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Descendants d'immigrés maghrébins, éternel étrangers ? : la fabrique du mot "Beur"

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La marche pour l'égalité et contre le racisme, appelée parfois "Marche des Beurs", en novembre 1983 dans la région de Strasbourg.
La marche pour l'égalité et contre le racisme, appelée parfois "Marche des Beurs", en novembre 1983 dans la région de Strasbourg.
© AFP - MARCEL MOCHET

Previously. "Arabes, Français, quelle histoire !" est le thème de la 4e édition des Rendez-vous de l'Histoire du monde arabe, qui se tient du 25 au 27 mai. L'occasion de revenir sur l'histoire du mot "Beur", qui raconte celle des enfants d'immigrés maghrébins depuis les années 1980.

Les débats sur l'accueil des "migrants" et les polémiques sur les signes religieux qui se succèdent dans l'actualité démontrent la vivacité de l’ambiguïté de la société française vis-à-vis de la notion de différence. Or la différence génère multiplicité de mots dans l'histoire. "La Fabrique de l'Autre", c'est chaque mois dans l'émission "La Fabrique de l'Histoire" l'analyse d'un mot qui catégorise un groupe de gens, et une plongée dans l'histoire pour en comprendre la genèse. Alors que pour sa 4e édition, les Rendez-vous de l'Histoire du monde arabe ont pour thème "Arabes, Français : quelle histoire!", retour sur l'histoire du mot "Beur", qui date des années 1980.

Verlan du mot "Arabe"

A l'origine, "Beur" est le verlan du mot "Arabe" : inversé, le terme se transforme en "-be -a -ra", ce qui donne très vite la contraction "beur". Mais par ces mots d'"Arabe" puis de "Beur", ce ne sont pas les individus issus de pays arabes qu'on désigne, mais bien les populations des anciennes colonies du Maghreb venues en France, "Beur" renvoyant aux première et deuxième générations d'enfants de ces immigrés.

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Si le mot est entré en désuétude aujourd'hui, sa naissance et son parcours relèvent d'un processus historique qui marque encore notre époque. C'est dans les années 1980 que "Beur" se forme et connaît son heure de gloire : il est de plus en plus repris dans les médias et utilisé dans le langage courant. 

Ce n'est pas un hasard si c'est à cette période que le mot se diffuse : c'est l'époque où l'immigration se politise dans le débat public, et où le fait d'émigrer est de plus en plus associé à la notion d'origine. "Beur", et plus largement "immigré", renvoit aussi à une confusion : confusion entre le fait migratoire et la réalité sociale des personnes immigrées et surtout de leurs descendants, français.

Associé à la Marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983

Historiquement, le terme "Beur" est invariablement associé à l'un des événements politiques de la décennie 1980, la Marche pour l'égalité et contre le racisme. Cette Marche qui a relié Marseille à Paris entre octobre et décembre 1983 est restée dans les mémoires notamment pour sa force symbolique : c'est la première fois que les descendants d'immigrés maghrébins interviennent sur la scène publique pour prendre la parole, un geste fort et porteur de beaucoup d'espoir quant à leur reconnaissance.

Pour rappel, c'est à la suite des nuits de violence entre jeunes et forces de l'ordre dans le quartier des Minguettes à Vénissieux près de Lyon que l'idée d'une marche émerge. Elle est initiée par un jeune homme du quartier, Toumi Djaidja, soutenu par le père Delorme et le pasteur Costil de la Cimade. Les personnes qui vont rejoindre la Marche sont surtout des jeunes qui ont à l'esprit avant tout un souci d'égalité : être reconnus comme citoyens français à part entière, comme acteurs de la société française. C'est ce qu'indique l'intitulé-même de la Marche, qui place la notion d'égalité devant celle d'antiracisme.

"Beur" ou "Rhorho"?

Grâce notamment à cette Marche, la décennie 1980 est celle où le descendant d'immigré apparaît positivement dans l'espace public, pour raconter sa propre réalité. La figure positive du "Beur", véhiculée par les médias, est incarnée sur la scène musicale par les musiciens du groupe Carte de Séjour, emmenés par Rachid Taha.

Pour autant l'étiquette "Beur" n'est pas revendiquée par le groupe cosmopolite. Dans les paroles des chansons de Carte de séjour, c'est un mélange de langue arabe algérienne, de français et d'anglais qu'on y trouve...mais aucune trace du mot "Beur". C'est plutôt le terme « rhorho » qui est chanté : un mix d'arabe et de français qu'on emploie alors à Lyon et dans sa banlieue pour désigner le "frère", le "cousin". 

"Beur" et "beurgeoisie"

Si la Marche de 1983 a rendu visible des Français qu'on n'entendait jamais, le relais politique de ce mouvement n'a jamais vraiment eu lieu : la quête d'égalité a été assez vite reléguée au second plan, et la Marche finalement réduite au combat antiraciste.

La désignation médiatique de l'événement en "Marche des Beurs" a accompagné ce phénomène, et contribué à ériger une nouvelle figure, celle du descendant d'immigré prenant ses distances avec son origine sociale ouvrière, figure valorisée par la gauche au pouvoir. C'est à cette époque qu'apparaît alors le mot "beurgeoisie". 

Un mot ambigu, rejeté et finalement abandonné

L'incapacité des partis de gauche à relayer l'élan de la Marche conduit à l'étiolement du mouvement et à un rejet assez massif du mot "beur" au sein de cette jeunesse. Pour les uns, le terme masque un mépris social et raciste toujours à l'oeuvre, pour d'autres, le mot les maintient finalement dans le stigmate de l'étranger. 

Comme l'a montré le sociologue Abdelmalek Sayad, certains enfants d'immigrés maghrébins dans les années 1980 reprennent à leur compte le terme "Beur" par dérision, comme signe de l'impossibilité de se trouver un nom qui décrivent leur communauté de sort.

De "Beur" à "Musulman"

Le mot a progressivement été abandonné, et aujourd'hui, on peut dire qu'il n'en reste que son descendant, le mot "rebeu", verlan du verlan "Beur". "Rebeu" désigne encore les descendants d'immigrés maghrébins, mais reste cantonné à la langue familière, on le trouve rarement dans les médias.

Si "Beur" n'existe plus, sauf dans l'expression "Balck-Blanc-Beur" qui resurgit ici ou là, le processus de stigmatisation des enfants d'immigrés, quatre générations plus tard, est encore actif. Il se greffe sur d'autres mots, qui marquent comme une nécessité de maintenir la figure de l'étranger à l'intérieur même de l'ensemble des citoyens français. 

D'immigré qui renvoyait à la condition sociale, le langage est passé à "Beur" qui souligne une appartenance ethnique, avant aujourd'hui de se fixer sur le terme "musulman", générique fourre-tout où l'emporte finalement l'appartenance religieuse. Il faut noter que, comme souvent, la catégorisation enferme dans une logique d'affirmation ou de rejet de valeurs supposées communes, sans que soit audible ce que les individus eux-mêmes ont à dire sur leurs parcours particuliers.

Bibliographie

Stéphane Beaud , « Paroles de militants “beurs” Notes sur quelques contradictions d'une mobilisation politique », Genèses, 2000/3 ET avec Olivier Masclet. « Des « marcheurs » de 1983 aux « émeutiers » de 2005. Deux générations sociales d'enfants d'immigrés », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 61e année, no. 4, 2006

Abdellali Hajjat , « 61. La Marche pour l'égalité et contre le racisme », dans Histoire des mouvements sociaux en France. De 1814 à nos jours. Paris, La Découverte, « Poche/Sciences humaines et sociales », 2014

Ahmed Boubeker, « Les héritiers de la Marche peuvent-ils s’exprimer ? », Hommes & migrations, 1304 | 2013  ET « Les mondes de l'immigration des héritiers. Ancrages et transmigration », Multitudes, 2012/2 (n° 49)

Caroline Trouillet, « Les dérives sémantiques de l'immigration », Africultures, 2014/1 (n° 97)

Yasmine Marzouk, « L’étranger de l’intérieur », Journal des anthropologues, 72-73 | 1998

Philippe Hanus, « Vous avez dit rock arabe ? Retour sur la trajectoire du groupe Carte de séjour (1980-1989)  », L’Année du Maghreb [En ligne], 14 | 2016