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Des bâtonnets de lin à la "cup", brève histoire des protections hygiéniques

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Menstruation
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© Getty - Jane Khomi

Entretien. Le gouvernement a annoncé vouloir expérimenter la gratuité des protections hygiéniques dans des "lieux collectifs". Alors que le tabou des menstruations semble enfin se lever (un peu), retour sur l'histoire mouvementée et politique de ces protections.

Le gouvernement va expérimenter le don de protections périodiques pour les femmes précaires dès 2020, grâce à une dotation de 1 million d'euros.C'est ce qu'ont annoncé les cabinets de Marlène Schiappa, secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, et Christelle Dubos, secrétaire d’Etat auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé, le 12 février.

Voilà une nouvelle qui ne pourra que réjouir Irene, étudiante de 20 ans se qualifiant de "féministe activiste" qui, il y a un an, s'était promenée dans Paris en période de règles, sans protection hygiénique, afin de dénoncer cette précarité des femmes désargentées, et réclamer le remboursement des protections hygiéniques. Voici ce qu'elle écrivait alors sur son compte Instagram

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Aujourd'hui, j'ai laissé couler mon sang pendant 12 h et j'ai réalisé à quel point cela ne m'a demandé aucun effort, aucun courage, aucune force. (...) Je ne demande pas la prise en charge des protections périodiques réutilisables (dans la mesure du possible) pour toutes les personnes menstruées. Je l'exige. Vous n'êtes pas d'accord ? Je tâche. Le sang coule et le sexisme tâche.

Le nombre de femmes victimes de précarité menstruelle est estimé à 1,7 million par l'association "Règles élémentaires".  Le sujet était souvent revenu dans le débat public ces derniers temps, encore porté en janvier par la comédienne Corinne Masiero, ancienne SDF, qui témoignait de la difficulté extrême d'avoir ses règles lorsqu'on vit dans la rue. Preuve que le tabou entourant ces questions-là se fissure... L'idée de la jeune étudiante était d'ailleurs aussi de dédramatiser le sujet et de briser les idées reçues autour des menstruations : "Car oui, contrairement à ce que les pubs de tampons montrent, avoir ses règles est banal, normal, quotidien. La moitié de la population les a."

Capture d'écran du compte Instagram d'Irene (@irenevrose)
Capture d'écran du compte Instagram d'Irene (@irenevrose)

Retour sur l'histoire des protections hygiéniques, qui témoigne du long embargo autour de ce sujet, depuis la Préhistoire jusqu'aux problématiques actuelles liées à la composition des protections et à leur impact environnemental. Entretien avec Elise Thiebaut, autrice de Ceci est mon sang (La Découverte, 2017).

En savoir plus : Ceci est mon sang
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A quand remontent les premières traces de matériel destiné à éponger le flux des règles ?

Des petits bâtonnets enroulés de bandelettes de lin ou de laine étaient utilisés comme tampons menstruels au temps de l'Egypte ancienne, comme en témoigne le Musée de la menstruation. On a aussi une mention de tissus destinés à recueillir le sang menstruel ou celui des lochies, les "rakos", qui pouvaient être offerts à la déesse Artémis, en Grèce antique, pour s'attirer sa protection, favoriser la fécondité et l'accouchement.

A-t-on une idée de la manière dont les femmes géraient leur flux menstruel dans les temps les plus reculés ?

Les anthropologues – par exemple Christ Knight – supposent que les rites de réclusion menstruelle remontent à la Préhistoire : les femmes s'isolaient durant les menstruations, comme c'est encore le cas dans certaines sociétés. Au Népal, chaque année des femmes meurent encore de froid, du feu ou parce qu'elles sont à la merci des serpents. Le rite de réclusion tel qu'il existait dans des temps reculés, ou tel qu'il peut encore exister par exemple au sein de certaines cultures autochtones amérindiennes, était au contraire un moment sacré de recueillement et de connexion avec la nature et les esprits. Certains suggèrent même que ces réclusions volontaires étaient l'occasion de pratiquer des rituels et des transes chamaniques, et que certaines peintures corporelles se faisaient avec ce sang, auquel on prêtait des pouvoirs magiques.

Dans votre ouvrage vous parlez de la pratique de laisser couler son sang menstruel, sans chercher à l’éponger, qui a couru depuis la Préhistoire jusqu’au XIXe siècle, dans certains milieux socio-géographiques...

Le volume de sang perdu durant les règles est beaucoup plus faible qu'on l'imagine souvent : entre 30 et 50 ml sur trois à cinq jours. C'est l'équivalent d'une tasse de café ou d'un tiers de ballon de rouge ! Dans le passé, en Occident, les grossesses étaient beaucoup plus fréquentes, donc les règles ne survenaient qu'une centaine de fois dans une vie, au lieu de 450 à 500 fois actuellement sans contraception hormonale. Le flux instinctif libre dont on parle beaucoup en ce moment était sûrement pratiqué par défaut : il consistait déjà à retenir le flux pour l'évacuer plus tard, en urinant. Dans les campagnes, on avait ainsi un jupon de règles qui permettait d'essuyer le sang qui coulait sur la cuisse. Dans les familles bourgeoises ou aristocratiques, il y avait des chiffons - aussi appelés chauffoirs - c'est-à-dire des linges de coton, de laine ou de lin, parfois brodés aux armes des comtesses et des marquises. On les maintenait avec des ceintures de tissus enroulées sous les jupes, culottes fendues et jupons. L'histoire a ainsi retenu que la reine Marie-Antoinette, qui souffrait en prison de règles hémorragiques, demandait sans cesse de nouveaux "chauffoirs". 

Quand apparaissent les premières protections commercialisées ? A quoi ressemblaient-elles ?

A la fin du XIXe siècle sont commercialisées des ceintures sanitaires qui permettent de retenir des bandes de tissu absorbant de façon plus adaptée. Elles ressemblent à des gaines ou des porte-jarretelles et sont parfois en caoutchouc. 

Illustration de catalogue de réclame pour un dispositif de protection hygiénique (1905).
Illustration de catalogue de réclame pour un dispositif de protection hygiénique (1905).
- Anonyme — Les Dessous Élégants; N° 8, page X.

De quand datent les premières serviettes jetables ? Comment sont-elles apparues ?

Il semble que ce sont les infirmières qui, pendant la Première Guerre mondiale, ont pris l'habitude de se confectionner des serviettes jetables avec des bandes d'ouate enroulées dans des compresses de gaze. Des modèles jetables commencent à être commercialisés dans les années 1920, avec des bandes de caoutchouc pour l'étanchéité.

Et les tampons ?

C'est un médecin généraliste américain, Carl Cleveland Haas qui met au point les premiers tampons en 1937 ; ils seront commercialisés sous la marque Tampax. Il s'est inspiré d'une de ses amies qui utilisait des éponges pour absorber son flux. 

Concernant les tampons : quid des réticences de ce que vous appelez les "ligues de vertu", dans votre ouvrage Ceci est mon sang ?

La société puritaine américaine ne voit pas d'un très bon œil que les femmes se mettent les doigts dans le vagin, c'est pourquoi Haas lui ajoute un applicateur. Mais la publicité pour de tels produits est réservée à des journaux spécialisés et doit passer par des détours pour les faire connaître, si bien que le tampon met longtemps à trouver ses utilisatrices.

Quand se démocratise-t-il réellement ?

Après la Seconde Guerre mondiale, la société change et le tampon devient beaucoup plus courant. En 1947, une société allemande crée le tampon OB (qui signifie "Ohne Binde", sans serviette), plus petit que le Tampax et sans applicateur. Il est largement répandu en Europe. Parallèlement, on développe les serviettes périodiques jetables également. En 1979, la tragédie du tampon Rely, qui entraîne plusieurs centaines de cas de syndrome du choc toxique, dont une quarantaine mortels, n'arrête pas sa progression, même si aux Etats-Unis le contrôle de ces produits est plus étroit. Ce n'est pas le cas en Europe où les protections périodiques dépendent de la réglementation sur le papier, alors qu'ils sont en contact prolongé avec des muqueuses – et non à celle qui s'impose pour les dispositifs médicaux ou les produits cosmétiques. 

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Quand apparaissent les premières publicités pour vanter les protections hygiéniques ? Là aussi, il y a eu des réticences, face à un sujet aussi tabou ? 

On trouve des publicités dès qu'il y a des produits. Mais la première qu'on connaisse au cinéma date de 1946 : c'est un film réalisé par Walt Disney pour une marque de protections périodiques. Evidemment, on ne montre pas les produits eux-mêmes, et encore moins le sang, qui est jusqu'à aujourd'hui représenté par du liquide bleu. C'est curieux parce que l'hémoglobine, en général, coule à flot au cinéma – sans parler de l'actualité, qui est souvent trop sanglante. Cela n'empêche pas les marques, aujourd'hui, de se rengorger de briser le tabou des règles ou de montrer du liquide rouge... Mais elles feraient mieux d'améliorer la composition de leurs produits en supprimant les traces de pesticides ou autres perturbateurs endocriniens.
 

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Cette composition chimique est fréquemment dénoncée ces dernières années, de même que leur impact écologique… Que trouve-t-on dans ces produits ?

En juillet 2018, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a publié une liste actualisée des composés chimiques retrouvés dans la plupart des serviettes et tampons conventionnels : elle a identifié notamment des traces de pesticides, du glyphosate, des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) mais aussi de dioxines et furanes ainsi que de phtalates dans les tampons. Même à de très faibles doses, ces substances sont connues pour leurs effets cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR), ou considérées comme des perturbateurs endocriniens.  
 

La coupe menstruelle s’est fortement démocratisée ces trois dernières années… pourtant son invention remonte au XIXe siècle ? Pourquoi a-t-il fallu attendre tant de temps ?

Leona Chalmers et la publicité pour les "tassettes"
Leona Chalmers et la publicité pour les "tassettes"

Les premiers schémas remontent en effet à 1869, et la première coupe menstruelle a été commercialisée sous le nom de Tassette dans les années 1930, par une actrice qui s'appelait Leona Chalmers. Mais toujours en raison de cette réticence à envisager, pour les personnes qui l'utilisaient, d'entrer en contact avec leur vagin, le produit n'a jamais vraiment pris – malgré de multiples tentatives sous des formes et des noms différents. Il faut préciser que la coupe menstruelle, qui est réutilisable, est beaucoup moins rentable par définition que le tampon, jetable. Peut-être est-ce aussi ce qui explique son essor tardif, alors qu'elle est plus économique et plus écologique que le tampon, et qu'elle n'affecte pas la flore vaginale. C'est pourquoi elle gagne du terrain ces dernières années, comme la culotte menstruelle, au confort inégalable, ou encore les éponges, réutilisables ou non, qui permettent par exemple d'avoir des relations sexuelles pendant les règles sans se tacher. 

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Leona Chalmers et la publicité pour les "tassettes"
Leona Chalmers et la publicité pour les "tassettes"

Que pensez-vous de l’initiative de cette jeune étudiante, qui s’est promenée sans protection hygiénique dans les rues de Paris, pour dénoncer le non-remboursement des protections hygiéniques ?

Le tabou des règles reste si fort que contrairement aux préservatifs, on ne trouve jamais de protections périodiques dans les lieux publics : collèges, lycées, universités, restaurants, cafés, boîtes de nuit, théâtres, musées, trains...  ! Elles continuent aussi de représenter un coût important – entre 5 et 10 euros par cycle en moyenne pour les protections conventionnelles, soit un montant de 3 000 à 6 000 euros à l'échelle d'une vie, sans compter les dépenses annexes comme les antidouleurs... C'est une question de justice sociale : à New York, les tampons et serviettes sont désormais gratuits dans les établissements scolaires, universitaires et les centres sociaux. L'Ecosse vient de prendre une décision similaire, et l'université de Lille devrait faire de même dans les semaines qui viennent. Et la mutuelle étudiante (LMDE) propose de rembourser jusqu'à 20 euros de protections périodiques par an, que l'on soit de sexe féminin ou masculin.

Début janvier, la comédienne Corinne Masiero, ancienne SDF, faisait également l’actualité en témoignant de la difficulté extrême d’avoir ses règles quand on vit dans la rue

Une personne sans abri sur cinq est de sexe féminin et peut être concernée par les menstruations. Mais cette question n'était jusqu'à très récemment pas prise en compte par les pouvoirs publics ou les associations. Les packs hygiène contiennent en général du shampoing, du savon, du dentifrice, un rasoir et une brosse à dent... Mais comme le disait une personne réfugiée à une bénévole qui lui remettait ce pack : "Bon, là, j'ai pas envie de me raser les jambes... Par contre, j'ai mes règles !' L'association Règles élémentaires fait des collectes, tout comme la Fondation des femmes. Mais la précarité touche un nombre croissant de personnes qui ont du mal à se procurer ces produits de première nécessité. C'est pourquoi une pétition lancée en ligne par Axelle de Sousa demande  le remboursement des protections périodiques pour les personnes bénéficiaires de la CMU (Couverture maladie universelle).