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"Depuis Malraux, il y a eu une institutionnalisation du flou dans les missions du ministère de la Culture"

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André Malraux s'exprime en présence du Général de Gaulle (pas de date sur cette archive)
André Malraux s'exprime en présence du Général de Gaulle (pas de date sur cette archive)
© AFP - Manuel Litran/Corbis

Entretien. La relation entre la Présidence de la République et le ministère de la Culture continuerait de se dégrader, d'après une tribune des artistes-directeurs des centres nationaux de création. Le doctorant en sociologie Quentin Fondu revient sur les ressorts historiques et sociologiques de cette tension.

Le climat entre la Présidence de la République et le ministère de la Culture ressemblerait désormais à une guerre de tranchée. Preuve en est la multiplication de tribunes dans la presse à ce sujet, comme celle il y a quelques jours des artistes-directeurs des centres de création nationaux. Ils dénoncent "une politique pensée par un petit cercle de collaborateurs présidentiels qui ne croient plus en l’intérêt de la présence de l’Etat et de son action dans les régions (…) et qui travaillent au démantèlement de l’administration culturelle". Le doctorant en sociologie à l’EHESS Quentin Fondu, spécialiste des politiques culturelles, enseignant à Paris 3 - Sorbonne Nouvelle, nous explique le contexte de cette vive tension, les enjeux du binôme président de la République-ministre de la Culture et plus largement les ambiguïtés originelles des politiques culturelles, telles qu'elles se sont construites en France. 

Depuis quelques mois, nous assistons à une guerre des tribunes entre d’un côté les représentants du spectacle vivant qui se sont exprimés en avril dernier et au début du mois dans le journal Le Monde et de l’autre côté la ministre de la Culture qui a réaffirmé son projet mi-juillet dans le journal Libération. Cela donne l'impression d'un dialogue de sourds. Est-ce le symptôme d’une relation qui n’a jamais été autant écornée entre le président de la République et la ministre de la Culture ? 

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Il est vrai qu'au ministère de la Culture plusieurs directions générales n'ont pas été remplacées au profit de chargés de mission nommés par l'Elysée, ce qui rogne les prérogatives du ministère. Les signataires de la dernière tribune y voient le signe de la délégitimation de l’action du ministère au profit d’un pilotage plus direct de l’Elysée, caractérisé par une forme de pragmatisme économique. La ministre part du principe qu’il y aura une stagnation du budget du ministère. Alors qu’à l’inverse, pour les signataires, il faudrait une augmentation des crédits pour réinventer une politique culturelle. 

Ces tensions durent depuis un an. Pour certains observateurs, comme Robert Abirached, qui a été le directeur du théâtre et des spectacles sous François Mitterrand entre 1981 et 1988 et qui s'est exprimé dans le journal La Terrasse, il s'agit d'une rupture radicale dans l’histoire des politiques culturelles. En réalité, cette rupture s'inscrit dans un temps plus long. Par exemple, il y a dix ans, Nicolas Sarkozy avait imposé une feuille de route à sa ministre de la Culture Christine Albanel. Ce document avait été considéré comme la première injonction présidentielle en matière culturelle sous la Ve République. Il est aussi nécessaire de lier ces réformes à la mobilisation des intermittents du spectacle, notamment celle de 2003 au festival d’Avignon. Lors de ces protestations se sont posées à la fois les questions du financement de la culture et du statut des intermittents qui, depuis, a été remis en cause. La toile de fond de ces conflits est un profond changement de paradigme, du "tout culturel" au "tout économique", qui précède le gouvernement d'Emmanuel Macron. 

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Pourquoi ce binôme entre le président de la République et la ministre a-t-il été si fondamental et quel devrait être selon vous le bon équilibre en 2018 entre ces deux fonctions ?

Lorsque nous parlons des politiques culturelles, nous avons d’abord en tête la création du ministère de la Culture en 1959 avec André Malraux ou la période Jack Lang en 1981 sous la présidence de François Mitterrand. A l’époque, les projets étaient portés par une véritable volonté politique de la part du président de la République. Mais il ne faut pas non plus idéaliser l'Histoire ! 

André Malraux a été l'inventeur des politiques culturelles mais il ne disposait pas vraiment de crédits. Il était d’ailleurs surnommé "la Pythie sans crédits"... ! 

A l'inverse, Jack Lang a vu doubler le budget du ministère de la Culture. Le rapport de force entre le ministère et la Présidence s'exerce au regard d'un véritable projet politique. Les signataires de la tribune considèrent qu'il y a de la bonne volonté de la part de la ministre Françoise Nyssen, mais qu’elle n’est pas suivie par la Présidence qui freine pour des raisons budgétaires. Ou au contraire - et je penche pour cette hypothèse - qu’il y a une relative cohérence entre la politique culturelle présidentielle et le projet tel qu’il s’incarne au ministère de la Culture. 

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N’y-a-t-il pas un paradoxe Emmanuel Macron ? Un président qui a été l’un des seuls à porter une parole forte pendant sa campagne sur les sujets culturels, notamment sur France Culture, et dont la politique semble être avant tout régie par des questions budgétaires ? 

Emmanuel Macron a été le seul candidat à parler de ces questions-là au détriment de tous les autres. C'est plutôt cette rareté du discours sur les politiques culturelles chez les autres candidats qui est à remarquer que le projet en lui-même, car il faut aller au-delà des formules. Par exemple, la notion de "démocratisation culturelle" est un principe flou.  

A écouter l'entretien sur France Culture, il est surtout question de ce changement de paradigme que j'évoquais : à savoir une intromission des logiques marchandes au sein de la Culture. Ce projet rompt avec la manière dont s’est historiquement structuré le ministère de la Culture. En effet, l'institution s’était organisée autour de créateurs et d’intellectuels spécialistes du théâtre comme Robert Abirached ou encore Bernard Dort mais aussi des metteurs en scène. Nous assistons à une remise en cause de ce pouvoir au profit de chargés de mission qui n’ont pas toujours « la Culture de la Culture », telle qu’elle s’incarnait auparavant.

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Pouvez-vous préciser quand vous affirmez que la "démocratisation culturelle" est un principe flou ?

Au delà du discours d’Emmanuel Macron, c’est une caractéristique générale des politiques culturelles. Le sociologue Vincent Dubois y fait référence dans son ouvrage La politique culturelle, genèse d'une catégorie d'intervention publique. Depuis Malraux, il y a eu une institutionnalisation du flou. Dès l’origine du ministère de la Culture, il est difficile de distinguer ses missions et les moyens qui lui sont alloués.  

Par ailleurs, sur cette notion de "démocratisation culturelle", prenons l'exemple du Pass culture dont il sera question à la rentrée. Cette application pour smartphone qui sera bientôt expérimentée est une remise en cause assez fondamentale de la manière dont, jusqu’à présent, on pensait les politiques culturelles. Ces dernières reposaient sur l’idée que l’offre culturelle devait précéder la demande. C’est-à-dire que l'Etat finançait des institutions culturelles pour créer des spectacles. Là, à l’inverse, il s’agit de partir de la demande pour déterminer une offre - et donc faire des spectateurs de simples consommateurs - avec un flou qui est maintenu entre culture et industries culturelles. Cette évolution date des années 1990. Cette question des industries culturelles est une des façons de définir la culture, qui n’était pas celle qui primait sous Malraux.

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Comment étaient conçues ces politiques culturelles sous Malraux ? Les signataires des tribunes côté artistes-directeurs des centres nationaux de création demandent par exemple un acte II de la décentralisation culturelle. 

En réalité, il n’y a pas eu d'acte I de la décentralisation culturelle mais une politique qui s’est construite progressivement et qui a connu de multiples réorientations en fonction des contextes politiques, comme mai 68 par exemple. Il n’y a pas eu UN moment pour la création des politiques culturelles. 

Si nous revenons au livre de Vincent Dubois, nous pouvons rendre compte de cette histoire en trois temps. 

Tout d’abord, il faut s'arrêter sur l’époque qui précède la création du ministère de la Culture : de la fin du XIXe siècle à la fin des années 1950. Cette période constitue le temps d’une "contre politique culturelle" qui se caractérise par les grandes utopies d’art populaire qui se construisent CONTRE l’Etat, qui est considéré comme particulièrement incompétent en la matière. Nous pouvons citer le théâtre du peuple de Bussang créé en 1895 par Maurice Pottecher, les Copiaus en Bourgogne dans les années 1920… Ce sont des initiatives relativement individuelles qui reposent sur un projet politique plus ou moins révolutionnaire. 

Puis vient l'époque de la création du ministère de la Culture, en 1959. Une "culture d’Etat" se constitue, rendue possible par la figure d’André Malraux : ce dernier peut se prévaloir à la fois de sa compétence artistique en tant qu’écrivain et de sa compétence politique en tant qu’ancien résistant. C’est donc par la figure de Malraux qu’il est possible d’étatiser l'anti-étatique. De véritables politiques culturelles émergent, alors que c’était impossible à imaginer auparavant. Il suffit d’écouter les discours de Malraux lors de la création des maisons de la Culture à partir de 1961. Il veut donner à voir les grands génies de la Culture légitime, les grands génies de l’humanité : Racine, Molière... Et cette Culture se veut accessible à tout le peuple. 

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Enfin, le troisième temps arrive avec ce que nous pourrions appeler une forme d’Etat contre la culture à partir du milieu des années 1980. Sous Jack Lang, il s'agit d'abord d'une extension de la définition de ce qu’est la culture au-delà de la seule culture légitime. Puis c'est le début de ce que Vincent Dubois appelle "le tournant gestionnaire", qui se caractérise par une réduction progressive du budget et surtout l’imposition d’une nouvelle forme de management de la culture avec pour corollaire un abandon tacite et progressif du projet de "démocratisation culturelle". Cet abandon repose sur une forme d’instrumentalisation des travaux sociologiques et notamment ceux de Pierre Bourdieu. Les spécialistes ont effet pu observer qu’il n’y a pas vraiment eu de démocratisation culturelle. Ce qui ne signifie pas qu'il faut sacrifier ce principe. 

Pour résumer, il y a eu plusieurs manières de définir ce qui a pu constituer la culture : la culture légitime sous Malraux, la culture comme activité culturelle sous Jack Lang et enfin la culture en lien avec les industries culturelles. C'est ce paradigme qui semble aujourd’hui l’emporter. 

Dans cette perspective, demander un acte II de la décentralisation culturelle relève-t-il du fantasme ?

La décentralisation culturelle est un projet qui consiste à créer un tissu artistique et culturel sur l’ensemble du territoire et non plus seulement à Paris. Cette idée est à l'origine des politiques culturelles. 

La revendication d'un acte II me semble dangereuse parce qu’elle cantonne à une forme de retour en arrière les opposants à la politique culturelle d’Emmanuel Macron. Il serait intéressant de trouver d'autres formulations. De plus, la notion de décentralisation est polysémique. Elle peut être comprise comme une forme de désengagement - au moins financier- de l’Etat. A cet égard, rappelons-nous des politiques de déconcentration dans les années 1980 qui ont fait passer une partie du budget de la culture de l’Etat aux territoires. 

Quentin Fondu est doctorant à l'EHESS, spécialiste des politiques culturelles
Quentin Fondu est doctorant à l'EHESS, spécialiste des politiques culturelles
© Radio France - Anne Fauquembergue

N'assistons-nous pas déjà à ce désengagement au regard du succès de la loi sur le mécénat qui vient de fêter ses 15 ans et qui a permis de créer de nombreuses fondations d'art privées ?

Le succès de cette loi est aussi un marqueur de l'affaiblissement du ministère. L’Etat se fait l’acteur de son propre dessaisissement ! Dans un ouvrage sous forme de bande dessinée qui s’appelle Panique dans le 16e, les sociologues Monique Charlot et Michel Pinçon ont étudié la fondation Louis Vuitton de Bernard Arnault. Cette institution repose sur un Partenariat public-privé (PPP). D'après eux, il s'agit d’un basculement d’un financement public à un système de charité privée - plus ou moins intéressée - des individus, mais aussi d'un glissement d'un bien public en bien privé. Ces institutions sont financées par les impôts du contribuable sans qu'il n'en retire d'avantages. 

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En même temps, ces fondations réalisent des records de fréquentation. Elles font même mieux que certains établissements publics, comme l'a montré le succès de l'exposition Chtchoukine à la fondation Louis Vuitton. 

Ce n'est pas faux mais il est important de comprendre les soubassements idéologiques et financiers d'un tel projet. Tout ce qui concerne les partenariats publics-privés - et ce n’est pas uniquement vrai en matière artistique et culturel - met en lumière un certain nombre de difficultés. Nous pouvons prendre l'exemple de l’université Paris 7 qui a été financée sous un contrat public-privé et qui a coûté finalement beaucoup plus cher à l’Etat. Pour la collection Chtchoukine, les partenaires publics auraient pu en faire autant - s'ils en avaient eu les moyens...-

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Qu’est devenu le sacro-saint 1% du budget national pour la culture ?

C’est un dogme qui n’existe plus, même si l’idée d'une sanctuarisation du budget de la culture persiste. En réalité, l'inquiétude provient de la baisse des subventions aux collectivités qui prennent de plus en plus en charge ces questions culturelles. Mais quoiqu'il en soit, il ne s’agit pas simplement d’une question budgétaire mais de celle du projet politique. 

Que veut dire aujourd'hui la "démocratisation culturelle" ? Comment ne pas instrumentaliser la culture ? 

Par exemple, il y a de plus en plus de possibilités de financement pour effectuer le métier d’écrivain dramatique via des bourses et des résidences, mais ces auteurs ont l’impression de jouer le rôle d’infirmiers des territoires. L'Etat leur demande d’intervenir culturellement et de faire du socio-éducatif alors que ce n’est pas leur fonction première. 

Le glissement dont vous avez parlé vers une économie de la culture qui se privatise ne risque-t-il pas de fragiliser l’aura culturel de la France ?

Les politiques culturelles ont été un enjeu assez central de la seconde partie du XXe siècle pour l’affirmation des identités nationales. Ce fut le cas pour le ministère Malraux. Il existe une exception culturelle française qui est le fruit de ce maillage territorial d’institutions culturelles tout à fait extraordinaire, cet intérêt qui a été longtemps porté aux questions culturelles et que nous ne retrouvons pas forcément dans les autres pays. 

Mais aujourd'hui, il y a une contradiction entre, d'une part, l’invasion des logiques marchandes dans la sphère culturelle, et, d'autre part, cette catégorie juridique de l’exception culturelle qui a été définie par l’Unesco en 2005 avec l'idée qu'il y a un certain nombre de produits (et notamment des produits culturels) qui échappent à la loi du marché. 

Il y a donc une fragilisation de l’aura culturelle parce que les politiques menées menacent la possibilité même de créer des œuvres. Néanmoins, l'accent donné au patrimoine sous l'ère Macron permettra - peut-être - de défendre l’image de la France à l’étranger. 

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Vous étudiez les politiques culturelles en Allemagne et plus globalement en Europe, observez-vous ce même changement de paradigme ?

Il y a une spécificité française qui renvoie à notre Histoire et donc ces questions des politiques culturelles agitent beaucoup plus en France qu'outre-Rhin. En Allemagne, ce poids central accordé à l’Etat en matière culturelle n'existe pas. Mais le mouvement profond dont j'ai essayé de vous parler dépasse largement les frontières françaises et européennes. La marchandisation de la culture est de plus en plus affirmée. Elle nous vient notamment du monde anglo-américain avec cette question du copyright par exemple qui est très différente de la manière dont nous concevons ici le droit d’auteur. Ce changement de paradigme est réfractée de manière un peu particulière en France du fait de notre histoire, mais il tend à se généraliser à l'ensemble des pays. 

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