dernier 10,2 milliards de dollars”, précisait Mark Zuckerberg dans son interview au Point, "soit 20% de notre chiffre d’affaires, en recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle, de la réalité virtuelle, de la réalité augmentée". Et les autres géants ne sont pas en reste : "Amazon investit plus de 20 milliards de dollars par an en budget de recherche et développement, Google y consacre près de 18 milliards…", complète Nicolas Mazzucchi. "Et en Chine, les géants du numérique (les BATX) affichent des budgets comparables".

Transhumanisme : derrière le mot, des philosophies opposées

Mais jusqu’où peut-on aller en matière d’humain connecté ? Car à terme, cette course à l’innovation pose question. Relier notre corps et notre cerveau à la machine pour aller toujours plus vite revient à créer un “humain augmenté”. Ce projet a un nom - le transhumanisme - et de fervents partisans dans la Silicon Valley. "Mais attention, les stratégies des géants du numérique sont très différentes dans ce domaine", détaille Nicolas Mazzucchi. “Le point de bascule est la façon dont ils considèrent l’intérêt de l’intelligence artificielle. Certaines entreprises, comme Google, sont très favorables à la création d’un système informatique capable de répliquer le comportement humain. Mais d’autres y sont très opposés, comme Elon Musk (patron de Tesla et SpaceX), qui considère que l’intelligence artificielle est la principale menace pour l’humanité."

Cela n’empêche pas Elon Musk d’investir massivement dans l’humain augmenté, mais son but est d’améliorer l’humain afin de contrer le développement de l’IA et d’être toujours supérieur à la machine. Chez Google, c’est l’inverse, avec un personnage comme Ray Kurzweil, ingénieur en chef de l’entreprise et théoricien du transhumanisme. Il estime que la machine va devenir meilleure que l’être humain et que ce dernier doit s’en rapprocher, s’y connecter.                                          
Nicolas Mazzucchi, spécialiste à la Fondation pour la recherche stratégique.

Elon Musk a d’ailleurs donné une conférence de presse en juillet dernier sur son projet phare en la matière : Neuralink, une prothèse branchée directement sur le cerveau et qui pourrait aider des patients atteints de paralysie à gagner en autonomie. Des tests sur des humains devraient avoir lieu en 2020. Car le dispositif n’est pas encore au point, à la différence du projet développé par Clinatec à Grenoble. Ce centre de recherche biomédicale rattaché au CEA a développé un exosquelette animé par une personne via un implant relié au cortex.

À Grenoble, un projet pour réparer l’humain plutôt que pour l’augmenter

Ce projet français d’interface cerveau machine (BCI pour Brain computer interface) a été lancé en 2008 et la faisabilité du concept a été prouvée très récemment, avec une publication dans la revue The Lancet Neurology le 4 octobre dernier. “Nous avons démontré qu’il était possible de contrôler un exosquelette à partir de l’activité cérébrale”, raconte Guillaume Charvet, le responsable des recherches. “Notre solution est novatrice car elle est moins invasive que les autres. En 2012, aux États-Unis, l’université Brown avait fait une démonstration de bras robotisé relié au cerveau (projet Brain Gate). Mais ce dispositif utilise des électrodes qui pénètrent de quelques millimètres dans le cortex, avec un câble relié à un connecteur transcutané (sur la tête), qu’il faut ensuite relier à un appareil électronique externe”.

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Vidéo du CEA sur le projet d'exosquelette développé par le centre de recherches biomédicales Clinatec à Grenoble.

Clinatec a développé une technique dite “semi-invasive” : “Une chirurgie est nécessaire mais il s’agit d’un geste ‘standard’ pratiqué régulièrement par les médecins et qui consiste à installer un implant sur la surface du cortex, sans y pénétrer”, ajoute Guillaume Charvet. “Cela permet d’éviter les risques d’infection inhérents aux techniques plus invasives mais aussi de capter des signaux de suffisamment bonne qualité pour pouvoir contrôler un exosquelette. Il existe des techniques non invasives comme les casques EEG (électroencéphalogramme) mais elles ne permettent pas de contrôler un tel équipement.”

“L’implant de Clinatec est le premier du genre à mesurer ce type d’activités électriques. On les appelle des électrocorticogrammes”, précise Guillaume Charvet. Ce dispositif a nécessité de nombreuses innovations : “Nous avons déposé 14 brevets qui couvrent l’ensemble des développements en matière d’algorithme et de logiciel de décodage de l’activité cérébrale. Grâce à l’intelligence artificielle, à l’apprentissage profond, nous sommes capables de décoder quand le patient veut bouger. L’ensemble du projet a coûté 24 millions d’euros depuis qu’il est lancé". Cependant, un exosquelette utilisable au quotidien par une personne handicapée n’est pas encore pour demain : “la recherche prend du temps”, explique Guillaume Charvet, “mais d’ici quelques années, on peut imaginer qu’un fauteuil roulant connecté ou qu’un bras articulé puisse être commercialisé”

Quand la machine aide l’humain, tout va bien, mais que se passerait-il si les projets de machine connectée allaient trop loin ? “Il existe des craintes légitimes sur des questions éthiques”, répond Nicolas Mazzucchi, “mais c’est là que va entrer en jeu le rôle de la puissance publique pour dire ce qu’il est possible de faire ou de ne pas faire. Les acteurs politiques ont un rôle de garde fou. Mais à l’heure actuelle, des scénarios avec des savants fous qui inventeraient une IA forte (semblable à l’esprit humain) ne sont pas plausibles. Nous n’y sommes pas du tout encore. D'ailleurs, les investissements dans ce domaine sont encore très limités et surtout, les impasses technologiques sont encore bien trop nombreuses"