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Deuil en confinement : "Ne pas focaliser son attention sur 'je n’étais pas là'"

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Des obsèques en comité restreint pendant le confinement en raison de l'épidémie de coronavirus, Saint-Denis (La Réunion), le 20 mars 2020
Des obsèques en comité restreint pendant le confinement en raison de l'épidémie de coronavirus, Saint-Denis (La Réunion), le 20 mars 2020
© Maxppp - Emmanuel Grondin

Entretien. Le confinement limite grandement la possibilité d’organiser des obsèques pour les personnes disparues pendant cette période. Impossible pour les proches de se rassembler en nombre ou de traverser le pays pour y assister. Des contraintes qui, pour les vivants, compliquent le processus de deuil.

Plus de 3 000 personnes sont mortes du coronavirus depuis le début de la pandémie en France. Pour chacune d'entre elles, tout comme pour les personnes décédées d'une autre cause durant cette période de confinement, les cérémonies d’obsèques sont fortement perturbées : elles sont limitées à 20 personnes du premier cercle familial de la personne décédée et impossible pour les proches qui vivraient éloignés de s’y rendre. La cérémonie est un moment indispensable dans le processus de deuil et son absence immédiate risque d’en compliquer le déroulé. À nous d’inventer alors d’autres rituels pour compenser l’absence de ceux existant depuis des millénaires, comme le suggère le psychiatre et auteur du livre Vivre le deuil au jour le jour (éd. Albin Michel), Christophe Fauré

Avons-nous déjà été confrontés à une situation telle que celle que nous vivons actuellement, à savoir un grand nombre de décès quotidiens et l’impossibilité pour beaucoup de proches de se rendre à des obsèques ?

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Il y a deux choses : les pertes brutales sans pouvoir voir les corps et l’impossibilité d’accompagner des personnes en fin de vie en raison du confinement. Dans les deux cas, ce sont des situations que l’on retrouve lors des catastrophes naturelles, qui impliquent beaucoup de personnes ou des accidents d’avion. Lorsque le vol Rio-Paris a disparu en mer, par exemple, il n’y avait pas de corps et donc pas de possibilité de sépulture. C’est une situation similaire aujourd’hui avec une mort brutale associée à l’impossibilité d’avoir un support du corps de la personne pour les obsèques [pour les personnes qui décèdent du Covid-19, les soins funéraires sont interdits et les cercueils fermés lors des obsèques, ndlr] mais elle est intensifiée car elle couvre le niveau mondial. La situation n’empêche cependant pas le processus de deuil. Il débute dès l’instant où vous perdez un proche, confinement ou pas. C’est un processus de cicatrisation. 

Lorsque vous avez une plaie profonde sur le bras, il y a une intelligence inhérente au corps qui va faire en sorte de le protéger par un mécanisme de cicatrisation. Il se met en place de façon naturelle, complètement involontaire et salutaire pour notre corps afin de préserver son intégrité. Le processus de deuil, c’est exactement la même chose. Il y a une très profonde blessure psychique et il y a automatiquement un processus qui se met en place pour tenter de cicatriser et de préserver la santé psychique de la personne. Ce qui veut dire que si l’on ne trouve pas de corps ou s’il n’y a pas d'obsèques, le processus de deuil se met tout de même en place, au niveau inconscient. Les cérémonies, les rituels que les êtres humains mettent en place depuis des millénaires viennent accompagner le processus de deuil, le faciliter et remettent une dimension sociale et spirituelle à ce mécanisme. Mais "par chance", il y a un processus de deuil inconscient, qui nous échappe et nécessaire pour notre intégrité.

L’éloignement, l’impossibilité de se rendre à des obsèques actuellement compliquent-ils ce processus de deuil ?

Le fait de ne pas pouvoir assister aux obsèques ou accompagner la personne en fin de vie avant son décès va venir interférer dans le deuil mais cela ne va pas bloquer le processus. Les obsèques ou l’accompagnement, s’ils sont des éléments qui facilitent le deuil, ne sont pas la condition première pour que le processus s’initie. Il est néanmoins nécessaire et utile, tant au niveau familial que sociétal qu’il y ait des rituels. Si les déplacements sont impossibles pendant la période de confinement, on peut imaginer plusieurs modalités : créer par exemple quelque chose de l’ordre du rituel avec la photo de la personne, une bougie, des fleurs, dire des textes, écrire ce que l’on ressent, ce qui est en lien avec elle ou ce que l’on a vécu avec elle. Et surtout, ne pas focaliser son attention sur "je n’étais pas là". C’est vraiment important. 

Dans un deuxième temps, une fois sorti du confinement, on peut imaginer une autre cérémonie, comme une deuxième cérémonie de souvenir. La première se fait avec les moyens du bord parce qu’on n' a pas la possibilité de réunir ses proches et d’honorer la personne comme on le souhaiterait. Mais il y aura toujours une fin à ce confinement et donc la possibilité de se réunir. C’est quelque chose qui va devoir être réinventé mais c’est important qu’il y ait cérémonie, d’une manière ou d’une autre. Même différée, ce sera aidant pour les personnes en deuil.

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Le virtuel peut-il aider à rendre le deuil concret ?

Oui, il rend non pas le deuil mais le décès concret. Tout ce qui va être mis en oeuvre est utile et le digital est extrêmement utile. La plateforme (que j’ai aidé à créer) mieux-traverser-le-deuil.fr devrait mettre en place ces prochains jours avec les organisateurs funéraires un accord pour proposer de filmer la cérémonie et de la suivre en direct grâce à un lien disponible sur la plateforme. Si ce n’est pas l’organisateur funéraire, un proche présent peut filmer et diffuser via YouTube, WhatsApp ou pourquoi pas un Facebook live ? Cela paraît complètement fou mais pourquoi pas ! Une diffusion de la vidéo peut aussi être imaginée lors de la deuxième cérémonie. 

Puis il existe des sites pour créer des mémoriaux en ligne où les proches peuvent poster des photos, des commentaires ou des messages de condoléances. Des forums permettent également d’accompagner le deuil à distance quand les proches ne peuvent pas être présents. Même si c’est virtuel, cela a un impact très fort sur les personnes en deuil, de pouvoir exprimer ses émotions ou son soutien, son affection et son amour, et de dire sa peine. Tout est à inventer, je ne sais pas quel sera l’impact réel, émotionnel mais ces options peuvent contourner le fait de ne pas être présent aux obsèques. 

Peut-il y avoir des conséquences d’un processus de deuil qui ne serait pas bien enclenché, à cause de la distance justement ? 

Certainement. Autant actuellement, ce sont les soignants à l’hôpital, qui s’occupent du corps, qui sont vraiment sur le front mais dans un deuxième temps, ce sont les soignants psychiques qui vont être très sollicités. Parce que de fait, il y aura beaucoup de culpabilité à ne pas avoir pu accompagner un proche en fin de vie (que sa mort soit due au Covid-19 ou pour toute autre raison). Tous ces mots qui n’auront pas pu être dits, ces pardons accordés ou reçus, ces paroles d’amour, ces ultimes opportunités de clore une relation dans la paix alors qu’elle était dans la guerre… S’imaginer aussi que la personne qu’on aime a pu mourir dans la solitude, complètement "abandonnée", dans un contexte parfois hyper médicalisé. Tout cela peut avoir un impact très fort sur le vécu émotionnel des gens et entraîner des complications de deuil. Et nous, la communauté psy au sens large, il faudra qu’on soit présents pour pouvoir accompagner cette souffrance psychique avec peut-être, je le redoute, une dimension post-traumatique et des séquelles pour les personnes qui cumulent à la fois la solitude, l’isolement car confinées seules, et un vécu de deuil, sans avoir l’étayage humain nécessaire pour les aider à enclencher le processus. Cela peut donner lieu à des difficultés psychiques accrues.  

Il y aura un impact, dont on ne connaîtra l’ampleur qu’après coup. On parle beaucoup des conséquences économiques suite au confinement et à la pandémie. Il y aura aussi d’énormes conséquences psychiques qu’il faudra prendre en compte de façon très sérieuse. Ce sera beaucoup plus silencieux, moins visible mais d’autant plus redoutable que ce sera dans la solitude et concernera des personnes qui n’auront pas forcément accès à l’aide nécessaire pour métaboliser cette peine, ces émotions, cette culpabilité. 

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Vous parliez des soignants, ils sont actuellement en première ligne dans la lutte contre cette épidémie et annoncent malheureusement des morts par dizaines… Y aura-t-il des conséquences psychologiques pour celles et ceux qui sont actuellement mobilisés ?

Oui. Certains, comme les soignants qui travaillent dans les services de soins palliatifs, de cancérologie, de réanimation, ont une certaine formation, un certain savoir-faire pour annoncer les décès. Mais il y a de nombreux soignants qui ne sont pas habitués à annoncer des décès de façon aussi importante et dans ce contexte d’urgence, d’angoisse et de non accompagnement. Aujourd’hui, ce sont eux qui prennent soin de nous, après, il faudra qu’on prenne soin d’eux. Pour le moment, ils sont comme un soldat sur le front qui ne se rend pas compte qu’il a un éclat d’obus dans le pied et c’est seulement la bataille terminée qu’il réalise que la douleur est insoutenable. Il y aura pour ces personnes des conséquences psychiques. Leur intensité dépendra de chacun et chacune. Les soignants ne se plaignent pas et comme beaucoup de policiers et militaires, ils ne disent pas leur souffrance psychique alors qu’ils auraient véritablement besoin de la dire pour qu’elle soit véritablement prise en compte.

Est-ce que des cérémonies collectives ou nationales peuvent compenser l’absence d’obsèques pour les familles ?

Si l’on commémore des morts, il faut que ce soit pour toutes les personnes décédées pendant cette période de confinement et honorer tous les proches qui n’ont pas pu assister aux obsèques et non singulariser les personnes touchées par le Covid-19. Ce serait terrible de dire à cette mère qui a perdu son enfant d’une leucémie durant cette période qu’elle et son enfant comptent moins que des personnes décédées à cause du Covid-19. La commémoration me semblerait contreproductive et extrêmement violente pour des personnes en deuil de disparus hors Covid-19. Si une cérémonie nationale concerne l’ensemble des personnes décédées durant cette période, pourquoi pas mais je pense que la solution est dans quelque chose de plus intime, avec ses proches. 

Avait-on oublié l’importance du deuil en France ?

Ce serait plutôt une question pour un sociologue car j’ai une vision très clinique et immédiate au vécu des gens. De manière globale et intuitivement, je dirais que oui. 

Nous avons tendance à occulter le vécu du deuil en pensant que c’est réglé en quelques mois, mais non. Ce processus dure sur plusieurs années. Cette période va peut-être réhabiliter la réalité du processus de deuil, l’importance de l’accompagnement de la fin de vie, des rituels après le décès mais aussi de l’accompagnement pendant plusieurs mois, voire années, des proches en deuil. 

Cette période va-t-elle rappeler le besoin de communion dans ces moments-là ?

J’espère que c’est l’une des leçons que nous tirerons collectivement de ce confinement. Jamais nous n’avons vu autant de groupes WhatsApp qui se créent, de personnes qui s’appellent, même des personnes assez distantes que l’on rappelle. L’enseignement qui ressort de ce confinement, c’est combien le lien, la proximité même par des mots ou à distance sont essentiels pour l’être humain, pour l’aider à traverser des épreuves quelles qu’elles soient. Si notre société arrive à saisir cela et à ne pas l’oublier après ce confinement, alors nous aurons au moins tiré quelque chose de grand et de beau de ces temps difficiles. 

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