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Des lobbyistes aux populistes : la fabrique de la "fenêtre d'Overton"

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Un ballon géant à l'effigie de Donald Trump, un adepte des discours outranciers.
Un ballon géant à l'effigie de Donald Trump, un adepte des discours outranciers.
© AFP - Tolga AKMEN

Développé par des lobbyistes libéraux, le concept de "fenêtre d'Overton" recouvre un spectre d'idées acceptables par le public. Aujourd'hui, cette théorie semble avoir été récupérée par les populistes. Le but ? Aller toujours plus loin dans l'outrance et la surenchère pour conquérir le pouvoir.

“Les propos de Julie Graziani ne sont pas un dérapage. Ils s'insèrent dans une stratégie : celle de l'extrême droite. Ils servent un objectif : la conquête du pouvoir”, expliquait le chroniqueur et docteur en sciences politiques Clément Viktorovitch dans l’émission "Clique", sur Canal +, le 5 novembre 2019. Quelques jours plus tôt, l'éditorialiste Julie Graziani s'en était prise à une mère célibataire sur le plateau de 24h Pujadas (LCI). “Je ne connais pas son parcours de vie à cette dame, qu'est-ce qu'elle a fait pour se retrouver au SMIC, est-ce qu'elle a bien travaillé à l'école ? Est-ce qu'elle a suivi des études ? Si on est au SMIC, faut peut-être pas divorcer non plus”. Des propos qui n’ont pas manqué de faire réagir sur les réseaux sociaux. Depuis, le magazine L’Incorrect a annoncé qu'il cessait sa collaboration avec l'éditorialiste. 

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Pour Clément Viktorovitch, le discours radicalement libéral de Julie Graziani est un exemple illustrant le concept de “fenêtre d’Overton”. Forgé par le lobbyiste Joseph Overton, cette théorie désigne initialement “le spectre du dicible dans l’opinion publique” selon les mots du chroniqueur de Canal +. Un concept qui, selon Overton, permet de convaincre l’opinion publique en popularisant ses idées dans la sphère médiatique.

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Aujourd’hui, l’extrême droite semble s’être réappropriée ce concept pour se rendre audible auprès du public et arriver aux portes du pouvoir. La technique est simple. Exagérer, tenir des propos chocs, annoncer des mesures incongrues pour relativiser les vraies idées radicales. Donald Trump en a fait une de ses spécialités, dans ses discours, mais également sur Twitter qu'il utilise de manière compulsive. Cette technique rhétorique permet de “changer radicalement les opinions des gens, sans qu’ils réalisent le moins du monde qu’ils ont été habilement et complètement manipulés”, selon un article publié par l’universitaire Luis Segura, sur le site d’information catholique “Adelante la fe”. Selon lui, la fenêtre d’Overton recouvre les méthodes de manipulation mentale visant à formater l'opinion publique pour la rendre réceptive puis docile à certaines idéologies. 

La genèse de la fenêtre d’Overton : stratégie des lobbyistes libéraux 

Le concept porte son nom, et pourtant, il ne l’a jamais formulé ainsi. Dans les années 1990, Joseph Overton est vice-président du Mackinac Center for Public Policy, “un think tank libéral, situé dans le Michigan, dont le but est de mettre en place des politiques de dérégulations et de privatisation. Ils se sont notamment beaucoup battus pour la privatisation de l’éducation”, note le chercheur en sciences politiques Alex Mahoudeau. Lorsque le lobbyiste et juriste Joseph Overton meurt en 2003, ses collègues s’emparent d’une de ses anciennes notes, dans laquelle il avait développé l’idée de ce qui est acceptable en politique. Pour Overton, il faut prendre en compte l'horizon du "réalisme" en politique car il est variable selon les contextes spatiaux et temporels. Par exemple, l’idée d’une Sécurité sociale pour tous est acquise en France, alors qu’aux Etats-Unis, c’est une idée d’extrême gauche, notamment portée par Bernie Sanders. D'après Alex Mohoudau, “Overton veut que les médias et les politiciens évoquent la libéralisation dans les médias, de manière progressive et graduelle, par étapes pour déplacer cette fenêtre imaginaire de ce qu’on peut dire en politique”

Au sein du think tank américain puissant et libéral Mackinac for Public Policy, les collègues d’Overton pensent cette “fenêtre d’Overton” comme outil de lobbying pour promouvoir la liberté des marchés, et convaincre des donateurs potentiels de les soutenir financièrement. Sur le site du think tank, la "fenêtre d’Overton" est définie en ces termes : "l'horizon de l'acceptable en politique qui varie sur un axe allant du plus libre au moins libre".

L'échelle de la "fenêtre d"Overton"
L'échelle de la "fenêtre d"Overton"
- Wikipedia via wikicommons

Ces libéraux concrétisent alors cette théorie sous la forme d’une échelle énumérant l’éventail des politiques possibles, notamment concernant la question de la privatisation des écoles aux États-Unis. Par exemple, pour l’éducation, le document indique qu’elle pourrait aller de l’absence de financement des écoles publiques par l’Etat, à l’intégralité de la prise en charge des frais par le pays. Le public est invité à se positionner en jouant avec un curseur sur cette échelle. Les lobbyistes libéraux le savent, ces mesures extrêmes ne sont pas réalisables. Mais cette radicalité permet aux gens de choisir parmi les politiques acceptables. 

Le fenêtre d’Overton, stratégie rhétorique des populistes 

Si la "fenêtre d’Overton" est avant tout un outil pour les lobbyistes, le concept a très vite été accaparé par les populistes. Cette théorie a notamment été reprise par l'Alt-Right américaine, ces mouvances d'extrême droite qui rejettent le conservatisme classique. Lynda Dematteo, anthropologue, chercheuse à l'EHESS et spécialiste des populismes, explique que le but de ces radicaux est avant tout de "repousser les limites du tolérable en utilisant des formes de "déconne provocatrice", ce qu'ils appellent le "lulz". Par leurs propos outranciers qu'ils cherchent à minimiser par le rire, et ils parviennent à faire passer des idées radicales dans la fenêtre d'Overton". Pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, Pepe la grenouille a ainsi été réutilisée pour diffuser des idées racistes et est devenue un signe de ralliement des trolls nationalistes. Ce petit amphibien créé par le dessinateur de BD Matt Furie est devenue un mème, ces images répétées à l'infini sur le web, devenues incontournables pour les soutiens de Donald Trump. L'un de ses premiers partisans, son fils Donald Trump junior, avait d'ailleurs repris la figure de Pepe la grenouille dans un post publié sur son compte Instagram pour répondre aux critiques d'Hillary Cllinton, qui avait estimé que les supporters de Donald Trump n'étaient rien d'autres qu'un "panier de déplorables". 

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L'éditorialiste conservateur Glenn Beck, promoteur du libertarien Tea party, a lui aussi grandement participé à la démocratisation du détournement de la "fenêtre d'Overton", dans son roman The Overton Window, publié en 2010. L'éditorialiste de la chaîne Fox News, adepte des fake news et grand soutien de Donald Trump, a plusieurs fois fait état de sa peur que l’extrême gauche se saisisse du pouvoir pour transformer les États-Unis en dictature d’extrême gauche. Dans son roman, que l’auteur qualifie lui-même dans sa préface de “faction” (une fiction basée sur des faits réels), Glenn Beck imagine un renversement populiste du gouvernement. L'action se déroule en 2009, sous le premier mandat d’Obama. Dans un article du New York Times, "Comment l'impensable en politique peut devenir mainstream", la journaliste Maggie Asot écrivait : "Glenn Beck a déplacé le concept de "fenêtre d'Overton". La fenêtre est d'abord un outil de mesure pour les lobbyistes, et non une tactique [politique], dont le but serait de rendre raisonnables des idées extrémistes"

Dans cet extrait du BlazeTV, une chaîne fondée par Glenn Beck lui-même, l’éditorialiste fait par exemple état de sa théorie sur l’"histoire officielle" derrière les accusations qui ont mené à l’enquête sur la destitution du président Donald Trump.

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Alex Mahoudeau estime que c'est à partir des années 2010, dans le contexte de l’essor d’une droite radicale aux Etats-Unis et dans le reste du monde, que les extrémistes se sont appropriés la "fenêtre d'Overton" pour détourner ce concept. "Des militants vont dire 'on a réussi à faire élire Trump parce qu’on a réussi à déplacer la fenêtre d’Overton vers le vide', et tout cela en étant outrancier, en proposant des choses incongrues, et un des exemples de cela est par exemple sa politique sur le mur entre les États-Unis et le Mexique. En devenant audible, Trump n'a cessé de marteler cette idée et elle est devenue acceptable", décrypte le chercheur en sciences politiques. Cette mesure était d'ailleurs l'une des promesses phares de campagne du président des États-Unis pour "garantir la sécurité des Américains". Un projet titanesque et faramineux que Trump voulait faire payer par le Mexique. L'ancienne star de l'émission de téléréalité The Apprentice a martelé cet argument 217 fois, selon le site Fact Base, qui recense tous ses discours et ses tweets. Depuis, Trump continue de le clamer : le Mexique va payer, soit en taxant les immigrés présents aux Etats-Unis, soit en mettant la pression sur Mexico, soit en augmentant les taxes douanières. Or, toutes ces méthodes ont été déclarées illégales, rappelle le Washington Post.

Pour Lynda Dematteo, anthropologue et chercheuse à l'EHESS, "les populistes ont repris ce concept d’Overton pour s’en servir et légitimer leur position et pour faire accepter leurs idées. Et les gens finissent par accepter ce qui se passe parce que ce genre de discours s’est banalisé. C'est là qu'on se rend compte qu'on a déplacé le curseur du schéma d’Overton"

Les médias : fenêtre d'ouverture pour Overton

En France, l'extrême droite s'est elle aussi emparée de la "fenêtre d'Overton" pour détourner ce concept, et en le déployant particulièrement par le biais des médias, comme le précise Alex Mahoudeau : 

Les sphères d'extrême droite ont compris qu'il fallait investir l'espace médiatique très tôt. C’est une stratégie très ancienne, qui consiste à dire : la personne qui a le pouvoir n’est pas le candidat, mais l’éditorialiste qui peut influencer le rôle de l’opinion. Et c’est là qu’apparaît un certain nombre de figures : Julie Graziani ou Eric Zemmour… C’est aussi la stratégie de Fox News aux Etats-Unis, qui se déploie pour parler au peuple.                  
Alex Mahoudeau

Lynda Dematteo a elle aussi constaté cette stratégie rhétorique des populistes, de plus en plus présente dans l'espace médiatique : "C'est la deuxième étape de l'ouverture de la fenêtre d'Overton. Il s'agit de faire en sorte que cela devienne acceptable d'en parler dans les médias, même si cela reste choquant pour beaucoup de personnes"

Ce qui est dangereux avec ce type de discours, c’est qu’il se banalisent. Les gens deviennent alors indifférents. L’extrême droite a aussi investi la sphère des réseaux sociaux, et la logique de Twitter favorise ce type de stratégie d’outrance.                  
Lynda Dematteo

Pourtant, certains téléspectateurs n'hésitent pas à alerter le gendarme de l'audiovisuel lors des dérapages de certains éditorialistes. Récemment, les débats organisés par la chaîne LCI ont fait l'objet de plusieurs polémiques. Le CSA a par exemple été saisi plus de 650 fois suite au discours particulièrement provocateur d'Eric Zemmour lors de la "Convention de la droite" diffusé sur ce média. L'institution a d'ailleurs mis en garde la deuxième chaîne d'information en continu de France après la retransmission de ces propos, en direct, en septembre dernier. Dans son discours, l'éditorialiste avait notamment repris la "théorie du grand remplacement", développée par le polémiste d'extrême droite Renaud Camus. Le parquet de Paris a annoncé ouvrir une enquête mardi 1er octobre pour “injures publiques en raison de l’origine ou de l’appartenance ou de la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée” et “provocation publique à la discrimination, la haine ou la violence” suite aux propos du polémiste. 

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Pour Lynda Demattero, les médias et les journalistes ont une responsabilité dans la banalisation de ce genre de discours, avant tout parce qu'ils se font l'écho de ce genre de propos : 

Les journalistes doivent être vigilants et ne pas répercuter de tels propos sans en expliquer la logique, mais on observe aussi depuis la fin des années 2000 l'émergence de chroniqueurs qui utilisent eux-mêmes la provocation et relaient les idées radicales pour les légitimer. À ce stade, les journalistes jouent donc un rôle clé dans la légitimation progressive des idées radicales. On peut distinguer plusieurs étapes dans ce processus, du propos-choc repris par les médias jusqu'à la banalisation des positions extrêmes dans les débats.                
Lynda Demattero

Les réseaux sociaux se prêtent eux aussi particulièrement bien à la mise en œuvre de cette stratégie de banalisation. "L’immédiateté des tweets qui ne laisse pas le temps de réfléchir sur l'impact des propos blessants ; l'ambiguïté des mèmes qui permet de brouiller les clivages politiques ; les trolls qui créent le trouble dans les forums. Et de manière générale, le sentiment d'impunité que crée l'écran d'ordinateur, car il n'y a plus de rapports de face à face. Comme la droite radicale était exclue des médias mainstream (dominants), elle a investi ces espaces avant toutes les autres formations politiques et l'ensemble de ces nouveaux usages lui permettent aujourd'hui de conditionner l'opinion publique. Les jeunes sont les plus exposés et c'est important de les alerter sur ces pratiques politiques", conclut Lynda Dematteo.