Dépression, suicides, la Corée du sud confrontée à la "bataille mentale" qu'elle s'impose

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Dépression, suicides, la Corée du sud confrontée à la "bataille mentale" qu'elle s'impose

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Hommage au chanteur Kim Jong-Hyun à l'hôpital de Séoul
Hommage au chanteur Kim Jong-Hyun à l'hôpital de Séoul
© AFP - CHOI Hyuk

Entretien. Le suicide d'une jeune star de la musique pop sud coréenne qui s'est dit "cassé de l'intérieur" lève le voile sur un monde de la K-pop particulièrement éprouvant et sur une société ultra compétitive qui peine à évoluer dans sa conception du travail.

"Je suis cassé de l'intérieur. La dépression qui me ronge doucement m'a finalement englouti tout entier. (...) Ne me blâmez pas, mais dites que j'ai bien travaillé." Voici quelques uns des derniers mots laissés lundi par Kim Jong-Hyun, 27 ans. Le suicide du chanteur du boys band SHINee a ému des dizaines de milliers de fans, comme dans le reste du monde. Il révèle la violence des coulisses de la K-pop, cet univers qui va au-delà de la chanson, et d'une société qui commence à peine à évoluer dans son rapport au travail. Entretien avec Philippe Li, avocat à Séoul et très fin connaisseur du pays, ancien président de la Chambre de commerce franco-coréenne.

Comment est vécu en Corée du sud le suicide de Kim Jong-Hyun ?

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C'est un choc. Il y a beaucoup de tristesse. Cela a quand même rappelé immédiatement des précédents avec des circonstances très similaires avec d'autres chanteurs, d'autres vedettes, qui pour des raisons diverses n'ont pas supporté une pression vraiment énorme. Même si les jeunes sont quand même avant tout les plus émus. J'ai vu des gens plus mûrs qui n'étaient même pas au courant et ne connaissaient même pas ce chanteur. C'était un des titres en Une des journaux papier mais cela n'a pas fait l'ouverture des journaux télévisés et je n'ai pas vu de manifestation dans les rues. Pas comme pour Johnny Hallyday en France par exemple.

Mais une émotion très vive comme cela ne se traduit pas forcément en Corée du sud par des manifestations, ou des regroupements de population. En revanche, il y a un déferlement sur les réseaux sociaux. D'autant que nous sommes sûrement dans le pays au taux de circulation sur les réseaux le plus intense au monde.

Il y a donc déjà eu plusieurs suicides de ce type ?

Oui. On a vu des cas se répéter depuis une dizaine d'années, une quinzaine d'années. Il y a eu plusieurs artistes, pas seulement des chanteurs. Davantage qu'avant. Et un cas reste emblématique : la mort de l'actrice qui était quasiment la plus en vue à l'époque, Choi Jin-Shil (39 ans) trois semaines après le suicide d'un autre acteur. Cela avait crée un raz-de-marée émotionnel et médiatique.

[ndlr : En 2010, l'actrice Park Jin-Hee publiait une thèse sur la dépression et le suicide chez les acteurs. D'après elle, 20% des acteurs et actrices auraient déjà acquis des drogues et des produits médicamenteux pour se suicider. Et dès 2014, Suga, membre du célèbre groupe BTS a aussi commencé à parler de sa dépression, alors qu'une candidate de télé-réalité se suicidait en plein tournage.]

Et ce cumul de suicides ne remet pas en question le modèle de la société sud coréenne ?

Sur le système, non. Il n'y a pas de remise en cause claire. Parce que le système, finalement, est rodé. Beaucoup de gens savent que ce n'est pas le plus épanouissant ni le plus exemplaire. Mais c'est un modèle qui a fait ses preuves et fonctionne dans cette société très confucianiste qui prône un certain nombre de valeurs primordiales, dont une valeur clé : le travail. En revanche, on observe un mouvement sociétal, une aspiration à vivre différemment, mieux. Avec un peu plus de temps libre et d'initiative personnelle. Les jeunes n'ont plus les mêmes réflexes et ne vivent plus de la même manière que les anciennes générations. Des gens prennent leur weekend aujourd'hui, qui prennent des vacances et qui le disent. D'ailleurs, le nouveau président élu a fait savoir publiquement il y a quelque temps qu'il allait prendre des vacances et a tancé publiquement des ministres qui étaient à leur poste alors qu'il était en vacances !

Diriez-vous que le monde de la K-pop est en question ?

Je pense qu'une réflexion va tout de même avoir lieu dans les milieux concernés face à cette exacerbation inouïe et insupportable pour les jeunes. Des éditorialistes viennent d'émettre les plus grandes réserves face à cette situation tragique. Mais est-ce que les producteurs, chaînes de télé ou autres, infléchiront le mouvement, par rapport aux enjeux financiers et à des modèles éprouvés ? J'ai un peu de mal à le croire. En tout cas à court terme. A long terme, le système pourrait bien être moins "carcéral" pour les jeunes talents. Quant au public, j'ai du mal à penser qu'il va se détacher de la K-pop.

C'est un système très spécifique qui a percé à la fin des années 2000, avec des jeunes sélectionnés à leur plus jeune âge et formés suivant des techniques draconiennes et répétitives voire spartiates : plus de vie privée, 3 ou 4 heures de sommeil par nuit et constamment sous pression. Avec toujours les mêmes ingrédients de base : musique pop, des jeunes beaux et dynamiques, une chorégraphie très sophistiquée. Donc pour ces jeunes-là, la clé de la réussite et la percée dans le grand public et dans les médias passent par ce parcours-là. Et pour valoriser l'image de la Corée, les autorités ont surfé sur cette vague qui au début apportait un souffle nouveau d'air frais, dans la musique et le spectacle au niveau mondial. 

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Les autorités justement, ont-elles réagi ?

Non, à ma connaissance, il n'y a pas eu de réactions officielles. Mais il ne faut pas en conclure pour autant que les autorités sont indifférentes. L'exécutif ou les pouvoirs publics ne réagissent pas nécessairement spontanément et de manière automatique face à certains événements de société. Il faut vraiment des situations politiques majeures pour voir des prises de position et des communiqués officiels. Il y en a moins ici qu'en France ou dans la plupart des pays européens. 

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Aucune réaction, même à propos de la question du suicide ?

Je ne pense pas, parce que c'est une question très sensible évidemment, pour les raisons que l'on peut imaginer. Mais ce n'est pas complètement tabou non plus dans le pays. Les gens savent qu'il y a beaucoup de suicides, avec d'ailleurs le nombre le plus important au sein de l'OCDE. On en parle à la télévision ou sur internet, pour des personnes dans différentes franges de la population : des lycéens, des vedettes, des hommes d'affaire expérimentés, des politiques. Aucune profession ni catégorie d'âge n'est épargnée. On est dans un pays où l'on vit continuellement sous pression depuis très longtemps. Dans sa vie professionnelle et personnelle. La réussite accélérée de la Corée c'est aussi ça. C'est vrai que cela provoque beaucoup de dysfonctionnements et des cas malheureusement tragiques, mais c'est connu et les Coréens l'appréhendent complètement. C'est essentiellement perçu comme des coups du sort, comme un train qui déraille en quelque sorte. Les gens estiment que certains jeunes pas aguerris, formés, préparés, à cette bataille mentale craquent.