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Detroit, tombeau d'Aretha Franklin et d'un certain âge d'or noir américain

Par
Stevie Wonder en 1966.
Stevie Wonder en 1966.
© Getty - John D. Kisch

Aretha Franklin n'a jamais signé sur le label Motown. Mais, comme lui, la chanteuse soul est née à Detroit, et y sera enterrée ce vendredi, épousant de près le destin de la ville du Nord des Etats-Unis, comme celui d'une maison de disques emblématique de la musique noire des années 60.

Detroit, capitale de la musique noire ? C’est l’image qui colle à la ville du Michigan, aujourd’hui plus que jamais tandis qu'on y enterre Aretha Franklin, reine de la soul music, née à Détroit où elle est morte, le 16 août 2018. C’est dans les années 1960 que Detroit s’imposera comme un haut lieu de la soul, notamment à la faveur du label Motown, pierre angulaire de ma musique noire dans l’industrie du disque outre Atlantique. Et si Aretha Franklin n’a jamais signé le moindre tube sur le label Motown, son nom comme celui de la maison de disque restent inextricablement liés à l’histoire de la ville de Detroit. 

En savoir plus : Aretha Franklin : au nom du père, du groove et du Saint-Esprit

Motown Tamla Records naît le 12 janvier 1959. D'abord sous le nom du label Tamla, avant que la maison de disques ne devienne, un an plus tard, "la Motown". Aux manettes, Berry Gordy, un natif de Detroit qui voit le jour en 1929 dans cette ville du Michigan, à une époque où les Noirs, historiquement originaires du Sud esclavagiste des Etats-Unis, ont entamé ce qu’on nommera “la grande migration” en direction des villes industrielles du Nord - Chicago, Detroit... Un demi-siècle après l’abolition de l’esclavage - en 1965, sous Abraham Lincoln - mais alors que la ségrégation est évidemment toujours en vigueur dans les Etats du Sud, ces exilés de l’intérieur se déploient autour de la ceinture industrielle septentrionale, à la faveur des vagues d’embauche et des usines qui poussent comme des champignons sur le flanc Nord du pays.

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Quand les émeutes fumaient encore

Pendant les émeutes raciales de 1943 à Détroit.
Pendant les émeutes raciales de 1943 à Détroit.
© Getty

Quand Berry Gordy crée la Motown, le souvenir des grandes émeutes qui avaient embrasé Detroit en 1943 fume encore. Cette année-là, la police avait ouvertement épousé le camp des Blancs et Roosevelt, le Président démocrate en poste à la Maison blanche, n’avait pas cru bon prendre la législation ségrégationniste à bras le corps, s'estimant trop dépendant de l'électorat démocrate des Etats du Sud. Même son épouse, Eleanor, dont les biographes souligneront un attachement plus grand encore à l’émancipation des Noirs, n’infléchira pas sa part d’aveuglement quant à l’urgence raciale. Detroit sort de la Seconde guerre mondiale plus forte - c’est l’âge d’or de l’automobile américaine -, et plus fragmentée que jamais. 

À lire : Rosa Parks ou Linda Brown : des victoires et pourtant, la ségrégation raciale...

C’est à Detroit que se livrent une concurrence acharnée General Motors et Ford, deux rivaux, géants de l’automobile, dont Radio France cherchera à raconter l'épopée en envoyant en 1955 l'un de ses journalistes en reportage pour raconter les chaînes de montage et l'arrogance tranquille d'une ville qui connaît son âge d'or. Aucune mention de la question raciale dans ce document sonore, alors que 1955, est justement l’année du boycott des bus plus au Sud, en Alabama, après l’arrestation de Rosa Parks. Mais à cette époque, dans l’histoire qui s’installe, Detroit campe d’abord une ville de l’émancipation des Noirs par un versant moins politique. Au point que pour certains historiens, Detroit se serait même attachée à apparaître comme un symbole du capitalisme noir

En savoir plus : Une Histoire de la Motown par Adam White

C’est ainsi une histoire moins frictionnelle que la Motown entend projeter, dès ses débuts, lorsque sont gravés les tout premiers titres en 1959, à l'instar de la chanson Come to me de Marv Johnson. 

Suivront, parmi les artistes de la galaxie Motown, The Temptations, The Supremes, The Jackson Five, Stevie Wonder... En musique, on appellera ce son qui porte l’emprunte Motown la “Northern Soul”, et plus spécifiquement le crossover. Comprenez : une musique faite par des Noirs... pour des Noirs et des Blancs. L’enjeu de la réussite de la Motown est de séduire large, au-delà d’une audience communautaire, et dans un registre peut-être moins rugueux - moins puriste, pourront dire les détracteurs. 

Berry Gordy et Stevie Wonder dans le studio Motown.
Berry Gordy et Stevie Wonder dans le studio Motown.
© Getty - Steve Kagan/The LIFE Images Collection

Le capitalisme comme libération

Pourquoi cette vision moins frontale de l’émancipation ? Suzanne E. Smith, une historienne américaine qui a travaillé sur les liens entre la Motown et la communauté noire (Dancing in the Street: Motown and the Cultural Politics of Detroit), s'attache par exemple à montrer combien Berry Gordy, le fondateur du label, a été marqué par l’influence de deux figures en particulier : Booker T. Washington et Marcus Garvey. 

Début XXème, ces deux hommes encourageaient notamment les Noirs à privilégier la réussite économique comme levier d’émancipation. Booker T. Washington, né esclave, s’était ainsi distingué en publiant, en 1901, un livre à succès, Up Slavery, qu’on pourrait traduire par En finir avec l’esclavage. Il sera le tout premier Afro-Américain invité à la Maison blanche à un dîner officiel, du temps de Theodor Roosevelt. 

A mesure que la lutte pour les droits civiques se consolidera dans une veine plus frontale, une partie de la communauté noire de Detroit, dans le sillage de la Motown, tentera d’écrire une autre histoire de la culture afro-américaine. Des ponts existeront cependant bien : c’est la Motown qui grave sur un disque la voix de Martin Luther King à l'occasion de son discours de 1963, The Great March to Freedom. Mais la maison de disques gardera tardivement l’image d’un certain conservatisme, par exemple parce son patron prendra soin de marquer ses distances avec Malcolm X lorsque ce dernier se rendra en 1965 à Detroit. C’est là que l’activiste prononcera son tout dernier discours avant d’être assassiné peu après, en février 1965, à Harlem…

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A son apogée, la Motown restera non seulement l’entreprise noire de Detroit la plus rayonnante… mais aussi celle qui engrangera le plus gros chiffre d’affaires de tous les Etats-Unis. Mais si l’âge d’or de Motown coïncide avec celui de la ville, Detroit se désindustrialisera tandis que Berry Gordy décidera de s’installer sous le soleil californien. C’est la fin d’une usine à rêves en noir et blanc, et déjà le début d’une violente désagrégation du tissu social à Detroit, qu’accompagnera cette fois l’essor de la techno en guise de bande son. Moins de trente ans plus tard, en 2013, la ville était officiellement en faillite

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