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Démographies africaines : l'Afrique n'est pas un lot!

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Cette année encore, Planète terre et Globe font écho au Festival International de Géographie de Saint-Dié, qui a pour thème l’Afrique.

Pour écouter l’émission du mercredi 5 octobre 2011, avec Gilles Pison, directeur de recherche à l’Institut National d’Etudes démographiques (INED) et rédacteur en chef de Populations et Sociétés, et Alain François, maître de conférence en géographie à l’université de Poitiers, cliquez ICI

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En 1990, le nombre d’habitants en Afrique et en Europe était analogue : plus ou moins 720 millions d’habitants. D’ici à 2050, selon l’ONU, il y aurait en Afrique trois fois plus d’habitants qu’en Europe. Alors que la population, en Europe, vieillit, la population en Afrique est jeune : elle comptera probablement un milliard huit cent mille habitants, soit un cinquième de la population mondiale.

Cette dynamique recouvre pourtant plusieurs réalités tout aussi prégnantes mais moins médiatisées : le taux de la croissance démographique baisse depuis la fin du siècle dernier la densité moyenne de la population est en Afrique singulièrement faible les constats d’ensemble à l’échelle du continent masquent des situations très différenciées à l’échelle des territoires.

Il est vrai que le discours globalisant entre en résonance avec des discours idéologiques : celui, néo-malthusien, de la peur du nombre, des flux migratoires, et de l’épuisement des ressources. Celui, économiciste, de l’allocation mondiale de la ressource humaine et de la force de travail dans une production globalisée. Comme l’écrit Alain François, dans l’Afrique, un continent en question s, publié en 2010 par le Scéren, la « démographie est une boite de Pandore bien commode ».

Explosion démographique, continent vide, diffusion croissante du Sida sur le continent le plus touché par la maladie, faible espérance de vie, population très jeune, Etats trop faibles pour mettre en œuvre des politiques publiques démographiques : les idées reçues sur la démographie en Afrique ne manquent pas.

Mais de telles affirmations, certes justes, peuvent-elles être pertinentes dans 30 415 873 km2 ? Comme illustrations de cet air du temps, nous avons repéré six titres d'autant d'articles de la presse écrite (nous n'ignorons pas pour autant que le contenu des articles est, parfois, plus nuancé et plus subtil, que l'idée choc mise en avant par le titre ;-)

Et, à l'Afrique livrée comme un "lot" dans les discours dominants, ou, tout simplement englobant, Globe place en contrepoint le jeu des échelles pour évoquer la diversité des démographies africaines.

Pour faciliter le repérage, voici une carte des pays et des capitales d'Afrique. Attention, depuis le mois de juillet 2011, il faut ajouter un nouveau pays, le Sud Soudan.

carte des pays et des capitales d'Afrique
carte des pays et des capitales d'Afrique

carte des pays et des capitales d'Afrique ©Wikipedia

**« **Afrique : le grand rattrapage démographique ** » ?? ** Le Monde – 15/12/07

Une multitude d'articles s'étonne du "grand rattrapage démographique" que connaitrait l'Afrique depuis une vingtaine d'année. L'idée commune est que ce continent "vide" se peuple à un rythme effréné, au point que certains parlent de "bombe démographique", comme cet article des Echos de mai 2010, dangeureuse pour les pays concernés.

Or, si la croissance démographique de l'Afrique, sub-saharienne en particulier, est largement positive (d'une moyenne de 2,5% par an), elle cache néanmoins des** dynamiques temporelles et spatiales différentes,** comme l'explique ce article de synthèse de Dominique Tabutini et Bruno Schoumaker publié sur Cairn. Certains s'alarment sur un doublement de la population africaine de 750 millions d'habitants en 2006 à 1,4 milliard en 2040. Mais comment s’inscrivent les évolutions en cours au regard de la longue durée démographique ? En 1700, l'Afrique aurait compté100 millions d’habitants, soit 17% de la population mondiale. En 1900, elle en comptait toujours 100 millions, soit 6% de la population mondiale d’alors. Certains chercheurs, indique jean-Pierre Guengant, se demandent si la population d'Afrique n'aurait pas diminué entre 1500 et 1900, quand celle de la Chine augmentait d'un facteur 3,5 et celle de l'Europe d'un facteur 5.

**L'Afrique a connu des périodes de croissance démographique différentes, à partir du XVIIIème siècle : **

  1. au XVème et XVème : l'article de Louise-Marie Diop Maes "Essai d’évaluation de la population d’Afrique Noire au XVème et XVIème siècle" (1987) décrit un continent fort peuplé, au rythme démographique soutenu, mais interrompu par les débuts de la traite négrière, dont elle décrit les effets et les pratiques de manière très évocatrice.
  2. entre 1700 et la première moitié du XIXème a lieu une phase caractérisée par les effets de la traite négrière et de la colonisation : elles ont tragiquement engendré deux chocs violents sur les dynamiques démographiques.
  3. Entre 1880 et 1920 se produit une véritable récession démographique au plus fort de la colonisation. La croissance est comprise en 0,13 et 0,21%, comme l'indiquent D. Tabutini et B. Schoumaker.
  4. Entre 1920 et 1985 a lieu une reprise de la croissance (entre 2,2% et 2,8%).

Les deux articles suivants illustrent les processus temporellement différenciés des croissances démographiques de l'Afrique :

Les rythmes démographiques des pays d'Afrique varient d'une région à l'autre.

D. Tabutini et Schoumaker définissent deux tendances extrêmes :

  • pays à croissance forte à très forte, comme le Niger (+2,9%), le Mali (+2,6%), le Mozambique, ou la Somalie
  • pays à croissance faible, voire négative, comme le Zimbabwe, ou le Botswana, dont la "croissance" est de -0,05%.

Ces éléments de différenciation simples se doublent de disparités à plus fines échelles:

  • entre ville et campagne (Carte du Monde.fr sur les densités rurales et urbaines en Afrique). Certaines villes connaissent des phénomènes d'explosion démographiques, comme Lomé ou Niamey, quand les campagnes peuvent parfois se dépeupler au projet de l'expansion des centres urbains, et connaitre un exode rural ralentissant leur rythme démographique en raison du départ des populations les plus jeunes.
  • entre vallées fluviales du Sénégal, du Niger et du Nil,dont la densité de population est relativement élevée, à la différence de la très grande majorité des autres grandes vallées fluviales, comme celle du Congo.

Alain Français considère que la notion "d'archipel du peuplement" est plus opératoire, dorénavant, que la classique distinction entre territoires urbains et ruraux

"Afrique : baby-boom, mode d'emploi"?? Jeune Afrique – 24/11/09

carte du taux de fécondité en Afrique en 2009
carte du taux de fécondité en Afrique en 2009
- Etienne Déaux - sources : statistiquesmondiales.com

carte du taux de fécondité en Afrique en 2009 Etienne Déaux/ / collège St paul de clermont l'hhérault - sources : statistiquesmondiales.com©Articque

Le baby-boom se caractérise par un pic de natalité dans un pays. Ce pays peut-il être "l'Afrique" en général? A coup sur non : l'article de Jeune Afrique nous le dit, et nous présente des situations démographiques variées au sein d'un ensemble (Afrique sub-saharienne) qui semble pourtant relativement homogène.

Cette "explosion", cette "bombe humaine" est le signe caractéristiques d'une phase du processus de transition démographique. Les auteurs de l'article sur la démographie de l'Afrique au Sud du Sahara des années 1950 aux années 2000 identifient 4 phases, qui permettent du nuancer le caractère "explosif" (sic) de cette transition (cf. Article déjà mentionné)

schéma de la transition démographique
schéma de la transition démographique

schéma de la transition démographique ©Wikipedia

"La mortalité néonatale recule trop lentement en Afrique " ?? Slate Afrique – 06/09/11

carte du taux de mortalité infantile en Afrique en 2009
carte du taux de mortalité infantile en Afrique en 2009
- Mégane Morlière, Natasha Schneeberger.

carte du taux de mortalité infantile en Afrique en 2009 Mégane Morlière, Natasha Schneeberger /collège st paul de clermont l'hérault . ©Articque

Les chiffres relatifs à la mortalité infantile en Afrique sont relativement éloquents, et cette carte le montre. Certains pays comme le Nigeria par exemple, ont un taux de mortalité infantile compris en 10,1 et 18,3%, quand les taux les plus bas sont de l'ordre de 4% en Afrique du Sud.

Malgré de nombreux articles alarmants quant à cette situation, d'importants changements ont lieu dans certains pays, comme le Kenya ou la Tanzanie, comme l'illustre cet article de la Banque Mondiale.

"En Afrique, la fécondité baisse moins vite que prévu "?? Le Figaro – 17/08/11

Le taux de fécondité est généralement corrélé à celui de la mortalité infantile : "il n'y a pas de transition de la fécondité sans recul de la mortalité des enfants et sans progrès économiques et sanitaires" (D. Tabutini, B. Schoumaker). Il faut donc prendre en compte la variété des systèmes de prises en charge maternelle, de soins médicaux néonataux, et des systèmes de santé de manière plus générale (cf. Carte des dépenses de santé par pays en Afrique - la Documentation Française, 2008)

Les taux de fécondité en Afrique peuvent atteindre jusqu'à 7,8 enfants par femmes, comme c'est le cas au Niger. Mais ces données générales et globalisantes cachent des disparités importantes, comme le rappelle Véronique Joseph du Centre Population et Développement, qui montre que si la transition démographique ne semble pas si rapide que prévue (et souhaitée? par qui?), elle est bel et bien engagée, et ce, de manière différenciée. Ainsi, les taux de fécondité baisse plus rapidement en ville qu'en milieu rural.

Ajoutons, avec Magali Barbieri et Véronique Hertrich, la dimension sociale et "genrée" du processus de baisse de la fécondité (la question du genredans le processus de baisse de la fécondité en Afrique). Cet article met en avant l'importance des effets de "mentalité" dans l'intégration des pratiques permettant la maitrise de la natalité, explicitant donc, à contre-courant de certaines explications traditionnelles, les raisons de la lenteur de la transition démographique dans certains pays.

**« Le Sida : l’Afrique sub-saharienne la plus touchée » ?? ** BBC Afrique - 21/11/06

Les publications ne manquent pas sur la forte prévalence du Sida en Afrique, comme le montre encore cet article de Slate Afrique, et font de l'Afrique le continent du Sida. A juste titre pour une part, si l'on suit les chiffres données par JM Amat-Roze dans son article sur la dimension géographique de la propagation du Sida en Afrique. L'Afrique représente :

  • 70% de la totalité des séropositifs dans le monde
  • 75% des décès dus au Sida dans le monde
  • 90% des infections totales des enfants.

Cette carte du taux de prévalence du Sida en Afrique indique cependant l'importante variété des cas selon les pays, et met en lumière la prégnance de la maladie en Afrique australe.

JM Amat-Roze distingue ainsi plusieurs "faciès" de la contamination en Afrique selon les régions, et selon le temps. Elle décrit une géographie mouvante dans le temps et l'espace de la prévalence de la maladie. L'exemple de la diffusion de la contamination à partir de l'Afrique du Sud (pays le plus contaminé au monde, avec 17% des cas totaux de séropositivité) est révélateur d'une géographie très fine, emprunte d'enjeux historiques et sociaux, qui bat en brèche l'idée du "continent contaminé de manière homogène".

Elle montre par ailleurs à quel point les conséquences démographiques et sociales du Sida sont considérables.

Pour mémoire, sur Planète terre (et, peut être, à nouveau, ici, fichier mp3?) :

21/02/07 **: géographie du Sida ** (JM Amat-Roze)

15/11/06 : **géographie de la santé en Afrique ** (E. Dorrier-Apprill)

"Le Nigeria se compte avec fièvre " ?? Libération – 24/03/04

Dans la continuité des représentations sur "l'explosion démographique" et son caractère difficilement gérable (cf. la notion de "mode d'emploi" précédemment citée), cet article évoque la difficulté de certains pays dénombrer leur population croissante, à l'évaluer. Les recensements prennent un caractère éminemment politique et social, ce qu'illustre cet article de Jeune Afrique.

D'autres articles relaient également cette complexité, comme celui de Inter Press International (IPS) sur le Nigéria également, ou de Slate Afrique sur le recensement en Mauritanie.

La question démographique acquiert une acuité particulière, surtout dans les pays où la croissance semble la plus forte, comme le Nigéria.

Par delà le constat d'une croissance démographique enlevée, mais fortement disparate spatialement, les recensements constituent des enjeux décisifs dans la construction des programmes de développement ou d'aménagement. Ils mettent en jeu les politiques publiques de recherche et d'établissement de statistiques de chaque pays africain, loin des idées reçues sur "la démographie africaine".

Voir aussi:

03/09/11 Globe : "Ne pas substituer un nouveau cliché à une idée reçue"

Ecoutez l’émission "l’Afrique est-elle bien partie ?"

Pour mémoire, sur Planète terre (et, peut être, à nouveau, ici, fichier mp3?) :

19/09/07 : **les défis de l’Afrique ** (G. Courrade, Y. Polcher)

03/01/07 : **la terre est-elle surpeuplée ** ? (G. Baudelle, H Le Bras)