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Des Montres molles aux éléphants : quatre symboles utilisés par Dalí

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Photo prise dans les années 50 du peintre espagnol Salvador Dali présentant la "montre molle".
Photo prise dans les années 50 du peintre espagnol Salvador Dali présentant la "montre molle".
© AFP - STF

L’ANTISÈCHE . Mystique revendiqué, Salvador Dalí a introduit des symboles récurrents dans ses œuvres. Ses fameuses montres molles, mais aussi des éléphants, des anges ou des tiroirs. Quelle est la signification derrière ces symboles ? Ecoutez Dalí raconter son art, grâce aux archives de France Culture.

Impossible de penser à Salvador Dalí sans visualiser ses montres molles, dégoulinant lentement. Elles sont, au même titre que sa moustache, devenues l'emblème du peintre et sculpteur considéré comme l'un des grands représentants du mouvement surréaliste. Mais ces fameuses montres à gousset ne sont pas les seuls objets que l'on retrouve dans l'oeuvre du célèbre peintre catalan : tiroirs enchâssés dans des corps humains, anges jouant de la trompette ou encore éléphants juchés sur de longues jambes en échasses... Salvador Dalí a truffé l'ensemble de son œuvre de symboles évocateurs que nous nous attachons à décrypter. Ecoutez Dalí, grâce aux archives de France Culture, raconter ses propres œuvres, tout en observant les sculptures de Dalí Paris*, situé sur les pentes de Montmartre à Paris, qui vient de réouvrir après plusieurs mois de travaux.   

Les Montres molles et la "paranoïa-critique"

Profil du temps par Salvador Dali.
Profil du temps par Salvador Dali.
- © I.A.R.

C'est probablement l'une de ses œuvres les plus célèbres : La Persistance de la Mémoire, plus connue du grand public sous le nom Les Montres molles, est une huile sur toile peinte en 1931. Elle représente la plage de Portlligat, au nord de la Catalogne, où des montres à gousset semblent fondre sur un meuble ou encore une branche. Dans son oeuvre autobiographique La Vie secrète de Salvador Dalí, l'artiste raconte comment l'idée lui vient, alors qu'il termine un repas avec des amis, en observant un camembert mou dans son assiette. 

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Dalí, intégré depuis tout juste deux ans au mouvement surréaliste fondé par André Breton, applique alors une méthode de son invention : la paranoïa-critique. Il laisse son esprit halluciner, imaginer des interprétations délirantes qui se structurent ensemble - c'est la partie paranoïa - avant de les objectifier grâce à sa vision d'artiste - c'est la partie critique.  Il réinterprète alors le camembert sous forme de montres dégoulinantes, qu'il appose sur la toile qu'il était en train de peindre. Elles sont liées, dans l'imaginaire dalinien, à deux concepts : sa fascination pour le contraste entre objets mous et durs, l'artiste ayant déjà exprimé son mépris de l'amorphe, mais également son intérêt pour la notion de temporalité. 

"Dance of Time" de Salvador Dali.
"Dance of Time" de Salvador Dali.
- © I.A.R.

Avec ces montres, Dalí transcrit la mollesse du temps, la façon dont il peut varier selon la perception humaine et aborde ainsi le thème universel du temps qui passe et de la mort, une de ses grandes angoisses. En juin 1951, dans un entretien un peu décousu accordé à la RTF, Dalí était venu discuter de sa perception du surréalisme et racontait sa fascination pour les montres molles :

J’étais le premier, dans le Minotaure (une revue suréaliste, ndlr), à m’occuper presque exclusivement de physique, quand tout le reste des surréalistes ne s’occupait vaguement que de freudisme. Les montres molles correspondent à cette préoccupation, de plus en plus croissante maintenant, [pour] la physique moderne. 

Entretien avec Dali (29/06/1951)

24 min

Les Tiroirs et la psychanalyse 

"Woman Aflame" de Salvador Dali (1980).
"Woman Aflame" de Salvador Dali (1980).
- © I.A.R.

Les personnages à tiroirs font partie intégrante de l'iconographie dalinienne, notamment dans sa sculpture, la plus connue d'entre elles étant certainement la Vénus de Milo aux tiroirs, qu'il crée en 1964. Mais Dalí utilise ce concept dès 1936 avec son tableau Le Cabinet anthropomorphique, puis un an plus tard avec Girafe en Flammes.  

L'artiste est fasciné par la psychanalyse et par les travaux de Freud. Pour lui, les tiroirs renvoient à la psyché et à l’inconscient, aux mystères cachés. Quand il crée la Vénus de Milo aux tiroirs il explique d'ailleurs : 

La civilisation grecque n’a pas connu l’introspection, ni Freud, ni le christianisme. Avec les tiroirs, il est désormais possible de regarder l’âme de la Vénus de Milo à travers son corps.

Dalí ne restera pas longtemps chez les surréalistes, et ce notamment en raison de sa rencontre avec Freud, le 19 juillet 1938 à Londres, qu'il racontait en 1953 dans l'émission Couleur de ce temps

Quand j’ai vu Freud, quand je l’ai rencontré à Londres, il m’a dit  : "Le reproche que je fais à la peinture surréaliste, c’est qu’on voit ce que je cherche : ce n’est plus l’inconscient que je cherche, je cherche le conscient dans tous ces tableaux . Tandis que dans les tableaux classiques, ce qui me préoccupe, ce qui me paraît mystérieux et troublant, c’est de rechercher précisément les idées subconscientes, le côté caché et énigmatique du tableau, mais chez vous il n’y a pas ça, parce que tout est manifeste, votre mystère est manifeste." C’est une des choses qui m’a le plus convaincu de la nécessité d’abandonner la méthode automatique et de développer des grands sujets de type théologique.

Salvador Dali (Couleur de ce temps, 29/08/1953)

35 min

En 1939, Dalí devient ainsi un "ex-surréaliste", quand André Breton l'exclut du mouvement. L'artiste ne s'en émeut pas vraiment :

Je considère, et je suis d’accord avec André Breton, que je suis un peintre ex-surréaliste. Les choses les plus subversives et en même temps les plus inéluctables qui peuvent arriver à un peintre ex-surréaliste, sont deux : premièrement être devenu mystique et deuxièmement savoir peindre. [...] La question technique nous occupait très secondairement puisque nous voulions uniquement enregistrer les images qui venaient de notre inspiration, de notre méthode d’interprétation ou paranoïa-critique ou automatique.

Éléphants, rhinocéros et escargots, le retour à la foi

Space Elephant (1980) par Salvador Dalí
Space Elephant (1980) par Salvador Dalí
- © I.A.R

Dès 1948, Dalí peint son tableau Les Éléphants, où il représente des pachydermes juchés sur de longues pattes arachnéennes. Ils sont inspirés de l'éléphant à l'obélisque de Bernini, situé sur la place de la Minerve à Rome. Les pattes frêles de l'animal contrastent avec la sensation de pesanteur qui se dégage du pachyderme, d'autant que ce dernier est surmonté d'un large obélisque, symbole de puissance et de domination. 

Invité en 1958 de la RTF, dans l'émission Dimanche dans un fauteuil, Salvador Dalí expliquait dans des propos quasi-ésotériques, le rapport entre l'éléphant et le religieux : 

Cet éléphant c’est le symbole de la papauté puisque dans la piazza de Minerve, à Rome, il existe un éléphant sur le dos duquel il y a un obélisque avec tous les symboles de la papauté. Je considère que le nouveau Pape, sa sainteté Jean XXIV, représente la restauration de toutes les valeurs morales et le symbole de l’unité monarchique dans le monde. Son pontificat sera celui de la venue de l’unité, dans un sens de plus en plus monarchique. L’oreille est le symbole depuis le Moyen Âge, de l’harmonie, de la concorde et de la paix pastorale. 

Interview de Salvador Dali (Dimanche dans un fauteil, 23/11/1958)

2 min

Les Éléphants de Dalí amorcent son retour au religieux. Le peintre voit également dans la spirale, omniprésente dans son oeuvre, une forme de géométrie divine : "Au cœur de l'oreille anatomique, comme dans toutes les oreilles, il existe l’unique à spirale mathématiquement logarithmique qui est le symbole parfait de l’harmonie", poursuivait ainsi l'artiste avant de faire le lien avec la corne du rhinocéros, un des autres animaux fétiches du surréaliste : 

La courbe logarithmique de la corne du rhinocéros vient de m’emmener à la courbe logarithmique à l’intérieur de l’oreille humaine, de façon que cet été j’ai peint pendant quatre mois un tableau immense, 6 m de hauteur, qui représente La Madone Sixtine de Raphaël. C’était une prémonition de cette oreille du pape actuel... Mon ambition c’est de réaliser un ange, de peindre un ange ! Mais je suis très prudent, j’ai préféré commencer par peindre uniquement une oreille d’ange. C’est dans la grande tradition des mystiques espagnols de commencer par une oreille.

The Snail and the Angel (1977) par Salvador Dalí
The Snail and the Angel (1977) par Salvador Dalí
- © I.A.R.

On retrouve également cette spirale dans les escargots que peint et sculpte l'artiste, avec un autre thème cher à Dalí : l'opposition entre le mou et le dur, la chair de l'animal et la dureté de sa carapace. 

Les Anges, entre mysticisme et physique des particules

Triumphant Angel (1976) par Salvador Dalí?
Triumphant Angel (1976) par Salvador Dalí?
- © I.A.R.

"Je crois que les artistes devraient avoir des notions scientifiques pour avancer sur un autre terrain, celui de l'unité", affirmait Salvador Dalí. En 1949, après avoir fait fortune à New York, Dalí retourne vivre en Catalogne, où il retourne à la foi catholique. Il oriente alors son art vers les thèmes du sacré, du céleste, et les lie à la science. Dans son Manifeste mystique, publié en 1951, il exprime le lien qu'il perçoit entre science et religion : 

L’explosion atomique du 6 août 1945 m’avait sismiquement ébranlé. Désormais l’atome était mon sujet de réflexion préféré. Bien des paysages peints durant cette période expriment la grande peur que j’éprouvais à l’annonce de cette explosion, j’appliquais ma méthode paranoïa-critique à l’exploration de ce monde. Je veux voir et comprendre la force et les lois cachées des choses pour m’en rendre maître évidemment. Pour pénétrer au cœur de la réalité, j’ai l’intuition géniale que je dispose d’une arme extraordinaire : le mysticisme, c’est-à-dire l’intuition profonde de ce qui est la communication immédiate avec le tout, la vision absolue par la grâce de la vérité, par la grâce divine.

Dans l'émission Couleur de ce temps de 1953 (à écouter ci-dessus), il expliquait ainsi que "la science moderne, avec l’intégration de la désintégration de la matière, nous montre pour la première fois Dieu. [...] A l’époque surréaliste, je suis le seul qui me suis intéressé et ai écrit des articles traitant de la physique moderne, tandis qu'eux continuaient à s’occuper strictement de psychologie" :

[La physique nucléaire] nous montre un processus de dématérialisation constante de la matière. Il y a un processus de spiritualisation dans le sens que la matière est en train d’échapper des mains des scientistes, il y a une crise mystique. C’est l’attitude contraire du siècle dernier ou les scientistes étaient des non-croyants par définition. 

"La Vison de l'Ange" (1977) par Salvador Dali.
"La Vison de l'Ange" (1977) par Salvador Dali.
- © I.A.R.

Dalí fait ainsi la synthèse entre ce qu'il nomme "mystique nucléaire" et classicisme. Il lie physique des particules et mysticisme : selon lui, les protons et les neutrons sont ainsi les vecteurs de la force des anges, et participent de l'élévation. Pour l'artiste, les anges ont la capacité de pénétrer la voûte de Dieu, ils sont le chaînon entre l'humain et le divin.   

En 2003, dans une Thématique phonotèque consacrée à Dalí, on pouvait réentendre l'artiste parler de son rapport au sacré : 

[La spiritualité] est viscérale. Je crois que c’est le chemin qui est tracé vers la chose angélique : la dématérialisation. Il y a processus constant de dématérialisation qui va de l’informe à l’ange, l’ange étant le sommet de la spiritualité.

Thématique Salvador Dali (La thématique phonothèque, 18/06/2003)

1h 14

* NDLR : Les œuvres de Dalí sont protégées et verrouillées par le droit d'auteur. L'espace Dalí rassemble la collection privée du collectionneur italien Beniamino Levi, qui a obtenu les droits d'édition de 29 images extraites de célèbres tableaux de l'artiste. 

L'Espace Dali Paris vient de réouvrir.
L'Espace Dali Paris vient de réouvrir.
- Espace Dali Paris