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Deux cents ans après la pierre de Rosette : comment déchiffre-t-on une langue ancienne ?

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Le temple d'Hathor, en Egypte.
Le temple d'Hathor, en Egypte.
© Getty - Nick Brundle Photography

Il y a 200 ans Champollion réalisait ses premières percées dans le déchiffrement des hiéroglyphes. Deux siècles plus tard, c'est l'élamite linéaire qui vient d'être traduit. Avec quelles techniques les spécialistes parviennent-ils à décrypter des écritures, puis des langues, tombées dans l'oubli ?

En 1821, Champollion s'attaquait à la traduction de la pierre de Rosette. Armé de patience et d'une grande connaissance des langues - il en maîtrise une dizaine -, l'égyptologue parvient à déchiffrer, les premiers cartouches royaux inscrits sur la fameuse stèle, dont celui de Ptolémée V : l'égyptologie était née. Deux siècles plus tard, voici l'annonce qu'un archéologue français, François Desset, est parvenu à "craquer" l'élamite linéaire, une écriture non déchiffrée depuis plus de 4 000 ans, et dont le déchiffrement pourrait remettre en cause le fait que l'écriture ait été inventée en Mésopotamie. Cette annonce a provoqué une vague d'intérêt qui a surpris jusqu'au découvreur lui-même, débordé par les demandes d'interviews alors même que ses travaux sur le sujet ne sont pas encore parus. Preuve que la fascination pour le décryptage des langues oubliées est toujours bien présente, 200 ans après que Jean-Baptiste Champollion est parvenu à déchiffrer l'égyptien ancien. 

"Le déchiffrement de la pierre de Rosette a eu un tel retentissement médiatique que 200 ans plus tard, elle continue d'intéresser tout le monde ! estime Claude Rilly, chercheur au CNRS, l'un des plus grands spécialistes du méroïtique, la langue parlée par les pharaons koushites. A cet effet spectaculaire s'est ajouté un différend entre les Français qui l'ont trouvée et les Anglais qui l'ont récupérée : elle fait partie du butin des Britanniques qui ont vaincu les armées de Bonaparte. Il y a quelque chose de magique avec la pierre de Rosette : on imagine qu'on a trouvé une clé !"

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Sont-ce vraiment ces langues disparues, déchiffrées par les archéologues et les linguistes, qui suscitent un attrait irrésistible ? Ou plutôt l'action qui consiste à craquer un code, à percer un mystère insoluble ? Et faut-il nécessairement une "pierre de Rosette" pour chaque langue oubliée ? D'après les spécialistes, d'autres méthodes existent aussi.

La pierre de Rosette, découverte en 1799.
La pierre de Rosette, découverte en 1799.
© Getty - Universal History Archive

"Le bilingue, c'est le Graal, mais..."

"Le bilingue c'est toujours le Graal. C'est toujours ce qu'on recherche !" assure Claude Rilly, avant de temporiser quand on en vient au méroïtique, la langue à laquelle il consacre ses recherches. "J'ai bien quelques textes de bilingue, mais c'est à mourir de rire... J'ai vu une jarre sur laquelle il est écrit, en démotique, "Vin d'Egypte" et en dessous, en méroïtique, "Ça vient d'Egypte". Cela ne nous emmène pas très loin. Nous avons même une pierre, "La Pierre d'Abda", qui a été trouvée dans les années 60, avec la fin d'une épitaphe en méroïtique et le début d'une épitaphe en égyptien... On a donc la fin de l'un et le début de l'autre..."

La plupart des inscriptions découvertes sont non seulement très courtes, mais elles sont d'autant plus rares que les "bilingues", comme on appelle ces trouvailles archéologiques qui abritent un texte identique dans deux langues différentes, doivent leur existence à un contexte historique bien particulier, rappelle le chercheur : 

Le "bilingue" correspond à une situation politique particulière : vous avez une élite lettrée qui règne sur une deuxième élite lettrée qui parle une autre langue, avec une autre écriture... C'était le cas des Ptolémée : ils sont arrivés dans un pays qui avait une tradition écrite et s'y sont imposés, à partir d'Alexandre le Grand, comme l'élite dominante. Donc, il fallait que les textes soient rédigés en grec, pour être lus par l'élite, et aussi en égyptien, pour être compris par la population. Le bilingue suppose donc la coexistence de plusieurs cultures lettrées dans un même État.

"C'est extrêmement rare que l'on ait une traduction littérale, poursuit cependant Claude Rilly. En fait, ce sont souvent des paraphrases, qui ne permettent pas vraiment d'aller très loin dans la comparaison". Ce qui ne signifie pas pour autant que ces "bilingues" soient inutiles. "Il y a des langues connues qui ont été déchiffrées de cette manière-là, rappelle ainsi l'égyptologue. C'est le cas du sumérien, une langue absolument sans aucun parent. Mais l'akkadien qui lui a succédé à partir de 2 000 avant Jésus-Christ utilise la même écriture, et on retrouve des mots sumériens dans des textes akkadiens. Comme le sumérien était une langue morte dès 2 000 avant Jésus-Christ et que c'était la langue de prestige, un peu comme le latin au Moyen Âge, tous les scribes akkadiens devaient connaitre le sumérien. On a donc retrouvé des dictionnaires, des glossaires, etc."

L’inscription de Behistun est une inscription monumentale décrivant les conquêtes de Darius Ier, en Iran, datant de 515 avant J.-C..
L’inscription de Behistun est une inscription monumentale décrivant les conquêtes de Darius Ier, en Iran, datant de 515 avant J.-C..
© Getty - Jean-Philippe Tournut

En la matière, les inscriptions de Behistun, gravées dans un escarpement du mont Behistun, au nord-ouest de l’actuel Iran, restent l'une des plus grandes découvertes pour le déchiffrement des langues antiques, plus importante encore que la pierre de Rosette. "Elle a permis de démarrer le déchiffrage du vieux perse et de l'akkadien, et de manière générale des écritures cunéiformes" précise Claude Rilly. Ce trilingue, décrivant les conquêtes du roi perse Darius Ier, est gravé en trois langues : le vieux perse, l'élamite et l'akkadien. Un trésor inestimable pour les archéologues. 

A l'inverse, des bilingues prêtent parfois à confusion, à l'image des lamelles de Pyrgi : 

Pour ce qui concerne la langue étrusque par exemple, le seul bilingue que l'on possède n'est pas un étrusque/latin comme on aurait pu s'y attendre mais un étrusque/phénicien : ce sont quatre lamelles d'or découvertes en 1976. Trois sont gravées en étrusque et une en phénicien. C'est un bel exemple de l'inutilité de certains bilingues... alors même qu'ils sont attendus comme le Graal. Ça a plutôt mis le bazar dans ce que l'on connaissait déjà de cette langue !

Les lamelles de Pyrgi sont trois inscriptions sur feuille d'or, datées de la fin du VIe siècle av. J.-C. . Deux des lamelles sont rédigées en étrusque, la troisième en phénicien.
Les lamelles de Pyrgi sont trois inscriptions sur feuille d'or, datées de la fin du VIe siècle av. J.-C. . Deux des lamelles sont rédigées en étrusque, la troisième en phénicien.
- Sailko

De l'aveu de l'égyptologue Claude Rilly, on prête d'ailleurs bien plus d'importance au déchiffrage de la pierre de Rosette qu'elle n'en a eue : "On affirme que c'est grâce à la pierre de Rosette que Champollion a pu déchiffrer l'égyptien... Mais c'est faux. Elle contient en effet les noms de Ptolémée et de Bérénice qui ont servi à amorcer la compréhension du système alphabétique de l'égyptien. Mais c'est tout. En fait, si Champollion a déchiffré l'égyptien, c'est grâce au copte [la langue liturgique des chrétiens d'Egypte, ndlr]. L'apport du copte a permis 95% du déchiffrement, la pierre de Rosette - ou ses équivalents - à peine 5 %..."

À réécouter : Leçon inaugurale de Jean-François Champollion

Pour déchiffrer une langue : cataloguer les signes et s'appuyer sur les noms propres

Les bilingues, trilingues, voire quadrilingues étant plutôt rares, les archéologues procèdent donc autrement pour décoder une écriture oubliée. "Chaque déchiffrement d'écriture est un cas particulier, mais il y a des constantes, assure Claude Rilly, d'une part, l'inventaire des signes, d'autre part, l'utilisation du nom propre. Cette dernière est souvent la porte d'entrée d'ailleurs".

Compter les signes, éliminer les variantes : c'est cette première démarche incontournable et systématiquement exécutée qui permet d'avoir une idée du type d'alphabet auquel on a à faire :

Une fois les variantes éliminées, si on a entre 20 et 30 signes, on est dans une écriture alphabétique ou alpha-syllabique. A partir de 40-50 signes et jusqu'à 80, on est dans une écriture qui note chaque syllabe indépendamment. Lorsqu'on commence à avoir des centaines de signes, c'est qu'on est face à un système qui comporte des logogrammes - ce qu'on appelait avant des idéogrammes - c'est-à-dire des signes utilisés pour noter des mots entiers. 

L'écriture de l'île de Pâques, le Rongo rongo, a par exemple été classée il y a peu de temps comme une écriture syllabique. "Vous allez dire : c'est petit comme avancée. Mais c'est très important, cela fait très longtemps que l'on travaille sur cette écriture."

Le Rongorongo, l'écriture de l'île de Paques.
Le Rongorongo, l'écriture de l'île de Paques.
© Getty - Atlantide Phototravel

L'autre méthode consiste à travailler à partir des noms propres, comme a pu le faire récemment François Desset pour déchiffrer l'élamite linéaire. C'est grâce à huit vases en argent que l'archéologue français est parvenu à "craquer" le code. Ces huit vases, nommés "vases Gunagis", vieux de 4 000 ans, présentent des séquences de signes identiques d'une pièce à l'autre. L'archéologue a ainsi pu repérer les noms de deux souverains, Shilhaha et Ebarti II, ainsi que de la divinité Napirisha, probablement représentée par un serpent, qui l'ont petit à petit amené à déchiffrer le reste de l'écriture en élamite linéaire.

"Pour l'égyptien, on avait les noms des rois et reines lagides : Bérénice, Cléopâtre, Ptolémée, poursuit Claude Rilly. Pour l'akkadien et le vieux perse, le déchiffrement a commencé par le repérage des noms de Xerxès et de Darius. On pourrait multiplier les exemples. Pour le méroïtique, on a commencé par des noms de Dieux : Isis, Osiris, Amon, puis quelques noms de rois. Ce n'est pas forcément des noms de personnes : pour ce qui est du linéaire B, qui est donc la deuxième écriture ancienne de la Crête et qui a été déchiffrée en 1952 par l'architecte anglais Michael Ventris, elle l'a été au départ de plusieurs signes mais surtout grâce à des noms de lieux, de villes anciennes, etc. Mais c'est vrai que pour ce qui est de l'élamite linéaire, François Desset s'est basé sur 23 textes seulement, c'est un déchiffrement spectaculaire, même si effectivement, ça ne va probablement pas déboucher sur une réécriture de l'Orient ancien."

Car en matière de décodage d'écriture, c'est aussi la taille du corpus qui compte. Plus encore quand il ne s'agit pas de se contenter de déchiffrer l'écriture, mais de décrypter la langue parlée. "L'idéal est d'avoir 10 000 textes, ce qui est finalement souvent le cas. Pour l'étrusque par exemple, on dispose de 12 000 textes, de 10 000 pour le gaulois. Pour ce qui est du méroïtique, on en a environ 2 000 , ce qui n'est pas énorme. Mais on a très peu de ce que j'appelle des textes "croupions", comme il en existe pour le gaulois ou pour l'étrusque : ces brèves épitaphes qui mentionnent seulement le nom du défunt, voire celui de ses parents."

Du déchiffrement d'une écriture au décryptage d'une langue

Si déchiffrer une écriture s'avère déjà être un exercice compliqué, parvenir à comprendre une langue oubliée relève de la gageure. Claude Rilly distingue ainsi le simple déchiffrement, ou décodage, du décryptage : "Il y a ce que j'appelle le décryptage, c'est-à-dire comprendre une langue. Une écriture, c'est au maximum quelques milliers de signes dans l'égyptien tardif ou le chinois classique, beaucoup moins la plupart du temps. Tandis qu'une langue, ce sont des dizaines de milliers de mots ! C'est forcément beaucoup plus long, compliqué... et beaucoup moins spectaculaire."

Pour procéder, les archéologues emploient principalement deux méthodes. La première, la généalogie, est la plus évidente : elle consiste à trouver des langues apparentées. Le gaulois est ainsi d'autant mieux compris qu'on a pu établir des liens avec ce que l'on savait de l'irlandais ancien, du gallois ou encore du breton. L'autre méthode, relate l'archéologue, tient de la typologie : 

La typologie, en linguistique, consiste à étudier un certain nombre de langues pour en discerner les invariants, ce qu'on retrouve partout, les règles que l'on peut en tirer... Par exemple, les déclinaisons, dans les langues indo-européennes, comme le grec, le latin ou l'allemand, sont fondamentales. Or dans les langues que j'étudie comme le méroïtique, c'est la règle de l'économie qui prime : si l'on peut comprendre le sens de la phrase malgré tout, alors on ne met pas le mot... Mes prédécesseurs, qui étaient Allemands, ont eu un mal fou à comprendre cela ! Ils n'imaginaient pas que l'on puisse s'affranchir des règles de la déclinaison. Le méroïtique présente des ressemblances avec le turc et avec le sumérien, qui sont des langues agglutinantes. Il n'y a pas 36 types de langues dans le monde : la plupart rentrent dans cinq catégories, dont les langues agglutinantes. A partir du moment où un système est adopté, c'est un peu la même structure que l'on va retrouver ailleurs...

Ces outils suffisent-ils pour décrypter toutes les langues perdues ? Elles sont encore nombreuses, mais la documentation manque, assure Claude Rilly : "Pour l'harappéen, l'écriture de la vallée de l'Indus, qui date de 2 000 ans avant Jésus-Christ dans le nord de l'Inde, on est mal barrés ! reconnaît Claude Rilly. On ne connaît ni l'écriture ni la langue qu'elle transcrit." Malgré les 450 objets ornés d'inscriptions dont les archéologues disposent, en l'absence de textes longs et de bilingues, la traduction s'avère, en l'état, impossible.

L'avenir de la traduction se trouve finalement peut-être du côté des intelligences artificielles. Jusqu'ici, l'avènement de l'informatique a surtout permis aux archéologues d'accéder plus facilement aux données, de mieux les classer, voire d'identifier plus facilement des symboles. Récemment, une équipe du MIT a cependant développé une intelligence artificielle capable d’étudier les langues mortes de manière automatique : si elle n'est pas en mesure de déchiffrer des textes anciens, elle devrait d'ores et déjà parvenir à classifier les mots d'une langue ancienne et à opérer des liens entre plusieurs langues. 

À réécouter : Aux origines de l’écriture