Publicité

Depardon : "Les psychiatres ont-ils seuls le droit de parler de la folie ?"

Par
Raymond Depardon, 15 mai 2016
Raymond Depardon, 15 mai 2016
© Getty - Tristan Fewings

1982. Après "San Clemente" en 1982, Raymond Depardon signe un nouveau documentaire sur l'hôpital psychiatrique intitulé "12 jours". Grâce aux archives de France Culture, réécoutez le cinéaste et photographe en 1982 évoquer le tournage de "San Clemente".

12 jours, c’est le titre du nouveau documentaire de Raymond Depardon qui sort en salles le 29 novembre 2017. Douze jours, c'est aussi, depuis la loi de 2013 sur le consentement en psychiatrie, le laps de temps qui s'écoule entre le moment où un patient entre en hospitalisation sans consentement et le moment et où un juge des libertés et de la détention statue sur la prolongation, ou non, de son hospitalisation. Pour ce documentaire, Depardon s'est rendu, caméra à l'appui, au centre hospitalier Le Vinatier, en région lyonnaise, pour filmer ces audiences. 

32 min

"Est-ce qu'il n'y a que les psychiatres qui ont le droit de parler de la folie ?" C'est la question que posait déjà Raymond Depardon en 1982 sur les ondes de France Culture, à l'occasion de la sortie de son film San Clemente, consacré à l'univers psychiatrique. Plus qu'une question, c'est en termes de défi que le cinéaste et photographe évoquait son projet dans l'émission "Le Cinéma des Cinéastes" le 9 mai 1982 :  

Publicité

Raymond Depardon à propos de San Clemente (“Le Cinéma des cinéastes”, 09.05.1982)

49 min

(Durée : 49'13) 

Pour Raymond Depardon, tout commence donc au nord de l’Italie dans les années 1970. Un psychiatre, Franco Basaglia, propose de rendre aux patients leurs libertés et de fermer les hôpitaux psychiatriques, considérant ces lieux comme des institutions totales (au sens d'Erving Goffman) qui transforment les malades à jamais. La ville de Trieste devient alors le laboratoire d'expérimentation de cette méthode dite "alternative" : les patients sont logés dans des appartements et vivent en liberté dans la ville.   

Intrigué, Raymond Depardon se rend en Italie en tant que journaliste et rencontre le fameux Basaglia. Finalement plus captivé par cet hôpital au bord de la fermeture, il décide de consacrer son travail photographique à ces lieux d'enfermement (dont certaines photographies sont actuellement exposées dans le cadre de l'exposition Traverser, consacrée à Depardon à la Fondation Henri Cartier-Bresson). 

Sur les conseils de Basaglia, il se rend dans des hôpitaux à Turin, à Naples, Arrezzo, puis San Clemente. Pour  photographier, mais aussi et surtout, pour comprendre la marque qu'ont laissé ces lieux sur les patients, convaincu par la nécessité de capter, par l'image, cette réalité : 

Ces endroits étaient dirigés par des gens qui comprenaient très bien qu’il fallait faire des images, parce que peut-être qu’un jour ou l’autre, on ne nous aurait pas cru, on ne nous croirait pas, que c'était une invention. Un peu comme les camps de concentration. Les preuves visuelles sont là.

Il n'est pourtant pas tout à fait satisfait par les photographies, ne parvenant pas à rendre la mesure de ce qu'il voit. L'idée du cinéma le taraude également. En 1979, son collaboratrice l'accompagne à San Clemente, au large de Venise : 

C’est à ce moment-là que Sophie est arrivée et qu’elle m’a dit : « Au lieu de traiter l’institution psychiatrique, la folie, pourquoi ne pas faire un film sur le bar ? » Il se trouvait que le jardin de cette île, il y avait un petit bar, que les malades venaient dans ce bar et que dans ce bar, il y avait une espèce de libéralisation. Il se comportait comme dans un bar du quartier, il n’était plus dans l’hôpital psychiatrique. Il y avait quelque chose de différent.

Le point de départ est trouvé et la déambulation les mènera du bar à l'intérieur de l'hôpital psychiatrique pour un film qu'ils réaliseront en binôme. 

Pour aller plus loin : 

Dans "La Grande Table" du 23 juin 2016, Raymond Depardon expliquait l'influence d'Erving Goffman, et notamment de l'ouvrage Asiles, sur sa pensée. Il évoquait ainsi San Clemente : 

Archives INA - Radio France