Des Justes à l'esclavage, comment se fabriquent les commémorations

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Des Justes à l'esclavage, comment se fabriquent les commémorations

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En avril 2009, le plasticien Guy Lorgeret installait à Nantes,  sur le quai de Fosse à Nantes, d'où partaient les bateaux esclavagistes, 170 sculptures à la mémoire des victimes de la traite.
En avril 2009, le plasticien Guy Lorgeret installait à Nantes, sur le quai de Fosse à Nantes, d'où partaient les bateaux esclavagistes, 170 sculptures à la mémoire des victimes de la traite.
© Getty - Alain Denantes

Plutôt que de partir de l'idée, communément partagée, qu'il faudrait se méfier d'un "usage politique du passé" et du morcellement victimaire de la mémoire à coups de gestes politiques, la sociologue Sarah Gensburger propose d'observer de quoi parlent au fond les journées de commémoration.

C’était cette semaine le 20e anniversaire de la loi du 21 mai 2001 et la reconnaissance de l’esclavage et de la traite comme crime contre l’humanité. Mais c’était le 10 mai parce qu’entre-temps, c’est ce jour-là qu’a été fixée en France la “journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition” (en 2006, cette fois). Deux dates, donc, et un double calendrier rassemblé dans le “mois des mémoires” ( un rendez-vous national dont France culture est partenaire, auprès de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage). 

Parmi les temps forts de ce mois, vingtième anniversaire oblige, une cérémonie sur les pelouses du Sénat, au Jardin du Luxembourg à Paris. Emmanuel Macron présidait la cérémonie, accompagné de Gérard Larcher, président du Sénat, et de quatre ministres. Pour l’occasion, France télévisions avait même prévu une couverture en direct, lundi 10 mai. Où Emmanuel Macron n’a pas prononcé un mot. Pour privilégier le recueillement, et la transmission, répond l’Elysée, sous le feu des critiques et notamment de la colère de Christiane Taubira : 

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Un silence peut être solennel. Ceci étant, il est quand même édifiant que le président de la République n'a rien trouvé à dire sur plus de deux siècles de l'Histoire de la France, alors qu'il y a cinq jours il faisait des gammes sur Napoléon Bonaparte.

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La collusion des dates du calendrier mémoriel, qui contraste avec ce silence présidentiel, dit-elle quelque chose d’une dépolitisation des grandes journées sur ce modèle ? Et que valent pareils temps forts si l’on n’a rien à y dire ? Ce sont des questions qui traversent le travail de la sociologue de la mémoire, Sarah Gensburger. Et en particulier, ses derniers travaux qu’elle a mis à profit dans le cadre de son habilitation à diriger des recherches, où la chercheuse proposait une sociologie de l’Etat français au tamis de cette question : "Qui pose les questions mémorielles ?” 

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En 2007, déjà titulaire d’ une thèse sur l'expression des souvenirs à travers le titre de “Juste parmi les Nations”(soutenue en 2006), la chercheuse se faisait recruter en stage à la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA). Un lieu très méconnu du grand public et un peu austère, qui est en fait l’administration centrale chargée de la mise en œuvre de la politique de mémoire de l’État. Et au fond, un poste d’observation fabuleux pour approcher la manière dont se construisent les politiques de la mémoire, et ce qui s’y joue. Passé ce stage de sept mois, la chercheuse qui n’avait pas encore de poste acceptera en outre de devenir en novembre 2007 et pour une année, secrétaire de la “Commission en charge d’une réflexion sur la modernisation des commémorations publiques”, sous la houlette du secrétariat d’État à la Défense en charge des Anciens combattants. C’est cette commission, présidée par l’historien André Kaspi, qu’on appellera “la commission Kaspi” (qui préconisera finalement de diviser les commémorations par quatre).

2000 pages de journal de terrain

Et c’est à ce poste qu’elle observera une mise à distance non seulement des associations et de ceux qui demandent une reconnaissance dans le calendrier… mais aussi de ceux qu’on imagine mettre en musique ces politiques mémorielles, concrètement et au fil de l’eau - les enseignants, par exemple. Cette double expérience de terrain qui nourrira 2000 pages dactylographiées de notes de terrain prises à chaud, donnera lieu à plusieurs publications par la sociologue, qui nous permettent à notre tour de mieux comprendre de quoi parle au fond l’explosion des grands rendez-vous mémoriels, et à quoi ils servent.

Car en 2007, la Commission Kaspi a explicitement pour mission de travailler sur la multiplication des journées de commémoration créées par l’Etat. Entre 2000 et 2006, on venait précisément de créer, coup sur coup, en France, pas moins de six nouvelles journées nationales de la mémoire. Autant dire, une vraie accélération : la toute première fois qu’une journée de la commémoration nationale avait été créée remontait à une loi d’avril 1954 (qui consacrait le dernier dimanche d’avril au souvenir des victimes de la déportation et morts dans les camps de concentration du Troisième Reich). Avec la création, en 2000, d’une journée en l’hommage aux "Justes", le calendrier se mettait soudain à galoper : après la création d’une seule journée en 45 ans, voilà qu’en six ans, six nouvelles dates se trouvaient auréolées. La tendance se prolongera, tout en se tassant : en tout, de 2000 à 2013, neuf journées seront institutionnalisées.

Souvent, on entend dire que cette accélération est le signe d’une compétition effrénée entre mémoires. Voire d’une course à l'échalote victimaire. Une escalade identitaire qu’il faudrait pacifier et dont les angles gagneraient à être égrenés au grain fin. Sur la lettre de mission de cette commission Kaspi, on lit précisément :

Les commémorations publiques sont trop nombreuses [et reflètent] des particularismes qui vont à l’encontre de l’unité nationale.

Le silence d’Emmanuel Macron au vingtième anniversaire de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité procède-t-il de cette dynamique ? Pas tant pour prolonger le déni, mais pour se prémunir d’une lecture du passé au stabilo, qui viendrait par trop souligner… ou redresser des torts ? On peut aussi relire dans cette perspective l’avènement un peu soudain de la figure du “Juste” comme catégorie politique en France. C’était sous l’impulsion de Jacques Chirac, qui tout d'un coup déplaçait le regard de la responsabilité de l’Etat français dans la Shoah, pour emprunter un itinéraire bis en mettant en avant l’héroïsme d’une poignée de Français sous l’Occupation… quitte à embarquer dans le discours politique et les travaux de l’appareil administratif une catégorie juridique israélienne. 

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La figure du "Juste", une pierre-ponce commode ?

La figure du “Juste”, une cause habile, politiquement ? Après avoir reconnu la responsabilité de la France dans les déportations de Juifs durant la seconde guerre mondiale, Jacques Chirac et l'Etat avaient-ils besoin de contrebalancer ce geste sans précédent par une mise en récit alternative… et plus digeste ? On observe en tous cas que c'est à cette période exacte que le terme “Juste” se dissémine en France dans des cercles moins initiés.

Or ce qu'avance Sarah Gensburger, c’est justement que les journées nationales de commémoration ne sont pas le signe que le communautarisme et les intérêts particuliers l’auraient emporté. Mais bien plutôt que ce calendrier est le résultat paradoxal de l’action de l’Etat, et de ses choix. Ainsi, en suivant la sociologue d’une publication à l’autre, on distingue que ce ne sont pas les gens concernés eux-mêmes qui induisent cet éclatement des mémoires, et la trépidation du calendrier. Mais plutôt l’Etat lui-même, dont l’action produit directement ces journées.

Car ces journées proviennent en fait d'une quête de consensus, et c'est ainsi que l'Etat s'en sert. Le consensus en question ne se cherche pas seulement dans la classe politique, mais aussi auprès des médias et dans le débat public en général, tel qu’il se tricote sur ces questions-là. Ainsi, la question que pose Sarah Gensburger, c’est de savoir si ces journées nationales ne sont pas, au fond, affaires de plus petit dénominateur commun. Quitte à devenir un cadre vide, expurgé de toute charge politique puisque ce n’est pas de politique, qu’il est question, mais de construction, depuis l’Etat et le monde politique, d’un grand récit digeste… et comme “vendable”. C’est à cette lumière-là qu’on peut s’interroger sur la dépolitisation de ces journées à mesure qu’elles se sont multipliées, et institutionnalisées. 

Inverser le regard sur "l'usage politique du passé"

En clair-obscur, on voit bien pourtant que c’est précisément la critique inverse qui se dissémine en France depuis plus de vingt ans, à mesure que le calendrier a pu se remplir. L’expression “usage politique du passé” a ainsi amplement voyagé, charriant l’idée qu’il faudrait se méfier de la manière dont les dirigeants politiques choisissent les grandes dates dignes de faire l’objet d’un jalon dans le grand récit national légitimé par l’Etat. C’est-à-dire, reconnu, et valable, plutôt que riche, politique, et utile. 

En fait, cette tendance à la reconnaissance n’est pas nouvelle : elle est déjà là durant la Révolution française. Mais dans un chapitre intitulé “Comprendre la multiplication des journées de commémoration nationale” ( dans l’ouvrage collectif L’Instrumentation de l’action publique, en 2014 aux Presses de Sciences Po), Sarah Gensburger pointait déjà que l'écart est immense entre 

  • un 11 Novembre (la date précise de l’armistice de la Première guerre mondiale , signé le 11 novembre 1918 à 5 h 45 du matin)
  • et un 5 Décembre (date de la Journée nationale d’hommage aux morts pour la France pendant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie, créée en 2003)

La chercheuse écrit :

Alors que la commémoration rituelle d’événements historiques n’est pas un domaine nouveau de l’action publique, la multiplication actuelle des journées de commémoration nationale semble aller de pair avec l’adoption de signification de plus en plus lacunaire et polysémique des intitulés et des dates retenues.

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Quand l'Etat nous invite à son propre anniversaire

Dans le détail, on découvre en effet que le 5 décembre correspond en fait au 5 décembre 2002… le jour où le président de la République avait inauguré le Mémorial en l’honneur des morts militaires de la guerre d’Algérie. On peut lire le 10 mai et l’esclavage avec les mêmes lunettes : il ne s’agit pas d’une date liée à l’esclavage comme fait historique, mais plutôt à ce jour où, en 2006, les élus de la République adoptèrent à l’unanimité, en dernière lecture au Sénat, la loi du 21 mai 2001, par laquelle la France reconnaissait l’esclavage et la traite comme un crime contre l’humanité - en fait, quelque chose de l’ordre “d’un anniversaire de l’Etat par lui-même”, pour la sociologue.

Pur autosatisfecit de la machine bureaucratique qui soudain donne l’image d’une roue tournant sur elle-même ? Ou symptôme plus profond, et sans doute plus intéressant aussi, d’une tendance à l’euphémisation de l’enjeu mémoriel véritable derrière l’invention de ces journées ? Cette nouvelle façon de regarder le calendrier des grands jours qu’on se donne renverse la perspective : plutôt qu’un usage politique excessif du passé qui relèverait d’une concurrence identitaire, ou d’un marketing politique de ceux qui cèdent, l’outil de la journée de commémoration ressortirait plutôt comme une façon d’occuper l’espace… sans prescrire. Dire que ça existe, cocher une date dans l’almanach… mais tout en laissant la case singulièrement vide dans l’agenda politique, en réalité.

Or si c’est l’Etat qui est à la manœuvre, bien plus que les associations de victimes par exemple, on peut se demander de quoi ça vient. Dans le même chapitre du livre sur l’instrumentation de l'action publique, Sarah Gensburger écrit notamment ceci :

La journée de commémoration nationale paraît non comme un vecteur de privatisation de l’État, mais plutôt comme un instrument de régulation des appartenances multiples par ce même État. 

Elle constitue une modalité de règlement de la tension entre la montée d’un pluralisme et d’une diversité de points de vue induite par l’accès du plus grand nombre à des moyens d’action dans le champ politique, d’une part, et la permanence des institutions politiques que constituent les règles constitutionnelles et les normes légales qui affirment des principes d’universalisme et de laïcité, d’autre part.

Et peut-être aussi, une ouverture qui rend possible au fond, de ne rien dire ?

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