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Denis Robert : "Je ne suis ni quelqu'un d’obstiné ni obsédé par les affaires"

Par
Denis Robert.
Denis Robert.
- Nina R

20 ans après. Lanceur d'alertes, écrivain, peintre, journaliste d'investigation, auteur de documentaires... Denis Robert campe toutes ces facettes, pourvu qu'on le lui dise pas qu'il est "militant", chevalier blanc d'une noble cause, pourfendeur de la loi du marché. Rencontre après plus de vingt ans de combat(s).

Quand Denis Robert est invité dans la série “L’âge des possibles”, à l’été 1996 sur France Culture, il vient de sortir Pendant les "affaires", les affaires continuent. Journaliste d’investigation, il vient de quitter Libération après douze ans, reçoit quelques appels du pied du Canard enchaîné, et publie déjà des romans. A l’époque où Sylvain Bourmeau l’interroge, et Denis Robert peine un peu à se définir. Vous pouvez redécouvrir leur interview par ici :

Denis Robert dans "L'âge des possibles" le 08/08/1996

49 min

Découvrez tous nos portraits avant / après de la série, vingt ans après l'émission d'été "L'âge des possibles"

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A l'époque, Denis Robert rêvait encore au micro d'un "objet merveilleux de journalisme", entre le journal intime et une incarnation exacerbée des affaires les plus sophistiquées. Vingt ans plus tard, celui qui baptisait ses sources "Gorge" ou autres pseudos romanesques, goûte toujours du mélange des genres :

Je suis écrivain avant tout. Pendant les "affaires" les affaires continuent est un livre d’écrivain. C’est-à-dire que je regarde comme écrivain mon activité de journaliste. J’ai du recul par rapport à la situation. J’essaye de mettre en perspective la vie d’un journaliste et la matière qu’il triture tous les jours (en l’occurrence, c’était les affaires). C’est cette distance qui fait que ce livre a touché un public, je pense. C’était un des prérequis : un livre à la première personne où je ne dévoile pas des choses intimes importantes.

Les suivants, Révélation$ comme La Boite noire, seront aussi écrits à la première personne. C’est ma manière à moi de mettre en perspective. C’est un peu la même musique. La même indignation, la même envie d’en découvre avec le pouvoir, les mêmes scrupules à être précis dans les chiffres. Tout est argumenté. Et puis il y a l’envie de ne pas faire chiant et d’intéresser les gens en racontant une histoire. Evidemment, ce n’est pas dans les codes académiques du journalisme.

L’hybridation est allée crescendo depuis vingt ans : il tâte du théâtre, peint et gagne sa vie avec ses toiles (“A l’époque, je pense que je dessinais déjà mais je n’en parlais surtout pas”), réalise des films... tout en faisant toujours office de figure tutélaire pour les lanceurs d’alerte - “Il fallait bien qu’il y ait un type qui essuie les plâtres. J’ai fait le boulot au début et j’étais seul.” Mais son livre qui s’est le plus vendu est un livre érotique : Le Bonheur, avec en couverture un pull noir qu'une femme relève pour montrer ses seins :

Les gens ont toujours eu une difficulté à me ranger. En 2000 ou 2001, une journaliste de Libération, où j’avais pourtant travaillé, m’appelle et me demande si je suis de la famille du Denis-Robert-qui-enquête-sur-les-affaires. Une même personne et deux registres, c’était trop compliqué… Mais d’ailleurs j’ai enquêté de la même manière sur le sexe que sur les affaires. C’est ensuite, dans un deuxième temps, que j’en ai fait un autre objet, avec ce petit livre érotique.

Tous ses livres n’atteignent pas 200 000 exemplaires comme Le Bonheur, longtemps best seller en tête de gondole dans les Relais H. Son préféré (Je ferai un malheur, roman sorti en 1994 chez Fayard) n’a pas dépassé 2000 exemplaires. Avec le recul de deux décennies, Denis Robert estime que “celui qui [lui] a donné permis d’être libre” reste bien Pendant les "affaires", les affaires continuent. La liberté passant aussi (d’abord ?) par “une aisance financière relative”, ses 120 000 exemplaires lui ont rapporté  “de quoi voir venir”, soit à peu près 150 000 euros. Et aussi pas mal d’emmerdes.

L’affaire Clearstream à elle seule, c’est 63 procédures dans cinq pays, et une quarantaine de procès au total. Tous gagnés. En 2011, la Cour de cassation a en effet clos la question, concluant à “une enquête sérieuse de bonne foi, servant l’intérêt général”. Cinq ans plus tard, quand on le rencontre à la sortie du train qui arrive de Metz où il vit toujours, Denis Robert récite le verdict par coeur. Alors qu’il aimerait se définir par une foule de tangentes, Clearstream reste son ancre de notoriété.

J’ai tout gagné. Après les procès, on vit différemment bien sûr. Pendant dix ans, j’étais dans un combat en permanence, avec une tension très forte. Au bout d’un moment vous gagnez la partie. J’avais raison mais un peu tôt.

Pourtant, Clearstream n'est pas son seul bourreau. Quand il dit “j’ai pris des coups”, il ne parle pas forcément de paradis fiscaux :

Je n’imaginais pas être autant attaqué par la presse et d’une manière aussi injuste, violente, dégueulasse. Toute la presse hein, du Monde à Charlie Hebdo en passant par le Canard Enchaîné, le Point, le Figaro… des papiers absolument horribles et complètement mensongers écrits sur moi.

Car Denis Robert est un peu devenu un personnage. Malgré lui, il l’assure :

C’est plutôt comme si on me faisait payer le succès que j’avais eu avec mes livres. On a lâché les chiens sur moi.

Les médias l’ont volontiers dépeint en chevalier blanc, pourfendeur de la fraude fiscale et du capitalisme sans vergogne. Lanceur d'alerte avant la lettre, le terme était à peine né lorsqu'il confiait sur France Culture en 1996 :

En écrivant Pendant les affaires, les affaires continuent, j'ai voulu expliquer pourquoi je revenais tout le temps à ça. Car ce n'est pas par plaisir que j'écris là-dessus. Je préfère faire des voyages, je préfère m'occuper de mes enfants, me balader, écrire des romans ou des scénarios, qu'écrire sur les affaires. Qu'est-ce qu'il y a de plus casse-couilles que de ce mettre dans ce genre de situations ? Mais j'y reviens parce que c'est là où je suis redevenu indigné. Quand j'étais journaliste à Libé, je bouffais tous les jours de la magistrature, des avocats... et on ne remet plus en cause le système. Et avec le recul, un an après avoir quitté le journal, je me rends compte à quel point j'avais perdu cette colère, cette indignation.

Justicier devant l’éternel ou indigné à tout faire, l’étiquette le fait vomir :

On a brossé de moi le portrait d’un type obsessionnel… mais c’est aussi ce que voulaient mes détracteurs : quand j’entends Jean Claude Junker ou des hommes politiques parler de moi, c’est comme si j’étais un militant anticapitaliste qui voulait faire fermer les banques. Quelqu’un habité par un destin ou quelque chose comme ça. C’était complètement idiot mais comme ils ne pouvaient pas tuer le message il fallait qu’ils tuent le messager. Donc il fallait ce portrait de moi.

Il ne me semble pas que je sois quelqu’un ni d’obsédé ni d’obstiné. On peut le penser mais si je m’en sors (et je m’en sors : je ne suis devenu ni fou, ni dépressif, ni obsédé, ni ruiné) c’est justement parce que je n’étais pas du tout obsédé par ça. Parce que la vie a toujours été ailleurs : j’ai fait du théâtre, j’ai travaillé avec des chorégraphes, j’ai fait de la peinture. Mes copains sont des artistes ou des prolos, et pas du tout dans les affaires.”

Dans les médias, il a gardé quelques copains, vers qui il oriente de nouveaux lanceurs d’alerte qui ne manquent pas de lui transmettre leurs dossiers. Certaines semaines, il en reçoit trois ou quatre. Mais il tient à préciser qu’il fuit les micros. Denis Robert a même dit non à l’équipe de Bernard Pivot, lorsque celle-ci a voulu l’inviter à l’une des dernières de "Apostrophes". Si c’était à refaire, il irait.

Les mauvaises langues disent qu’il adore se faire détester. A l’époque où Sylvain Bourmeau le reçoit, en 1996, Pendant les affaires, les affaires continuent avait eu du mal à sortir et le producteur évoquait “la censure”. En 2016, c’est au mausolée Charlie Hebdo, nouvellement consacré d’une auréole intouchable après les attentats de janvier 2015, qu’il se cogne. Il a intitulé son livre Mohicans :

Heureusement, j’ai des lecteurs. Par exemple pour le dernier, Mohicans, j’ai eu énormément de courrier et très peu de presse. J’ai revécu les affres de Clearstream sur un autre sujet. Je vais toujours sur des trucs à emmerdes. Je ne me plains pas. Mais sur Mohicans je ne pensais pas du tout que les médias se comporteraient aussi mal. C’est affreux de voir comment les journalistes ont sous-traité, maltraité cette histoire qu’est la spoliation de l’esprit, de la créativité, de la beauté de Charlie Hebdo et Hara Kiri par des malveillants et des gens d’influence. Je pense à Philippe Val, à Malka, à Bernard-Henri Levy, à tous ceux que j’ai eu contre moi et que j’ai toujours contre moi lorsque je fais un truc.

Denis Robert raconte avoir projeté Mohicans alors qu’il accompagnait sur son lit de mort Cavanna. Du dessinateur pilier historique de Charlie après Hara Kiri, rencontré “très jeune”, il dit qu’il représente une des deux influences dans son travail d’écriture. L’autre, c’est “Marguerite”. Comprenez Duras :

Je l’ai rencontrée quand j’étais à Libération, au moment de l’affaire Villemin. Elle et Cavanna m’ont donné le courage ou l’impudeur que je n’avais pas, pour me mettre à écrire vraiment et à en faire ma vie. La suite, ce sont des rencontres avec des auteurs, avec Truman Capote, avec Philippe Djian. C’est en lisant Djian que j’ai découvert Brautigan, Carver, Burke, Bukowski, les Américains.... Des référents pour moi.

Libertaire mais pas trop, il aime plutôt Christine Angot mais pas la manière qu’elle a eu de tisser une histoire à partir de la vie réelle de l’ex de son mec de l'époque :

Un écrivain peut écrire ce qu’il veut, ce n’est pas le problème... mais il y a des choses qui moralement ne se font pas. Utiliser la vie de Christine Villemin comme l’avait fait besson à un moment donné pour en faire un personnage de fiction quand le personnage est bien réel, c’est n’importe quoi. Je pense qu’il y a des limites, alors que je suis sans doute le citoyen le plus permissif.

Libertaire mais pas plus, il vote à chaque élection - “Evidemment, que je vote”-, s'est "bien marré l'autre jour avec Arlette”, a eu des propositions de ci, de là, pour rejoindre une liste, croise Mélenchon, Montebourg ou Peillon de temps en temps. Nuit debout lui a proposé de signer un texte proclamant qu’il ne voterait plus jamais PS, il a passé son tour. Vieux souvenir des premières années mao au lycée, qui se sont vite émoussées :

Je n’ai pas un regard marxiste ou un regard de classe sur des gens très riches. Pinault a une vie intéressante, ce n’est pas le cas de tous.

Même si ça le titille encore un peu de temps en temps, Denis Robert ne sera pas tête de liste aux prochaines élections européennes. En attendant de changer d’avis peut-être un jour, il a fini par dire “oui” à un club de basket amateur mosellan qui lui courait après. C’est leur président.

A découvrir : l'ensemble du dossier "L'âge des possibles" et quinze portraits avant / après publiés tout l'été.

Denis Robert en quelques dates :

Né en 1958 à Moyeuvre-Grand (Moselle), Denis Robert est un journaliste d’investigation, également romancier, rendu célèbre pour son travail sur l’affaire Clearstream. Entré à Libération en 1983 en tant que correspondant régional pour l’Est de la France, il rejoint le pôle société de la rédaction où il est chargé des affaires politico-judiciaires. Après douze années passées au sein du quotidien, il quitte la presse pour se consacrer à l’écriture de romans, là où il avait déjà fait une incursion avec Chair Mathilde et Je ferai un malheur. Devenu écrivain indépendant, ce diplômé de psychologie, titulaire d’un DEA de psycho-linguistique, va mener une enquête retentissante sur le système de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale pratiqué par la chambre de compensation Clearstream dont il sortira quatre livres et deux documentaires qui lui vaudront moult procès. Cette tranche de vie sera adaptée au cinéma par Vincent Garenq dans un film intitulé "L’enquête".

Bibliographie sélective de romans :

  • Chair Mathilde (Bernard Barrault, 1991)
  • Je ferai un malheur (Fayard, 1995)
  • Le Bonheur (2002)
  • Une ville (Julliard, 2003)
  • Le Milieu du terrain (Les Arènes, 2005)
  • Vue imprenable sur la folie du monde (Les Arènes, 2013)

Biographie sélective essais :

  • Pendant les "affaires", les affaires continuent (Stock, 1996)
  • Révélation$ (Les Arènes, 2001)
  • La Boîte noire (Les Arènes, 2002)
  • Clearstream, l'enquête (Les Arènes-Julliard, 2006)
  • Tout Clearstream (Les Arènes, 2011)
  • Mohicans (Julliard, 2015)

Repères biographiques et bibliographie préparés par Anthony Richard, de la Documentation de Radio France.