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Derrière le nom de Le Corbusier, 3 œuvres cultes de Charlotte Perriand

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Charlotte Perriand sur la « Chaise longue basculante, B306 », (1928-1929) – Le Corbusier, P. Jeanneret, C. Perriand, vers 1928 © F.L.C. / ADAGP, Paris 2019 © ADAGP, Paris 2019 © AChP
Charlotte Perriand sur la « Chaise longue basculante, B306 », (1928-1929) – Le Corbusier, P. Jeanneret, C. Perriand, vers 1928 © F.L.C. / ADAGP, Paris 2019 © ADAGP, Paris 2019 © AChP
- Fondation Louis Vuitton

Le fil culture. Elle a révolutionné l'architecture d'intérieur en rejetant le style art déco pour élaborer des meubles directement inspirés de l'univers industriel. Pourtant, on attribue encore à Le Corbusier des pièces conçues par cette architecte résolument moderne.

Toute jeune fille, à l'âge de 24 ans, elle a eu l'audace de pousser la porte du cabinet d'études de Le Corbusier pour devenir son associée à l'atelier de Le Corbusier et Pierre Jeanneret. C'est aussi grâce à cette intrépidité que Charlotte Perriand a marqué l’histoire du design. Au milieu des années 1920, alors que la tendance est encore à l'art déco, elle se démarque déjà par sa simplicité, son choix des belles matières et sa fascination pour le monde industriel. Dans la France de l’entre-deux guerres Charlotte Perriand découvre une nouvelle civilisation mécanique, qui ne cessera d'influencer sa conception du mobilier. Artiste engagée à gauche, proche du parti communiste, elle souhaitait avant tout remettre le sujet au centre de l'espace, pour favoriser le confort et les liens sociaux. Aujourd’hui, la Fondation Louis Vuitton rend hommage à l’œuvre de cette architecte parfois éclipsée par des grands noms masculins du design... Car son nom a souvent été gommé au profit de Le Corbusier. 

1.       La chaise basculante : ne l’appelez plus la "chaise Le Corbusier" 

Le Corbusier, P. Jeanneret, Ch. Perriand. Chaise longue basculante, B306, 1928-29. Vitra Design Museum © F.L.C. / Adagp, Paris, 2019 © Adagp, Paris, 2019 Courtesy of Vitra Design Museum
Le Corbusier, P. Jeanneret, Ch. Perriand. Chaise longue basculante, B306, 1928-29. Vitra Design Museum © F.L.C. / Adagp, Paris, 2019 © Adagp, Paris, 2019 Courtesy of Vitra Design Museum
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Avec son revêtement en cuir et ses courbes élégantes, la chaise basculante, rebaptisée LC4, est devenue une icône et un best-seller dans les salles de vente. En 1927, lorsqu’elle conçoit ce meuble, Charlotte Perriand vient juste de rejoindre le programme de travail de Le Corbusier. Les premiers échanges sont loin d’être cordiaux : Charlotte Perriand doit alors outrepasser le machisme de l’architecte, qui est déjà la star mondiale qu'on connaît. Celui qu’elle surnommera plus tard son "vieux Corbu" prévient : “Vous savez ici, on ne brode pas des coussins !”. Le ton est donné. L'architecte lui donne un programme afin d'équiper les villas Church et La Roche d'une chaise longue inspirée par le fauteuil médical  le surrepos du Dr Pascaud (1925) et le rocking chair en bois courbé de Thonet. "Il lui a donné ses modèles de références et Charlotte a fait tout le reste !", confiait le documentariste Jacques Barsac, spécialiste de l'oeuvre de Charlotte Perriand, dans l’émission Une vie, une œuvre, diffusée le 13/05/2013 sur France Culture. En 1929, le brevet d'invention de La chaise longue basculante iconique avait été déposé aux noms de Madame Scholefielf née Perriand Charlotte et M Charles-Edouard Jeanneret dit Le Corbusier & André Pierre Jeanneret" écrit Jacques Barsac, Chaise longue basculante, catalogue Le monde nouveau de Charlotte Perriand, édition Gallimard.

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La forme de cette chaise basculante n’est pas sans rappeler le mobilier des cabinets médicaux. Et cela n’est pas un hasard puisque Charlotte Perriand s’est inspirée du "Sur-repos", un fauteuil sur lequel le Docteur Pascaud faisait allonger ses patients. Pour Perriand, c'est le bien-être du sujet qui compte avant tout. Du haut de ses vingt-deux ans, la jeune créatrice apporte un savoir-faire inédit sur la conception des meubles : "Le Corbusier avait appris sur le tard, il copiait des modèles, il s’intéressait moins que Charlotte à l'ergonomie, au rapport entre le meuble et le corps. En fait, il avait moins de savoirs", confiait l’historien Jean-Louis Cohen dans cette même émission. 

On a tendance à faire un objet pour l’objet. Et l’homme y est absent. Il ne faut pas se tromper de sujet, le sujet n’est pas l’homme, c’est l’objet ! Charlotte Perriand 

Pour ce meuble, elle imagine un système qui permettrait à l’usager de se maintenir dans une position confortable. Elle puise alors dans l’ingénierie aéronautique pour réaliser un support souple et adaptable à toutes les positions du corps. “La chaise longue, c’est un trait, un tube qui prend le corps humain dans une position donnée, la position par exemple du piou-piou fatigué, les pieds sur un arbre et la tête sur sa musette. Mais on voulait pouvoir changer de position aussi. Le support nous a donné du souci, parce qu’il peut être très différent. Il fallait une plasticité… On a beaucoup cherché, et j’ai commencé à regarder les tubes dans les avions”, confiait Charlotte Perriand dans une série d'entretiens "A voix nue", diffusée sur France Culture en 1999.

Je vous prierais de faire ressortir que ce siège fonctionne par simples glissements et sans aucune mécanique, et ceci en passant pour toutes les positions intermédiaires, et en particulier par la position horizontale qui permet l’obtention d’un siège de repos ordinaire. Charlotte Perriand

Malgré son confort et son modernisme, la chaise basculante est loin d’être un succès commercial. Éditée par Thonet, le modèle ne s’écoule qu’à 172 exemplaires la première année de sa mise en vente. Les intérieurs bourgeois et feutrés de l’époque ne semblent pas prêts à faire place à l'avant-gardisme de Charlotte Perriand, comme l’explique Martine Dancer, coordinatrice du catalogue Charlotte Perriand pour la fondation Louis Vuitton : _“Pour l’époque, c’est très moderne. Pour l'époque une chaise longue qui est faite d'acier, inspirée par le mode de construction des avions de l'époque, comme l'a révélé Charlotte Perriand, c'est tout à fait inédit. Le public est frileux, parce qu’on est encore au style Louis XVI. Jusqu’aux années 1960, les salons bourgeois étaient encore équipés de ce style de mobilier. Elle a été très en avance.”  _Mais cela ne suffit pas pour décourager la créatrice, qui ne cessera d'utiliser des matériaux nouveaux, issus de l’industrie . "Le métal est à l’agencement intérieur ce que le ciment est à l’architecture. C’est une révolution", assène-t-elle, dans son texte-manifeste, Wood or Metal (bois ou métal), publié en 1929 dans la revue anglaise The Studio.

La chaise basculante trouve son public à partir des années 1950, mais à l'époque le meuble est signé des trois créateurs Le Corbusier, Charlotte Perriand et Pierre Jeanneret, qui collaborait dans le même atelier. Encore aujourd'hui, ce meuble iconique a un nom qui l'attribue exclusivement à Le Corbusier, comme en atteste cette réédition mis en vente par Cassina, sous le nom de "LC4 Le Corbusier".  

Charlotte Perriand n'abandonne pas pour autant ce modèle auquel elle restera attachée. alors qu'elle a quitté l'atelier de Le Corbusier en 1937,  elle est est sollicitée pour une mission d'orientation de la production japonaise par le ministère du commerce et de l'industrie japonais, elle va rencontrer industriels et étudiants. Il s'agit pour le Japon de hausser le niveau de qualité de sa production destinée à l'exportation et de réorienter face aux  difficultés économiques de certaines régions leurs activités.  Au pays du Soleil levant, son art se réinvente tout en puisant dans les traditions locales. Perriand veut élaborer un nouveau modèle de sa chaise basculante, mais la Seconde guerre mondiale éclate et le métal devient alors une denrée rare. La chaise en métal chromé devient une chaise longue en bambou et retrouve le nom de sa créatrice d'origine : "Dès son arrivée, elle fait faire un rapport sur les capacités mécaniques du bambou, sur les 2 300 espèces de bambou. Elle utilise ce qu’elle a à disposition, des techniques anciennes pour faire des œuvres modernes", précise Jacques Barsac.

Estimée aujourd'hui à 16 000 euros pour sa version d'origine, la chaise basculante LC4 est exposée dans de nombreux musées comme le MoMA de New-York, au musée des années 30 de Boulogne-Billancourt, comme au Musée d'art moderne de Saint-Etienne Métropole

2.       La bibliothèque de la Maison du Brésil, la pièce d'une "exécutante talentueuse" 

Charlotte Perriand. Bibliothèque de Maison de la Tunisie, 1952. Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle © Adagp, Paris, 2019 © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Audrey Laurans
Charlotte Perriand. Bibliothèque de Maison de la Tunisie, 1952. Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle © Adagp, Paris, 2019 © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Audrey Laurans
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Après la seconde guerre mondiale, En 1952-1953 - alors qu'en 1935 elle avait présenté à l'Exposition internationale de Bruxelles La maison du jeune homme-  elle est chargée notamment par André Bloc des aménagements intérieurs de chambres d'étudiants de la maison de la Tunisie et du Mexique.  Elle met au point deux bibliothèques qui seront par la suite diffusées sous le nom des pavillons.

La jeune femme imagine alors des équipements pratiques, en adéquation avec la vie des étudiants, professeurs et artistes qui seront de passage dans ces logements. Elle se met alors au service d’une utopie pacifiste pour favoriser les échanges et le bien-être des futurs locataires. Parmi le mobilier qui équipera les appartements : un tabouret trépied, et une bibliothèque qui deviendra bientôt une pièce iconique de l'oeuvre de la créatrice. 

Spécialement conçue pour les petits espaces, la bibliothèque de la Maison du Brésil est composée d'un piétement et de traverses en sapin, casiers et portes en tôles d'aluminium pliée et gaufrée. Ils viennent apportent un peu de gaieté dans ces intérieurs. Pour ce meuble ingénieux, Charlotte Perriand met en place une fabrication mixte, du métal pour le côté industriel (les casiers sont des plots en tôle pliée qu’elle a réalisés avec les ateliers Jean Prouvé), et du bois massif pour la structure du meuble.

Chez Perriand, le meuble est pensé en fonction de l’espace, et l’objet comme toujours, se met au service du sujet. La bibliothèque de la maison du Brésil est donc conçue comme un élément séparateur, utilisable sur les deux faces, et sépare les espaces dédiés à la toilette de la pièce à vivre et travailler. "On lui confie une mission similaire pour les deux chambres, offrir dans un espace minimum, les meilleurs conditions de vie à un étudiant. Elle travaille avec les ateliers Jean Prouvé et le menuisier André Chétaille. Cette bibliothèque va d'ailleurs influencer les frères Bouroullec pour la conception de leur bibliothèque qu'ils baptiseront “Charlotte”, confie Martine Dancer. 

5 min

Des espaces vides ou des trouées laissent filer le regard. Il faut le prendre comme une conception de l’espace : Charlotte Perriand s’approprie l’espace pour y vivre commodément. C’est la parfaite alliance entre le besoin et la forme. Les couleurs ont été déterminées pour la maison de la Tunisie soit par Charlotte Perriand, Sonia Delaunay, Nicolas Schöeffer, Sylvano Bozzolini. Martine Dancer 

3.       Le bureau Boomerang : avant Le Corbusier et Calka, Charlotte Perriand 

Charlotte Perriand à son domicile en 1963 avec le réalisateur Michel Ayats
Charlotte Perriand à son domicile en 1963 avec le réalisateur Michel Ayats
© AFP - Bernard Pascucci / Ina / Ina via AFP

"Ça se caresse le bois, Doux comme les cuisses d’une femme", écrit Charlotte Perriand dans son autobiographie, Une vie de création aux éditions Odile Jacob, publiée en 1998. À la fin des années 1930, alors que les architectes d’intérieur utilisent tous le métal, remis au goût du jour par Perriand elle-même, la designeuse décide de renouer avec ce matériau naturel. Au même moment, son ami Jean-Richard Bloch, rédacteur en chef du journal Le Soir, la sollicite pour équiper son bureau. Un grand plateau en pin massif posé sur trois pieds : le bureau boomerang est né. La forme du bureau en large courbe n’est pas qu’un choix esthétique : le grand plateau permettait d’accueillir une douzaine de collaborateurs, ce qui permettait au directeur du journal, placé au creux de la courbe sur un fauteuil pivotant, de se tourner vers les uns et les autres : "Quand il recevait les journalistes, il n’y avait plus de hiérarchie, et tout le monde pouvait discuter autour du bureau. Cette forme libre, c’est un dispositif qu’elle a inventé et qui permet un vrai dialogue", précise Martine Dancer.  

Des années plus tard, en 1959, Le Corbusier reprend l’idée du bureau boomerang, dans le cadre de l’un de ses plus grands projets urbains : la nouvelle ville indienne de Chandigarh. La capitale des États du Pendjab et de l’Haryana est sortie de terre sur une décision du Premier des ministres, Jawaharlal Nehru, dans le but d’en faire "le symbole de la libération de l’Inde et l’expression de sa conviction pour le futur". En plus de l’élaboration et de la construction des routes et bâtiments officiels qu’il aura en charge, l’architecte a pour mission d’équiper le palais ministériel du chef d’Etat. C’est à cette occasion qu’il créé le "bureau boomerang", bureau en teck qui date de 1969, estimé aujourd’hui entre 100 000 et 200 000 euros dans les salles de vente. 

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Le "bureau boomerang" inspirera de nombreux architectes d’intérieur, dont Maurice Calka, qui en livrera une version plus arrondie dans les années 1970. En résine de polyester laqué de couleurs éclatantes, comme l’orange ou le blanc, ce meuble devient l’une des pièces iconiques du designer. Son style pop séduira même le président Georges Pompidou, qui en commande un pour meubler son bureau à l’Elysée. 

 Le Bureau Boomerang de Maurice Calka
Le Bureau Boomerang de Maurice Calka
- Wikicommons via Wikipedia

Malgré son modernisme et son apport indéniable à l'architecture, le nom de Charlotte Perriand reste encore aujourd'hui associé aux noms d'autres artistes masculins, avec qui elle a collaboré. Invitée sur France Inter, à l'occasion de l'exposition qui lui est dédiée à la fondation Louis Vuitton, Pernette Perriand-Barsac, fille de Charlotte Perriand, s'est exprimée sur le combat de sa mère pour s'imposer dans le monde de l'architecture, un monde viril : "Il faut toujours qu'on la marie avec un homme. (...) Son nom est toujours gommé", expliquait-elle. 

En savoir plus : Le Corbusier / Perriand