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Dessin ou couleur ? De Raphaël à Klein, l'œuf ou la poule de la peinture

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"La Baigneuse Valpinçon" de Jean-Auguste-Dominique Ingres · "La liberté guidant le peuple, d'Eugène Delacroix
"La Baigneuse Valpinçon" de Jean-Auguste-Dominique Ingres · "La liberté guidant le peuple, d'Eugène Delacroix
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Qu’est-ce qui, du trait ou de la couleur, sculpte l’espace d’une toile ? De la primauté du dessin à la Renaissance jusqu’à la conception des couleurs comme des êtres vivants, de Raphaël à Yves Klein, panorama d'un débat clivant qui a traversé des siècles d’histoire de l’art.

C'est un débat dont les prémices remontent à la Renaissance italienne, et qui, jusqu’au XXe siècle, a fait couler des litres d'encre et a déchiré les plus fervents défenseurs de la ligne et de la couleur jusqu'à l'émergence de l'art abstrait. C'est ce que soulignait l'historien Michel Pastoureau en 2013 dans l'émission "Hors Champs" :  

Jusqu’à Klein, jusqu’à l’art abstrait, jusqu’à l’art non-figuratif, il y a cette violente opposition entre le trait et la coloration. 

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Qu'est-ce qui, du dessin ou de la couleur, est le plus important en peinture ? Un débat que l'on retrace volontiers alors que le Salon du dessin se déroule en ce moment à Paris, du 21 au 26 mars 2018. 

Titien - Raphaël, Poussin - Rubens : la primauté du trait, le danger de la couleur et le dessin à dessein 

Perçue depuis l'Antiquité comme un objet de mystère, la couleur s'échappe autant qu'elle échappe à la définition. On craint qu'elle soit excessive, et uniquement du domaine de l'apparence. Le trait, au contraire, est synonyme de maîtrise et de rigueur, perçu comme un objet de structuration, relevant de l'essence. 

C’est dans ce contexte qu’émergent, en Italie, à la fin de la Renaissance, les premières occurrences de ce qui sera ensuite un feuilleton à rebondissements de l’histoire de l’art. D’un côté Raphaël, partisan du dessin, il disegno ; de l’autre Titien, défenseur de la couleur, il colorito. Aux arguments esthétiques et moraux se superposent rapidement des questions sociales relatives au statut de l’artiste. C’est ce qu’expliquait la philosophe Jacqueline Lichtenstein, au micro d’Adèle Van Reeth en janvier 2013 dans “Les Chemins de la philosophie”

Ce que les défenseurs du dessin reprochent à ceux qui veulent mettre en avant le coloris, c’est de mettre en danger le statut de la peinture qui avait accédé depuis peu de temps à la dignité d’une activité noble. Ils reprochaient aux défenseurs du coloris, au fond, de vouloir ravaler le peintre au rang de teinturier, alors que tout l’effort de la Renaissance avait consisté à montrer qu’un peintre n’est pas un teinturier, n’est pas un fabricant. C’est l’idée moderne de l’artiste qui apparaît à ce moment-là.

La couleur éloquente de la peinture (Les Chemins de la Philosophie, 09.01.2013)

58 min

(Durée : 58'34) 

Quelques décennies plus tard, le débat arrive en France. A l’image de la querelle des Anciens et des Modernes qui agita la littérature, voici en peinture la querelle des poussinistes et des rubénistes. Derrière Nicolas Poussin, les partisans du dessin ; avec Rubens, les défenseurs de la couleur. A l’Académie royale de la peinture et de la sculpture, les esprits s’échauffent, et les partisans de la couleur obtiennent quelques reconnaissances, même si la primauté reste au dessin, indéniablement. Jusqu'au XVIIIe siècle d'ailleurs, le mot "dessin" s'écrivait "dessein", montrant combien cette conception du trait était inscrite dans la langue, soulignait Jacqueline Lichtenstein dans cette même émission :  

"Disegno" en italien, désigne à la fois le contour et le projet intellectuel, l’intention. C’est une activité mentale et une activité matérielle. Le mot "dessin" en français, qui est une traduction de "disegno", s’est écrit avec un “e” jusqu’au XVIIIe siècle. C’est-à-dire que l’on a toujours pensé le dessin, contour, comme un dessein, projet, ou intellectuel. On comprend à partir de là que la peinture soit perçue comme un danger

Ingres - Delacroix : quand les partisans de la couleur négociaient sa reconnaissance 

Au XIXe siècle, on retrouve à nouveau les deux camps : les partisans de la ligne, dans le sillage d’Ingres ; et les défenseurs de la couleur avec Delacroix. Entre-temps, des recherches autour de la lumière ont émergé, de la physique de Newton aux approches philosophiques. Au micro de Laure Adler, Michel Pastoureau pointait l’importance de la pensée hégélienne : 

Pendant longtemps, le dessin a tenu la primauté, et les coloristes ont eu du mal à imposer leurs idées. Il faut vraiment attendre les philosophes et Hegel qui pensent que la peinture, c’est d’abord de la couleur, parce que seule la couleur peut rendre compte du vivant. 

Les débats sont vifs et les affrontements certains. Dans ses écrits critiques sur l'art, Charles Baudelaire, qui a pris le parti de Delacroix et des coloristes, affirme avec une formule mordante et ironique : « M. Ingres adore la couleur, comme une marchande de modes. C’est peine et plaisir à la fois de contempler les efforts qu’il fait pour choisir et accoupler ses tons… »

Dessin ou couleur, le conflit est dans tous les esprits, mais les peintres commencent à s'en libérer progressivement, comme ce fut le cas d'Edgar Degas par exemple. Degas, "lui qui, malgré son culte de Monsieur Ingres, avait admiré passionnément Delacroix" écrivait son ami Paul Valéry dans un ouvrage Degas danse dessin dédié au peintre. Détails de mains, esquisses de danseuses ou encore portraits : l'artiste concevait le dessin comme une sorte de laboratoire et d'expérimentations de ses tableaux. En 1972, sur France Culture, l'on pouvait entendre une lecture de cet ouvrage qui retraçait l'art de Degas à travers les mots de Valéry : 

Anniversaire Paul Valery : Degas, danse, dessin (12.02.1972)

35 min

(Durée : 35'02) 

Matisse et Klein : l'émancipation de la couleur

Au début du XXe siècle, Henri Matisse amorce un changement décisif pour la couleur, en changeant le rapport de force dans le débat. C'est ce qu'expliquait Dominique Fourcade dans un documentaire diffusé sur France Culture en 1993 dans l'émission "Une vie une oeuvre" : 

En 1904 (ndlr, avec le tableau Luxe, Calme et volupté), Matisse fait un premier pas vers une démarche dans laquelle il confie à la couleur le soin d’exprimer la forme, et non plus au dessin. Il confie donc à la couleur le soin d’exprimer la forme, puis il confie à la couleur le soin d’exprimer l’espace. Cela aboutit à modifier le rôle de la couleur, l’être de la couleur, et modifier même toute façon de peindre et toute façon de voir le monde. 

Henri Matisse (Une vie une oeuvre, 14.01.1993)

58 min

(Durée : 58'32)

Jusque dans les années 1960, la couleur a parcouru son chemin jusqu'à devenir totalement centrale, comme ce fut le cas pour Yves Kein qui donna son nom au Bleu IKB, International Klein Blue, et affirmait : 

Pour moi, les couleurs sont des êtres vivants, les véritables habitants de l’espace, la ligne elle, ne fait que le parcourir, que voyager au travers. Elle ne fait que passer.

Défenseurs du dessin ou partisans de la couleur : derrière l'opposition binaire, les choses ne sont pourtant pas si manichéennes. En revenant sur l'histoire de ce débat entre la couleur et le dessin, la philosophe Jacqueline Lichtenstein rappelait au micro d'Adèle Van Reeth toute l'ambiguïté de la situation : d'éminents coloristes sont aussi de grands dessinateurs, et inversement. Les deux sont essentiels à la création d'un tableau, les peintres le savent bien. Au fond, affirmait-elle, ce qui est en jeu, c'est moins la pratique de la peinture elle-même que sa définition.

Archives INA - Radio France