Désenchantés, des journalistes quittent le métier

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Désenchantés, des journalistes quittent le métier

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Perte de sens de leur métier, précarité, burn out sont des raisons qui poussent les journalistes à quitter le métier. Ici lors d'un point presse à Marseille, le 3 juillet 2020.
Perte de sens de leur métier, précarité, burn out sont des raisons qui poussent les journalistes à quitter le métier. Ici lors d'un point presse à Marseille, le 3 juillet 2020.
© Maxppp - Nicolas Vallauri

Entretien. Depuis dix ans, le nombre de journalistes ne cesse de baisser. La profession fait pourtant toujours autant rêver, à en croire les chiffres des candidatures aux écoles de journalisme. Même si la carrière d’un journaliste ne dure en moyenne que quinze ans. Une enquête tente d’en connaître les raisons.

En 2020, 34 182 journalistes étaient détenteurs de la carte de presse. Ils étaient 37 390 en 2009. Depuis cette date, le nombre de journalistes n’a cessé de diminuer et la proportion de pigistes (de journalistes payés au sujet ou à la journée) n’a elle cessé d’augmenter. Pourtant, les aspirants journalistes sont toujours aussi nombreux. Dans la plupart des écoles reconnues par la profession (il en existe 14 au total), le nombre de candidats a même tendance à augmenter, avec une forte hausse observée cette année (+30% à l'Institut de journalisme de Bordeaux, par exemple). Une augmentation pour 2021 qui semble due au mode de recrutement à distance, moins coûteux pour les candidats et plus simple logistiquement.

La commission de la carte de presse avance différents facteurs : la crise traversée par les médias à la fin des années 2000, les critères de rémunération pour détenir la carte de presse qui ne sont pas respectés (des journalistes qui travaillent comme auto-entrepreneurs et non salariés et ne peuvent donc pas être titulaire d'une carte de presse) mais aussi un certain nombre de journalistes qui quittent tout simplement la profession.

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Le 11 août 2020, la journaliste de Vice Justine Reix a publié un article sur le sujet. Après un appel aux témoignages sur les réseaux sociaux, elle explique avoir reçu plus d’une centaine de réponses de journalistes ayant quitté le métier. Dans les raisons invoquées, Justine Reix retient "la perte de sens du métier qui est beaucoup ressorti, le côté financier également – plutôt chez les jeunes journalistes – et la difficulté du métier d’un point de vue psychologique avec beaucoup de stress." 

C’est à ces raisons que se sont intéressés Adénora Pigeolat, éducatrice spécialisée en formation, et Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias, dans leur livre " Hier, journalistes. Ils ont quitté la profession"__, publié aux éditions Entremises. Une enquête auprès de 55 ex-journalistes qui ont quitté le métier depuis moins de cinq ans et qui se veut comme une alerte à la profession. 

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Quelles sont les grandes raisons qui poussent les journalistes à quitter le métier ? 

Ce qui nous a surpris dans ces entretiens car cela est surreprésenté, c’est la question des valeurs. C'est-à-dire ce que la personne souhaitait faire en devenant journaliste et ce qu’elle n’a finalement pas trouvé. Nous avons appelé cela le désenchantement. Il renvoie à ce que les journalistes appellent une perte de sens. Ils sont arrivés dans cette profession avec une image de celle-ci. Par exemple, l’enquête, le reportage, donc une image d’activité ou une image quant à leur rôle : un rôle social, jouer un rôle pour les autres. Et ils ont le sentiment que ce qui leur est demandé ou le rendu de ce qu’ils publient, disent à la radio ou montrent à la télévision ne correspond pas à ce rôle. D’autres ont l’impression de ne pas pouvoir réellement s’exprimer. Beaucoup d’entre eux sont par exemple restés très longtemps des "journalistes assis" donc ils ne pouvaient pas aller sur place interroger des gens. Au bout d’un certain nombre d’années, cela leur a paru incompatible avec ce qu’ils voulaient faire, aussi bien en termes d’envie, d’activité, que de rôle social. 

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C’est ce que vous appelez "le journalisme superficiel"

Certains parlent effectivement d’un journalisme superficiel ou qui va être assez redondant. Cela renvoie souvent à des choses que le journaliste fait sur un poste "desk web" c’est-à-dire travaillant essentiellement pour des sites d’information sur internet où il s’agit souvent d’un travail en seconde main sur des textes déjà publiés par des agences par exemple.

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Est-ce dû aussi à l’information en continu et à la "course au clic" pour les sites internet ?

Pour l’information en continu, certainement. Mais c’est loin d’être la seule configuration. Les problèmes sont divers selon la catégorie de journalistes. Il y a trois grands publics : les jeunes de moins de 35 ans, les quarantenaires qui sont souvent d’ailleurs des femmes, et des personnes plus âgées confrontées à une évolution de leur carrière. 

Chez les jeunes, la précarité est souvent évoquée, c’est-à-dire l’enchainement de CDD, de piges et parfois l’obligation d’être à cheval sur l’activité journalistique et une autre activité pour pouvoir tout de même en vivre. Pour certains, il y a aussi une dépendance financière par rapport au conjoint voire aux parents. Puis, ils finissent par être obligés d’arbitrer car ils ont l’impression que financièrement, ils ne s’en sortent pas ou ils ne voient pas comment évoluer dans la vie dans une telle précarité. 

Il y a aussi des cas de journalistes qui ont bien réussi, qui font par exemple du reportage ou de l’enquête mais qui, notamment chez les femmes, sont confrontées à certaines conditions à l’intérieur ou à l’extérieur des rédactions. Nous avons été frappés de voir que des thèmes évoqués dans le débat public comme le harcèlement, la discrimination ou le plafond de verre – c’est-à-dire des difficultés à évoluer dans la profession, étaient très présents dans les motifs, notamment chez les femmes. Il faut d’ailleurs souligner que dans notre groupe, les femmes sont nettement plus représentées que les hommes. Notre type d’enquête est qualitatif, ce sont des entretiens dont on ne peut pas assurer une représentativité sociologiquement donc en réalité, il n’y a peut-être pas forcément autant de femmes [qui quittent le métier]. Mais je pense que cela indique sans doute quelque chose, d’autant plus que des études, notamment à l’étranger comme une étude belge faite par l’Association des journalistes professionnels, montrent un phénomène comparable sur la représentation des femmes.

Vous évoquiez la place du journaliste dans la société. A-t-elle évolué au point de pousser certains à quitter le métier ?

Ce n’est pas un facteur immédiatement mis en avant. Parfois, les journalistes ont l’impression de ne plus jouer leur rôle et on leur fait remarquer. Ils y sont confrontés par exemple sur les réseaux sociaux. Là où la question du durcissement du rapport avec la société, avec le public, est visible. C’est aussi dans les cas de burn out. D’après les professionnels du soin (psychologues, psychiatres, médecins du travail) spécialistes de ces questions de burn out, le sentiment de dévalorisation, d’hostilité de la part du milieu professionnel ou ici du contexte dans lequel les journalistes travaillent, font partie du burn out. Que ce soit sur les réseaux sociaux, avec des interlocuteurs, parfois sur le terrain comme lors de manifestations, certains journalistes se retrouvent dénigrés, insultés, parfois frappés, comme dans les manifestations des "gilets jaunes" par exemple. Certains nous parlent aussi de violences qu’ils ont connues lors de mobilisations antérieures, par exemple, contre la loi El Khomri (ou loi Travail). Et cela intervient comme un facteur qui va prédisposer ou entrer dans les phénomènes de burn out. 

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Il y aussi le phénomène des "fake news", cela a-t-il des conséquences ?

Cela n’a pas tellement été présent dans les entretiens. C’est plutôt le sentiment d’une activité qui s’est durcie en devenant plus rapide, plus dense. Les journalistes locaux, appelés les localiers, doivent travailler sur davantage de supports. Il y a le sentiment de ne pas arriver à faire un travail suffisamment approfondi ou en tout cas qui ne satisfait pas les personnes qui le réalisent et qui devient peut-être plus fragile face à cette ambiance des fake news. 

Le confinement a-t-il joué ?

Notre mode d’enquête qui englobait toutes les situations de départ depuis cinq ans fait que beaucoup de journalistes avaient déjà quitté la profession au moment du confinement. Il n’y a pas eu de fort décrochage. Nous observons deux motivations chez celles et ceux qui sont partis à cette période. Pour les précaires, certains se sont retrouvés sans rien, du jour au lendemain et ont donc dû rebondir. La nécessité les a poussés à changer de voie. Pour d’autres, c’est le contexte : moins de travail, la mise en place du télétravail. Cela leur a permis de réfléchir à leur métier et a fait remonter toute une série d’insatisfaction. Et par conséquent, l’idée qu’il fallait peut-être réfléchir à autre chose. [Le ministère de la Culture vient d'annoncer une aide sociale exceptionnelle au bénéfice des journalistes pigistes ayant subi une diminution d’activité en raison de la crise de la Covid-19, NDLR]

Quelle aide vient de proposer le ministère de la Culture aux journalistes pigistes ? Reportage de Maxime Tellier.

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Un phénomène est assez paradoxal : on observe de plus en plus de candidats aux écoles de journalisme, de plus en plus de journalistes qui quittent le métier et surtout de plus en plus jeunes ?

Cette envie demeure effectivement toujours. D’ailleurs, on pourrait imaginer que les personnes qui quittent précocement la profession sont celles qui auraient eu des cursus de formation fragile. Dans notre échantillon, ce n’est pas le cas. Ce sont des personnes qui ont eu de "bonnes" formations, qui ont souvent eu envie d’exercer ce métier très tôt, parfois dès l’adolescence voire l’enfance, et qui ont énormément investi, personnellement et financièrement, pour accéder à ce métier. La proportion de jeunes dans notre enquête, le raccourcissement des carrières, a été une grande surprise pour nous. Presque la moitié de notre échantillon a moins de 35 ans mais on a aussi des moins de 30 ans ! Étant donné les cursus longs, les journalistes arrivent dans la profession vers 24-25 ans. Cela signifie que certains sont restés à peine cinq ans. C’est cela qui est nouveau, me semble-t-il. Il y a toujours cette envie, cette appétence, cette motivation pour devenir journaliste. Mais beaucoup plus tôt, certains d’entre eux vont avoir le sentiment de ne pas être à leur place, que cela ne correspond pas à ce qu’ils s’imaginaient et vont donc décider de partir. Cela peut d’autant plus être le cas des jeunes, bien formés qui vont avoir davantage de possibilités de se réorienter. 

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Cela veut dire qu’on fantasme encore beaucoup le métier de journaliste ?

Cela fait partie des pistes. Ce livre est un peu une alerte, une invitation à prendre conscience du problème et à approfondir certaines pistes. L’une d’elles serait d’étudier l’évolution des motivations à l’entrée dans les écoles de journalisme. Chez les plus jeunes avec qui nous nous sommes entretenus, ces motivations n’ont pas beaucoup changé. Il y a toujours cette notion de journalisme tourné vers les autres, la société, le reportage ou l’enquête qui révèle des choses et éventuellement, la belle expression qu’elle soit orale ou écrite.

On aimerait que la profession, les pouvoirs publics au niveau du ministère de la Culture ou de l’Enseignement supérieur s’interrogent davantage sur ce phénomène. Mais c’est un phénomène de non-dit, pour ne pas dire de déni de la part de la profession, que ce soit les syndicats, les rédactions en chef pour les ressources humaines. Pourtant, il est très présent. Il faudrait donc lancer des enquêtes à plus grande échelle (du qualitatif). 

Les employeurs ne font rien ?

On ne peut pas dire cela mais je pense que certaines entreprises sont dans le déni et ont tendance à répondre que c’est anecdotique, que cela a toujours existé. Des entreprises, dans des secteurs très différents, ont mis en place des dispositifs. À Radio France, il y a par exemple des enquêtes sur les risques psychosociaux qui ont été développées ces dernières années. À Bayard, un dispositif de rendez-vous entre les journalistes, leur hiérarchie et les ressources humaines a été mis en place. Au Figaro et au sein du groupe EBRA (quotidiens de l’Est de la France), il y a un processus d’enquêtes ou de recherches d’aménagements. Au Figaro, sont mises en place des recherches d’aménagements de postes pour éviter que les jeunes journalistes ne se retrouvent que sur du "desk web" donc une activité "assise" et puissent faire de l’enquête ou du reportage.

Le phénomène de changement de carrière est-il plus important chez les journalistes que dans d’autres métiers ?

Cette enquête ne permet pas de le savoir. Cela fait partie des pistes qu’il faut étudier. Cette enquête va se poursuivre dans les années qui viennent et c’est aussi une invitation aux autres chercheurs et spécialistes du domaine à continuer ce travail. Le phénomène du burn out se retrouve évidemment dans d’autres professions. Par exemple en ces temps de Covid-19 dans les professions du soin. C’est particulièrement frappant. Il y a aussi l’enseignement. Je pense qu’il faut engager un travail comparatif ou des échanges avec des chercheurs dans d’autres domaines. Mais aussi avec des chercheurs étrangers pour mener des comparatifs internationaux afin de savoir s’il y a un contexte particulier à la France ou si c’est un phénomène qui se retrouve dans d’autres pays. 

Différents aspects vont aussi être poursuivis avec la Conférence nationale des métiers du journalisme. L’an prochain, nous nous consacrerons à la question des jeunes. Dans notre enquête, il est démontré que l’origine sociologique des personnes qui partent est beaucoup plus diversifiée que ce que l’on imaginait pour la profession. Il y a un nombre significatif d’enfants d’employés, d’ouvriers, d’agriculteurs. Ce qui n’est pas l’image que l’on imaginait des origines de cette profession à laquelle il est souvent reproché d’être trop concentrée sociologiquement sur des catégories intellectuelles ou de cadres supérieurs… Il y a donc une proportion significative de personnes d’origine sociale beaucoup plus diverse. Mais certains nous disent aussi dès l’école "J'avais l’impression de ne pas être à ma place", c’est donc une piste à approfondir : "Le fait de devoir gérer une origine sociale un peu plus diverse que le modèle général de la profession prédispose-t-il à partir car la personne n’aurait pas trouvé sa place ou aurait été moins soutenue ?"