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Des vessies de porc au "fait maison" : l'épopée du masque

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Des masques en tissu faits maisons, suspendus dans un jardin à Dampremy, en Belgique. Mai 2020
Des masques en tissu faits maisons, suspendus dans un jardin à Dampremy, en Belgique. Mai 2020
© AFP - Virginie Lefour/ Belga Mag

Aujourd'hui largement confectionné à la maison en tissu ou en matière de maillot de bain, le masque de protection a derrière lui une étonnante histoire ! En vessie de porc, en forme de tête de corbeau lors des grandes pestes, en gaze une fois les microbes découverts… il s'est sans cesse réinventé.

Les masques de protection que vous avez certainement tous en poche à l'heure où vous lisez ces lignes, n'ont rien de bien nouveau. Il en existait déjà dans l'Antiquité, constitués de… vessie de porc ! Ceux-là n'étaient cependant pas destinés à faire barrage aux microbes, mais à la poussière métallique soulevée lors du travail de préparation du vermillon notamment. C’est ce que décrivait le naturaliste et auteur romain Pline dès le Ier siècle, dans ses Histoires naturelles (paragraphe XL) : :

Ceux qui broient le minium [de l'oxyde de plomb, ndlr] dans les laboratoires s'enveloppent le visage de vessies non soufflées, qui, tout en leur permettant de voir à travers, les empêchent d'aspirer cette poussière mortelle. Le minium est employé aussi par les copistes dans les livres ; il fait ressortir les lettres, soit sur l'or, soit sur le marbre ; ce qu'on utilise même pour les tombeaux.

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Il faut dire que l'époque est encore très loin de soupçonner l'existence des microbes, même si, dès le Ve siècle avant Jésus-Christ, le médecin grec Hippocrate attribue déjà les fièvres à des "miasmes", ayant l'intuition que les odeurs nauséabondes qui corrompaient l'air, l'eau ou la nourriture, étaient un facteur de maladie. Ainsi écrit-il dans son traité des Airs, eaux, lieux :

Quand donc l'air est imprégné de miasmes qui ont pour propriété d'être ennemis de la nature humaine, ce sont alors les hommes qui sont malades ; mais quand l'air est inapproprié à une autre espèce d'êtres vivants, ce sont alors ces êtres-là qui sont malades.

De premières tenues de protection inefficaces, pendant les grandes épidémies 

Médecin durant une épidémie de peste à Rome au XVIIe siècle. La tunique recouvre tout le corps : gants, bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette. Le surnom "Doctor Schnabel" signifie "Docteur bec"
Médecin durant une épidémie de peste à Rome au XVIIe siècle. La tunique recouvre tout le corps : gants, bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette. Le surnom "Doctor Schnabel" signifie "Docteur bec"
- Gravure de Paul Fürst, 1656

Au XVIe siècle, en Italie, ce sont les grandes épidémies de peste qui favorisent l’invention de premières tenues de protection destinées aux "médecins" (jeunes, ou peu considérés) chargés de s'occuper des malades. Cette tenue, composée d’une combinaison de cuir et d’un chapeau, est complétée par un masque représentant une tête de corbeau. Pourquoi cette représentation ? Parce que l’épidémie est apportée par les oiseaux ! En effet, à l’époque, et jusqu’à la Renaissance, le monde était pensé de façon analogique comme l’explique Michel Foucault dans Les Mots et les choses : “Jusqu’à la fin du XVIe siècle, la ressemblance a joué un rôle bâtisseur dans le savoir de la culture occidentale”. Et le philosophe de prendre l’exemple de la noix, alors utilisée contre les maux de tête car représentant un cerveau, ou celui de l’aconit, plante (toxique !) préconisée contre les maux touchant les yeux, au prétexte que ses graines "petits globes sombres enchâssés dans des pellicules blanches (…) figurent à peu près ce que les paupières sont aux yeux.

Dans le bec de leur masque, les médecins de la peste plaçaient du thym, des clous de girofle, du camphre, des pétales de rose… avec pour idée d’éloigner les mauvaises odeurs (les “pestilences” !) qui, en étaient-ils persuadés, véhiculaient la maladie, selon cette fameuse théorie des miasmes évoquée plus haut - elle restera en vigueur jusqu'à la découverte des microbes à la fin du XIXe siècle.

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Le bec étant percés de trous, ces masques n’avaient en fait pas une grande utilité, comme l'expliquait récemment l’historien de la santé Patrick Zylberman dans une vidéo de TV5MONDE diffusée sur Culture Prime :

Peu à peu on s’est rendu compte qu’ils ne servaient pas à grand chose, et puis la grande affaire du XIXe siècle en matière d’épidémies, c’est le choléra, avec une contagion qui se fait par l’eau, souillée de déjections humaines. Ce genre de costumes n’était donc plus vraiment nécessaire.

Le masque disparaît peu ou prou entre le XVIIe siècle et la fin du XIXe siècle concordant avec la découverte des microbes, explique l’historien de la santé Olivier Faure : “Sans doute à cause de la mauvaise presse morale à laquelle le masque était associé : tromperie, dissimulation…” 

"C’est vraiment typiquement français comme situation, juge quant à elle l'historienne de la santé à l'université de Montréal Laurence Monnais, directrice du Centre d’études asiatiques (CETASE), l’anthropologue Frédéric Keck en a parlé dans plusieurs tribunes : dans la France post-révolutionnaire, on avance dans l’espace public à visage découvert, comme une marque de modernité française."

Et ce malgré la théorie des miasmes qui aurait pu justifier l'usage du masque pour se protéger du “mauvais air”. 

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Pasteur démontre que les maladies sont dues à des microbes présents dans l'air

Louis Pasteur, chimiste et biologiste français (musée d'Orsay, Paris).
Louis Pasteur, chimiste et biologiste français (musée d'Orsay, Paris).
- Huile sur toile (1885) de Albert Gustav Edelfelt

C'est bien évidemment la découverte de l'omniprésence des microbes par Louis Pasteur qui va révolutionner les pratiques médicales et favoriser l'émergence des règles d'hygiène.

"Je compare souvent Pasteur à Christophe Colomb, je considère qu’il a découvert un nouveau monde ; ce monde existait, et c’est lui qui nous a montré qu’on vivait au milieu de microbes, qu’ils étaient partout : dans l’air, dans l’eau, sur les surfaces, etc.", confiait le biologiste moléculaire Maxime Schwartz dans l'émission "Matières à penser" en 2019.

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C'est en travaillant sur des vers à soie pour éradiquer une épidémie touchant la culture de la soie dans la Vallée du Rhône à partir de 1865, que Pasteur comprend que la maladie est due à des micro-organismes qui se transmettent par les larves infectées. Il prend conscience de l’importance des mesures d’hygiène dans les lieux d’élevage, et élabore sa théorie des germes, émettant l’idée que chaque maladie infectieuse pourrait être due à un microbe spécifique.

Fort de son succès en sériciculture (l'élevage des vers à soie), le scientifique est ensuite chargé de se pencher sur la "maladie du charbon", une fièvre aiguë qui touchait dans certaines régions de 20 à 50% des ovins et des bovins, et revenait à chaque saison dans certains champs. Il se heurte à une concurrence inattendue : celle de Robert Koch, un jeune médecin allemand, qui publie un article fin 1876 prétendant que le charbon est dû à un microbe. Pasteur reprend les expériences de Koch de manière plus poussée. À eux deux, ils démontrent que ce microbe particulier était responsable de cette maladie : "C’était la première fois qu’on démontrait de façon absolument claire qu’un microbe donnait une maladie", souligne encore Maxime Schwartz.

La dangerosité des postillons et les premiers masques chirurgicaux

À partir des découvertes de Pasteur et de son jeune rival Robert Koch, le monde médical comprend l’importance de développer des règles d'hygiène - même si le mal-aimé médecin hongrois Semmelweis avait eu cette même intuition trente ans plus tôt et avait sans succès tenté d'imposer aux soignants le lavage des mains. 

C’est d’ailleurs un médecin allemand qui travaillait avec Robert Koch, Carl Flügge, qui environ quinze ans plus tard, dans les années 1890, démontre que les postillons sont porteurs de microbes. C'est ce que relatait en 2018 un jeune médecin généraliste, Bertrand Hervé, dans sa thèse consultable en ligne :

Flügge fit prendre en bouche à un expérimentateur une petite quantité de bouillon de bacillus prodigiosus et le fit successivement parler lentement, à haute voix, tousser et éternuer. Pour recueillir les gouttelettes projetées, il plaça dans la chambre d’expérimentation des plaques d’agar (…). Il observa qu’en parlant à haute voix, les plaques d’agar se couvraient, même à plusieurs mètres de distance, de colonies de prodigiosus et même que ces colonies étaient encore plus nombreuses après un effort de toux. 

Fort de ce constat et connaissant le caractère pathogène de certains germes de la bouche, Flügge pressent que des maladies peuvent être transmises lors des opérations, par la bouche même des chirurgiens. L’un des premiers à tirer des enseignements de cette découverte est le chirurgien polonais Jan-Antoni Mikulicz Radecki, comme le précise encore Bertrand Hervé dans sa thèse :

Le premier "bandeau à bouche" imaginé par Mikulicz consistait en une simple compresse de mousseline assez épaisse et à très petites mailles, recouvrant le nez et les narines. Sur les conseils de Mikulicz, un de ses assistants, le docteur Wilhelm Hübener rechercha un moyen de protection sûr et commode contre les germes de la bouche et du nez. Il conçut un masque qui se composait d'une feuille de gaze hydrophile pliée en deux et fixée dans une monture en fil de fer. Ce masque, qui recouvrait la moitié inférieure du nez, la bouche et descendait au-dessous du menton, se fixait derrière les oreilles au moyen de branches de lunettes.

Des expériences menées avec des boîtes de Pétri démontrèrent que ces masques étaient extrêmement efficaces : que le médecin parle, tousse ou éternue, les boîtes de Pétri restaient stériles. Les masques chirurgicaux étaient nés !

Comment les masques ont colonisé le monde

Victimes de la peste de 1910-1911 en Mandchourie
Victimes de la peste de 1910-1911 en Mandchourie
- Thomas H. Hahn Docu-Images : "Historical photographs of China" / Wikipédia

C'est grâce au médecin chinois Wu Lien Teh que les masques furent utilisés pour la première fois lors d'une pandémie de peste qui fit des ravages en Mandchourie, dans les années 1910-1911 (50 000 morts), quelques années avant la pandémie de grippe espagnole. "Il fait ses études à Cambridge à la fin du XIXe siècle et devient l'un des grands spécialistes des maladies infectieuses et tropicales. Il retourne à Penang où il était né et, au début du XXe siècle, devient le héros de la pandémie de peste qui va toucher une partie de la Chine. On le taxe d’avoir imposé le masque dans l’espace public pour prévenir le plus largement possible la pandémie", raconte Laurence Monnais, avant de préciser que plusieurs de ses collègues, réfractaires à ses préconisations, furent contaminés et moururent.

En 1918 et 1919, la grippe espagnole, fait de 20 à 50 millions de morts et popularise le port du masque, notamment aux États-Unis. Ensuite, celui-ci semble disparaître quelques décennies en Asie avant de réapparaître dans les années 1960, 1970, 1980… notamment au Japon avec l'émergence de la "maladie de Minamata" due à une importante pollution au mercure par une usine pétrochimique : "Au-delà d'être un outil de protection individuelle contre les grands scandales de pollution chimique, il se fait symbole d’opposition, de critique sociale, communautaire, de l’État japonais qui n’a pas protégé sa population", précise Laurence Monnais. De là, le Japon étant considéré comme un modèle de modernité, le masque gagne à nouveau l'Asie de l'est et du sud-est : Taïwan, Hong-Kong, la Chine, où il est autant un outil de prévention, que de contestation (à Hong-Kong, un texte de loi empêche de se couvrir le visage pendant les manifestations…). En 2003, l'épidémie de SRAS finit de normaliser le port du masque… et inaugure l'obsession pour le stockage et la hantise de sa pénurie. Le monde occidental devient parallèlement plus familier aux masques, et commence à l'utiliser notamment en 2009 avec le virus de la grippe A. 

Aujourd’hui l'acceptation semble totale au point que même en France, pays de Gaulois rétifs et de fiers révolutionnaires, on coud des masques dans les chaumières pour tenter de se protéger du coronavirus. En attendant le retour en gloire des techniques pharmaceutiques avec la découverte tant attendue d'un vaccin pour échapper définitivement au confinement, le masque et les gestes barrières peuvent sembler un peu archaïques et la vessie de porc de nos ancêtres n'a rien à leur envier : la boucle est bouclée !