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Des Ehpad à une super boîte de nuit berlinoise en ligne : quand la musique adoucit le confinement

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Une séance de "musicothérapie" improvisée aux fenêtres de la résidence Saint-Philibert à Dijon /Photo DR Société française de musicothérapie.
Une séance de "musicothérapie" improvisée aux fenêtres de la résidence Saint-Philibert à Dijon /Photo DR Société française de musicothérapie.
© Radio France - Latifa Messaoudi

Depuis le début du confinement, les initiatives se multiplient pour tenter de dépasser la crise en musique. Tandis que certains combattent leurs angoisses avec de vieux CD, d’autres font la fête en ligne. Non sans bienfaits affirment les scientifiques.

Pour la première fois depuis une semaine, les violons de Vivaldi ont remplacé les morts de la veille. Rien n’a changé pourtant, dans cette maison de Troyes où Pauline est confinée avec sa mère : comme tous les soirs, à la radio, la présentatrice égrène le nombre de nouveaux décès dans son journal. Cinq-cents en 24 heures, le Covid-19 continue de frapper en France. Mais cette fois-ci, Pauline s’est levée, s’est rendue dans le petit bureau de sa mère, et plutôt que de laisser filer la voix dans le poste, la jeune étudiante a lancé Vivaldi. Les Quatre saisons, en guise de refuge auditif. 

En plein confinement, combien sont-ils à soigner leurs angoisses par la musique ? “Je crois que ça a fait du bien à ma mère”, s’amuse Pauline aujourd’hui. Elle a opté pour “l’Hiver” : ses cordes qui triomphent du grave vers l’aigu et son deuxième mouvement joué largo, tout en douceur, quand la mélodie se fait calme et enveloppante. “Impossible de ne pas se sentir apaisée avec ce violon solo”, analyse celle qui a usé les bancs du Conservatoire lorsqu’elle était enfant. Sur internet en tout cas, la musique est partout. Les playlists du confinement pullulent sur les sites de streaming, tandis que les réseaux sociaux regorgent de vidéos où des musiciens, célèbres comme Renaud et Gautier Capuçon ou le pianiste David Kadouch, ou anonymes comme Léa, improvisent des concerts depuis leur cuisine.

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“Proposer une bulle déconnectée du monde anxiogène”

Les stations de radio semblent d’ailleurs profiter du phénomène. S’il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives, les premiers chiffres sont bons : chez FIP, la "musicale" de Radio France bien connue des amateurs de jazz et de groove, l’écoute a bondi pendant les deux premières semaines de confinement. La station publique annonce une hausse de près de 40% d'augmentation du volume d'écoute en ligne par rapport à un mois de mars normal. 

"La crise que l’on traverse rend encore plus indispensable notre mission", veut croire Hervé Riesen, son directeur adjoint. Chez FIP, le contrepoint est assumé : "Notre but est de proposer une bulle déconnectée d’un monde anxiogène... Les gens qui nous écoutent viennent chercher un refuge". Alors en ces temps troublés, les programmateurs - tous en télétravail - redoublent de vigilance par rapport aux textes des chansons : aucun titre ne doit faire penser au contexte actuel. La crainte ? "Laisser croire que nous envisageons tout ça avec ironie." Difficile équilibre, la musique doit permettre de dédramatiser, sans nier la difficulté du monde extérieur.

Si en ce moment certains se ruent sur leurs vieux CD, ce n’est donc pas seulement parce qu’ils n’ont rien à faire. En période de confinement, la musique nous fait du bien, littéralement. Depuis des années, les neuroscientifiques décortiquent dans le moindre détail l'effet que les mélodies produisent sur les synapses de notre cerveau. Le plaisir qu'occasionne cet art s’apparente à celui que l'on éprouve en mangeant un carré de chocolat. Ou bien à celui que l’on ressent en faisant l’amour, au choix. "C’est en tout cas le même cocktail de substances que l’on retrouve dans ces différentes activités", s’amuse Hervé Platel, maître de conférence en neuropsychologie à l’université de Caen. 

Dopamine, ocytocine, noradrénaline… Toutes ces molécules sont libérées dans notre cerveau à partir du moment où l’on se met à écouter un morceau que l’on apprécie. C’est cette réaction qui est à l’origine de la sensation de légèreté et de bien être que l’on peut ressentir en battant la mesure. 

Circuit de la récompense et jeu de la mémoire

L’explication est relativement simple : à l'écoute d'un morceau, notre cerveau puise dans nos souvenirs pour y retrouver des extraits musicaux similaires. A chaque fois que ses attentes sont satisfaites, le circuit de la récompense se met en marche, et l’on éprouve du plaisir. "C’est un jeu de la mémoire : dès que la musique renvoie à quelque chose de connu, le cerveau est satisfait car ses prédictions sont validées", analyse l’enseignant-chercheur. Notre solo de guitare favori qui arrive pile au moment où on l’attendait, et le cerveau s’emballe.  

Que les mélomanes se rassurent, le "frisson musical" n’est toutefois pas réservé à ceux qui écoutent en boucle la même playlist. Même si le morceau écouté est totalement inédit, il respecte des codes bien connus (la progression harmonique, la construction rythmique…) et nous rappelle forcément des sonorités qui nous sont familières. Le cerveau peut y trouver des motifs de satisfaction. 

Des émotions par procuration

L’horizon du plaisir ne se limite donc pas aux quelques albums qui se trouvent dans nos logements de confinés. Même s’il faut avouer que ceux qui replongent dans leurs vieilles collections partent avec un sérieux avantage. "Le plaisir musical est intimement lié au contexte d’écoute", abonde Hervé Platel. En clair : un morceau que l’on a écouté à un moment heureux de notre vie a la faculté de nous faire revivre des émotions agréables par procuration. 

Les résidents de l'Ehpad pouvaient suivre le concert avec le texte des chansons. /Photo DR Société française de musicothérapie
Les résidents de l'Ehpad pouvaient suivre le concert avec le texte des chansons. /Photo DR Société française de musicothérapie
© Radio France - Latifa Messaoudi

Ces super-pouvoirs de la musique, le psychothérapeute Patrick Berthelon les connaît par cœur. Enceinte sous le bras, lui et sa femme attendent que les derniers résidents apparaissent aux fenêtre de l’Ehpad Saint-Philibert, à Dijon. Ce vendredi après midi, 32e jour de confinement, ils animent bénévolement une séance de "musicothérapie". Restrictions sanitaires obligent, c’est depuis leur balcon que les retraités vont pousser la chansonnette. 

Edith Piaf, Joe Dassin, Serge Lama… Un mini concert, 45 minutes de chaque côté de la cour pour que tout le monde puisse en profiter. Les soignants ont préparé les paroles des chansons sur une feuille A4, police de caractère grande taille. Les visages se relâchent, les sourires apparaissent à mesure que les premières notes résonnent, certains tapent dans leurs mains et respirent à nouveau. "C’est comme si on cassait les cloisons de leur chambre", s’enthousiasme Patrick Berthelon. 

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Réduction de l'anxiété, de l'agitation, des symptômes dépressifs...

Habituellement, cet ancien organiste de jazz intervient au cas par cas dans les Ehpad. Une activité salariée durant laquelle il élabore des playlists conçues sur-mesure pour aider les personnes âgées atteintes de maladies neurodégénératives. Plus que jamais, le confinement rend ces moments nécessaires, selon lui. Alors il essaye de s’adapter, improvise des concerts aux fenêtres et envoie ses clés USB remplies de musique par la Poste.

“Chez les malades d’Alzheimer, la musique et le chant constituent des supports thérapeutiques intéressants pour la régulation de l’humeur”, abonde Hervé Platel dans un article publiée en 2014 par la revue Neurologies. Réduction de l’agitation, de l’anxiété, des symptômes dépressifs… Des bienfaits précieux quand les résidents en Ehpad ne peuvent plus voir ni ami ni famille. 

Chaque résident profite du concert depuis sa fenêtre à la résidence Saint-Philibert, à Dijon. /Photo DR Société française de musicothérapie
Chaque résident profite du concert depuis sa fenêtre à la résidence Saint-Philibert, à Dijon. /Photo DR Société française de musicothérapie
© Radio France - Latifa Messaoudi

La musique permet aussi de créer du lien entre résidents et soignants. Même lorsque les capacités verbales sont totalement détériorée. “Les mélodies ont cette faculté d’exprimer l’indicible…”, aime rappeler Patrick Berthelon. Il suffit de quelques notes qui évoquent une jeunesse passée pour permettre aux malades de renouer avec leur identité_. “Et donc de sortir de l’isolement”,_ conclut le psychothérapeute. 

Faire la fête en ligne

Sortir de l’isolement… c’est aussi pour cela que chaque soir des centaines de personnes se réunissent virtuellement par webcams interposées depuis le début du confinement. Des soirées organisées sur les réseaux sociaux où l’on se retrouve pour écouter collectivement les mêmes morceaux au même moment. Le concept a très rapidement émergé dans les sphères liées à la musique électronique : à défaut de pouvoir se produire en club, les DJ du monde entier se sont mis à mixer depuis leur salon. A Berlin, capitale européenne de la musique électronique, une véritable fête payante de 42 heures a même été organisée. Baptisée "Club Quarantäne", l’événement imaginé en soutien à la scène berlinoise recréait numériquement une véritable boîte de nuit.

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"Ça ne m’étonne pas du tout que ce genre d’initiative existe", sourit Hervé Platel. Car il existe une énième source de plaisir provoquée par la musique : sa dimension sociale. “Notre cerveau est obsédé par l’idée d’éprouver les mêmes sensations que les personnes qui nous entourent. Écouter de la musique à plusieurs est donc un moyen facile de satisfaire ce besoin”, détaille le neuroscientifique.

Le "live" d'une soirée organisée sur les réseaux sociaux. /Capture d'écran
Le "live" d'une soirée organisée sur les réseaux sociaux. /Capture d'écran
© Radio France - Damien Mestre

Engueulades et gestes barrières

Il est bientôt minuit et les kicks de la musique techno deviennent de plus en plus féroces. Ce soir-là, ils sont une cinquantaine à assister en direct à l’événement co-organisé par des collectifs toulousains et parisiens. L’écran de l’ordinateur est éclaté en plusieurs petites fenêtres d’où l’on aperçoit des têtes plus ou moins transpirantes. Marine - au chômage technique depuis que le cinéma où elle travaille a baissé le rideau - danse et pousse les enceintes du salon au maximum. Soudain, c’est un autre style de percussion qui résonne dans la pièce : celle d’un homme, masque sur le nez, qui tambourine à sa porte. “C’est la première fois qu’on me demande baisser le son… il aura donc fallu attendre le confinement pour que ça m’arrive !”, rigole la jeune femme. Sa webcam change d’angle, son visage apparaît de nouveau dans le cadre. Et c’est coiffée d’un casque sur les oreilles qu’elle se remet à danser.