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Des empereurs à Xi Jinping : la Cité interdite, l'âme chinoise dans un palais

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La cité interdite, vue de l'entrée nord, a été la résidence des empereurs pendant 500 ans sous les dynasties Ming et Qing.
La cité interdite, vue de l'entrée nord, a été la résidence des empereurs pendant 500 ans sous les dynasties Ming et Qing.
© Getty - Frédéric Soltan / Contributeur

L'origine des mondes culturels. La Chine compte très peu de monuments conservés du passé. La Cité interdite est l’une des exceptions : palais monumental édifié au cœur de Pékin sous la dynastie Ming, il incarne aujourd’hui la fierté d’une nation devenue communiste mais qui honore son passé.

Construite en une quinzaine d’années sous la dynastie Ming au XVe siècle, la Cité interdite est l’un des rares témoignages du passé conservé en Chine. Ce palais, le plus grand du monde en superficie (720 hectares), est aussi l’un des plus visités : Deng Xiaoping souhaitait que tous les Chinois le découvrent au moins une fois dans leur vie. Avant d’être ouverte au public en 1925 cependant, la “tanière du dragon” était un lieu fermé, interdit : une cité conçue pour incarner la puissance de l’empereur, le fils du ciel, où l'architecture et l'agencement des bâtiments ne sont jamais laissés au hasard.

Un palais conservé, des empereurs aux communistes

Gravure allemande datant du XVIIIe siècle représentant la Cité interdite de Pékin.
Gravure allemande datant du XVIIIe siècle représentant la Cité interdite de Pékin.
© Getty - DEA / ICAS94 / Contributeur

"Ce qui étonne les Chinois, c'est que le palais soit toujours debout", explique d'emblée Cyrille Javary, sinologue, conférencier et auteur de plusieurs ouvrages sur la Chine et la Cité interdite. "La Cité interdite a été bâtie par l'empereur Yongle, troisième empereur de la dynastie Ming, entre 1406 et 1420, qui déplace la capitale de Nankin à Pékin afin de mieux contrôler la frontière nord, d'où venaient les Mongols. Or, la tradition voulait que lorsqu'une dynastie prenait le pouvoir sur une autre, elle mettait des scellés sur l'ancien palais et s'en construisait un nouveau pour elle. Comme il s'agissait de palais en bois, ils disparaissaient : ainsi, on ne retrouve plus rien du palais des dynasties précédentes, les Han ou les Tang, à l'époque ou Xi'an était la capitale de la Chine". A l'emplacement de la Cité se trouvait le palais de Kubilai Khan, ex-empereur mongol de la dynastie Yuan : cet ancien bâtiment est rasé pour laisser place au nouveau.

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Mais en 1644, un changement de dynastie a lieu et la tradition n'est pas appliquée. La Chine est conquise par les Mandchous, des cousins des Mongols, qui installent les Qing au pouvoir : "Comme tous les envahisseurs de la Chine, ils n'avaient qu'une envie, devenir chinois. Ils se sont donc glissés avec bonheur dans le palais des Ming, ils ont entretenu et agrandi la Cité interdite, ce qui est inédit dans l'histoire chinoise car auparavant, on laissait les bâtiments disparaître", raconte Cyrille Javary.

Au cours du temps, la Cité est donc entretenue et conservée même lorsque l'Empire est renversé avec la révolution de 1911, qui instaure la République jusqu'en 1949. Par la suite, les dirigeants nationalistes s'exilent sur l'île de Taïwan tandis que les communistes prennent possession du continent. Le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclame la République populaire de Chine du balcon de la Cité interdite des anciens empereurs. Curieux symbole pour l'avènement d'un régime communiste ? "La Cité interdite est devenue une manifestation de la fierté nationale, du rayonnement du pays à l'étranger et du fait que la Chine moderne aime à s'enraciner dans son passé", éclaire Cyrille Javary. "Le gouvernement chinois, marxiste, honore ses ancêtres. C'est le principe de la piété filiale : le fils honore ses ancêtres en faisant mieux qu'eux".

"Aujourd'hui, tous les Chinois se considèrent comme les fils du dragon.Lors du défilé militaire annuel du 1er octobre, le chef de l'Etat sort par la porte Tian'anmen qui était la défense avancée sud de la Cité interdite. Mais désormais, les Chinois appellent la Cité le 'vieux palais'". Le siège du pouvoir contemporain n'est qu'à deux pas de l'ancien : le Zhongnanhai (littéralement, les "mers centrales et du sud", du nom des lacs qui y sont présents et que les envahisseurs mongols avaient pris pour des mers). Ce lieu est parfois appelé la "nouvelle Cité interdite".

Un palais fermé, incarnation de la puissance de l'empereur

La salle du trône dans la Cité interdite.
La salle du trône dans la Cité interdite.
© Getty - VW Pics / Contributeur

À l'époque des dynasties impériales, peu de Chinois ont l'honneur de pénétrer à l'intérieur de la Cité interdite. "De l'extérieur d'ailleurs, on ne voit pas la Cité", précise Cyrille Javary, "c'est un château fort protégé par des remparts de 10 mètres de haut". Autour de ces remparts, des douves remplies d'eau encerclent la Cité sur 3 800 mètres de long et 52 mètres de large. La fonction militaire du bâtiment est renforcée par les tours d'angle (Jialolou), au nombre de quatre qui servent de défense à la cité, en plus des murs et du fossé. Pour entrer, seules quatre portes ont été percées à travers les remparts : au sud, la porte du Midi est la principale et donne sur la place Tian'anmen. Au nord se trouve la "porte de la Prouesse Divine". Sur les côtés, on trouve à l'ouest la "porte de la gloire occidentale" et à l'est la "porte de la gloire orientale".

"À l'époque impériale, jusqu'en 1911, les rares personnes qui avaient le droit de longer la Cité interdite avaient interdiction de tourner la tête vers le palais", raconte Cyrille Javary, "des soldats veillaient sur les remparts armés d'arbalètes. On ne pose pas les yeux sur la tanière du dragon". Mais à l'intérieur, la cour impériale est également coupée du monde : à l'époque la plus peuplée, plus de 8 000 personnes résidaient dans la Cité, "il fallait du monde pour administrer le pays et organiser la vie de la cour". Le nord était composé des appartements privés du souverain tandis que le sud était la partie destinée à accueillir les visiteurs extérieurs et à montrer la puissance de l'empereur.

Pour accueillir tous ces résidents, le palais est immense. "On entend ou lit parfois que la Cité interdite compterait 10 000 pièces mais c'est faux", précise Cyrille Javary, "il y a en fait 9 999,5 unités de surface, 'dien' en chinois. Cela ne correspond pas à un nombre de pièces mais à une superficie. Au Japon, on compterait en nombre de tatamis et en France en mètres carré. Alors pourquoi pas 10 000 ? Parce que ce chiffre a une signification très particulière en Chine. Il désigne ce qui n'est ni infini, ni mesurable : le nombre de cheveux sur la tête, le nombre d'étoiles dans le ciel, d'espèces sur Terre etc. Si magnifique qu'il soit, l'empereur ne pouvait pas atteindre ce nombre". Mais il en était proche.

Taoïsme, confucianisme, géomancie : l'âme chinoise dans un palais

Photo satellite de la Cité interdite prise en 2016. La porte du Midi (entrée principale située au sud) est à droite sur l'image.
Photo satellite de la Cité interdite prise en 2016. La porte du Midi (entrée principale située au sud) est à droite sur l'image.
© Getty - DigitalGlobe/ScapeWare3d / Contributeur

La Cité interdite est également le lieu où s'appliquent de nombreux principes spirituels chinois : taoïsme, religion laïque impériale... En chinois, le nom complet du palais est "la Cité pourpre interdite", la résidence terrestre du fils du ciel, réplique sur Terre de la constellation qu'on appelle la cité pourpre, contenant la seule étoile qui ne bouge pas, l'étoile polaire. "On pourrait la comparer à une cathédrale de la religion laïque impériale", explique Cyrille Javary, "qui met en application le taoïsme, le confucianisme, le fengshui. Il faut d'abord préciser qu'il n'y a pas de Dieu créateur en Chine, le mot Dieu n'existe pas en chinois classique. Les taoïstes s'intéressent à l'invisible et aux courants qui sculptent le paysage, donc au fengshui, qui est l'art de la géomancie. La confucéens s'intéressent eux à l'organisation hiérarchique de la société et aux rituels".

"Quant à la religion laïque impériale, elle se traduit par le ciel, moteur impersonnel qui fait tourner les saisons, qui délègue à son fils, l'empereur, le pouvoir de gérer cela au quotidien. Le 23 décembre à 3 heures du matin, après une semaine de jeûne, l'empereur se rendait au temple du ciel pour demander à son père le ciel de faire revenir l'influx créateur du yang pour faire reverdir la Chine et les moissons qui nourriraient le peuple".

Tous ces principes se retrouvent dans l'architecture : la Cité interdite est orientée selon l'axe nord-sud. Le palais est appuyé au nord sur une colline et les façades sont au sud. Lorsqu'il fait construire le palais, l'empereur Yongle demande à ses architectes d'aller chercher leurs modèles dans le Livre des rites, recueil de principes et de traditions hérités de la dynastie Zhou qui régna sur la Chine durant le premier millénaire avant Jésus-Christ. "Yongle estimait que les Chinois avaient oublié leurs principes et que cela expliquait que les barbares - les Mongols - aient conquis le pays", décrypte Cyrille Javary. "Ainsi, le palais est une représentation en trois dimensions des principes les plus profonds de l'âme chinoise".

La salle du trône, qui ne compte aucune fenêtre, compte 72 piliers. "C'est le produit de 8 multiplié par 9 : 9 étant le chiffre du grand yang et 8 le chiffre du yin. Sur les arêtes des toits, on aperçoit de drôles de personnages, des fils du dragon, qui ont pour fonction de protéger magiquement les bâtiments. À l'appui de la terrasse des palais Yang, on trouve aussi une énorme dalle de pierre de 200 tonnes : c'est un appui géomantique avec un rôle de protection. Cette dalle a été traînée sur 35 km par 200 ânes sur une route qui avait été recouverte d'eau gelée au mois de janvier".

Mais hormis cette dalle et les fondations, la Cité est faite de bois. Régulièrement rénovée et entretenue, elle est désormais classée au patrimoine mondial de l'humanité auprès de l'Unesco depuis 1987. La visite est extrêmement prisée par les Chinois : en 2016 et 2017, la Cité a reçu 16 millions de visiteurs annuels, soit plus de 40 000 chaque jour.