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Deux chercheurs français toujours détenus en Iran

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Fariba Adelkhah, anthropologue franco-iranienne, et Roland Marchal, sociologue français : les deux chercheurs membres du CERI-Sciences Po sont détenus en Iran depuis l'été.
Fariba Adelkhah, anthropologue franco-iranienne, et Roland Marchal, sociologue français : les deux chercheurs membres du CERI-Sciences Po sont détenus en Iran depuis l'été.
- Fonds d'analyse des sociétés politiques (Fasapo)

Roland Marchal, sociologue au CERI-Sciences Po, et sa collègue Fariba Adelkhah sont toujours détenus en Iran depuis juin 2019, sur fond de marchandage diplomatique. L'anthropologue franco-iranienne a cessé de s'alimenter et le ton est monté entre Paris et Téhéran en cette fin d'année.

Roland Marchal et Fariba Adelkhah, deux universitaires membres du CERI-Sciences Po (Centre d'études et de recherches internationales) sont détenus depuis juin 2019 en Iran pour atteinte à la sûreté de l'État. L'arrestation de Fariba Adelkhah avait été annoncée dès juillet après que les réseaux sociaux iraniens eurent communiqué à ce sujet. La détention de son compagnon, Roland Marchal (spécialiste du Soudan, de la Centrafrique, de la Somalie et rédacteur en chef de la revue Politique africaine de 2002 à 2006) avait été rendue publique plus tard, le 15 octobre, par un article du Figaro, qui avait rompu la demande du Quai d'Orsay de garder le silence. Les relations entre la France et l'Iran à ce sujet se sont tendues en cette fin d'année à ce propos, alors que Fariba Adelkhah a entamé une grève de la faim.

L'ambassadeur d'Iran à Paris convoqué, une "ingérence" selon Téhéran

Vendredi 27 décembre 2019 : le ministère des Affaires étrangères français convoque l'ambassadeur d'Iran à Paris pour dénoncer une nouvelle fois "l'emprisonnement intolérable" des deux chercheurs. Dans un communiqué, le quai d'Orsay demande une libération "sans délai et que les autorités iraniennes fassent preuve d’une totale transparence sur leur situation". Le diplomate s'est vu signifier une "extrême préoccupation sur la situation de Fariba Adelkhah qui a cessé de s’alimenter", alors que la demande d’accès consulaire française pour pouvoir la voir n'a toujours pas été acceptée. La spécialiste du chiisme a entamé cette grève de la faim, accompagnée d'une grève de la soif selon des sources comme Le Monde, avec une codétenue universitaire australienne spécialiste du Moyen-Orient, Kylie Moore-Gilbert. 

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Dans une lettre ouverte adressée au Centre pour les droits humains en Iran (CHRI), basé à New York, les deux chercheuses accusées d'"espionnage" ont dit avoir été soumises à de la "torture psychologique" et à de "nombreuses violations de (leurs) droits humains fondamentaux".

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Dimanche 29 décembre, l'Iran, qui ne reconnaît pas la double nationalité de Fariba Adelkhah, a dénoncé "l'ingérence" de Paris. "Nous considérons cette demande comme n'ayant aucune base légale", a déclaré le porte-parole des Affaires étrangères iraniennes Abbas Moussavi dans un communiqué, précisant que l'avocat de la chercheuse avait été informé des détails du dossier. S'agissant de Roland Marchal, il est détenu pour avoir "comploté contre la sécurité nationale", et son consulat a pu avoir accès à lui "à de nombreuses reprises", a indiqué M. Moussavi. Son avocat est en contact avec la justice, selon lui.

Olivier Roy, de l'Institut européen universitaire de Florence et membre du comité de soutien à Fariba Adelkhah et Roland Marchal, y voit une façon de gagner du temps. "C'est une affaire assez sordide", estime-t-il, avec de son point de vue un "marchandage" lié à deux Iraniens accusés l'un de terrorisme et l'autre d'espionnage; "la fraction dure du régime fait tout simplement du chantage pour la libération de ses agents" :

Olivier Roy : "On est dans un jeu de marchandage entre les Gardiens de la Révolution essentiellement et le gouvernement français. Ce sont deux collègues que je connais depuis longtemps, pas du tout mêlés à des affaires d'espionnage."

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Plus de six mois de détention et toujours pas de procès

"Nous avons des nouvelles au travers des autorités françaises à Paris et sur place, qui sont extrêmement mobilisées", expliquait le directeur de Sciences Po Paris, Frédéric Mion, le 4 décembre dans notre journal de 12h30 :

[La France] a obtenu pour Roland Marchal la protection consulaire qui a permis aux autorités consulaires sur place de se rendre à plusieurs reprises auprès de lui. Mme Adelkhah est Franco-Iranienne mais elle est seulement considérée comme Iranienne par les autorités iraniennes et, de ce fait, ne bénéficie pas des mêmes possibilités. Les nouvelles sont rares. Elles donnent à penser que nos collègues et amis sont en bonne santé et qu'ils n'ont pas subi de mauvais traitements. Il n'en reste pas moins que nous sommes toutes et tous extrêmement inquiets et je dirais surtout bouleversés par cette situation.                                                                        
Frédéric Mion, directeur de Sciences Po le 4 décembre 2019 sur France Culture

F Mion: "Les nouvelles sont rares. Elles donnent à penser que nos collègues et amis sont en bonne santé, qu'ils n'ont pas subi de mauvais traitements"

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Par ailleurs, Frédéric Mion assure que Sciences Po s'est mobilisé pour faire en sorte que les deux chercheurs aient les moyens d'assurer leur défense : "Ils sont l'un et l'autre pourvus désormais d'un avocat qui est financé par nos soins et ceux du CNRS et qui est agréé par les autorités iraniennes". La mobilisation en France prend aussi la forme d'affiches sur les murs de Sciences Po et se manifeste aussi "par une référence systématique au sort de nos deux collègues chaque qu'il est permis de prendre publiquement la parole". Un comité de soutien a aussi été créé, des contacts ont été pris avec les Nations unies et son rapporteur spécial en charge des droits de l'Homme en Iran, des démarches ont également été entamées auprès de l'UE... Mais "il est difficile de peser sur la décision des autorités iraniennes".

Concernant les faits qui sont reprochés aux deux chercheurs, c'est le plus grand flou, explique Frédéric Mion : "J'ai entendu évoquer des accusations extrêmement larges, mais qui, à mon sens, pour autant que je le sache à ce jour, n'ont donné lieu à aucune notification formelle. Il semble que l'instruction ne soit pas close. Ils sont en attente d'un procès, qui peut arriver dans les semaines ou les mois qui viennent".

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Une double arrestation qui remonterait au 5 juin

"L'arrestation concomitante de Fariba Adelkhah et Roland Marchal semble en fait remonter au 5 juin (...), nous avions signalé leur disparition le 25 juin", explique le Fonds d'analyse des sociétés politiques (Fasopo) dans un communiqué daté du 15 octobre. Cette association, à laquelle appartiennent les deux chercheurs du Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po, poursuit : 

Tout l'été, les autorités françaises ont poursuivi leurs efforts. Elles n'ont obtenu d'exercer leur droit de visite consulaire que pour Roland Marchal, et non pour Fariba Adelkhah, dont le gouvernement iranien ne reconnaît pas la nationalité française conformément à sa doctrine. Nos deux collègues bénéficient par ailleurs de l’assistance d’un avocat. A ce jour, ils restent soumis à des interrogatoires dans l’aile de la prison d’Evin que gèrent les Gardiens de la Révolution.

L'association rappelle que les arrestations d'universitaires étrangers et iraniens se sont multipliées ces derniers temps en Iran et que le cas de leurs deux collègues est loin d'être isolé : "La triste réalité est que les Gardiens de la Révolution ont pris en gage [nos collègues] pour on ne sait quel marchandage qui ne les concerne en rien, et selon un jeu de pouvoir tributaire du contexte régional qu’a créé l’administration Trump dans son bras de fer avec l’Iran". Cependant, l'association refuse de commenter les informations du Figaro selon lesquelles les deux chercheurs pourraient servir de monnaie d'échange dans le cadre de tractations diplomatiques.

[On se souvient à ce sujet de l'étudiante Clotilde Reiss, 23 ans, enfermée dans cette même prison d'Evin en 2010, accusée d'espionnage par les autorités iraniennes.]

Des arrestations sur fond de marchandage diplomatique

Dans son article publié le 15 octobre, le journaliste du quotidien, Georges Malbrunot, évoque une autre affaire : "L'intrigante capture d'un Iranien vivant en France". Il raconte la capture de l'opposant Rouhollah Zam par les Gardiens de la Révolution islamique. Ce dernier vivait en France depuis une dizaine d'années d'après le journal et aurait été arrêté en Irak à la suite d'un piège tendu par les services iraniens. Or, la France aurait pu faciliter son arrestation par les pasdarans en ne le dissuadant pas d'aller à ce rendez-vous... Pour quelle raison ? "Pour permettre le déblocage de la détention de deux Français emprisonnés en Iran depuis juin", répond une source anonyme citée par le Figaro.

C'est à cette occasion que le quotidien a révélé l'existence de ce second chercheur détenu en Iran. Roland Marchal, spécialiste de l'Afrique de l'Est et qui "a beaucoup travaillé sur l'islam politique et la radicalisation", rappelait ce mercredi sur notre antenne Richard Banégas, du CERI : 

Roland Marchal est un chercheur renommé à l'échelle internationale (voir ci-dessous la vidéo de France24 de février dernier), extrêmement respecté dans le milieu notamment pour ses travaux sur la Corne de l'Afrique. Il a fait autorité aussi sur l'analyse des guerres civiles et sur les interventions militaires extérieures.

Richard Banégas (CERI, Sciences Po) réagit à la détention en Iran de Roland Marchal. Il répond à Anne-Laure Jumet

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Roland Marchal en février 2019 sur le plateau de FRANCE 24 English
Roland Marchal en février 2019 sur le plateau de FRANCE 24 English
- Capture d'écran de YouTube

Face à ces événements et comme certains de ses collègues, Richard Banégas appelle à la suspension des échanges culturels et scientifiques avec l'Iran :

C'est le minimum, me semble-t-il. Nous sommes nombreux à en discuter ces jours-ci. Car aujourd'hui, Fariba Adelkhah et Roland Marchal sont détenus à la prison d'Evin, mais ils ne sont pas les seuls : il y a d'autres collègues enseignants-chercheurs, chercheurs, qui ont été 'pris en otage' par la République islamique d'Iran dans un jeu politique international qui les dépasse et qui nous dépasse évidemment. Le sort de nos amis nous importe au plus haut point. Les décisions politiques et diplomatiques qui seront prises feront sans doute la différence. Mais à notre petit niveau de chercheurs, il importe d'envoyer un message aux autorités iraniennes : la communauté académique est solidaire derrière ses collègues.

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L'arrestation de l'opposant Rouhollah Zam pourrait-elle relancer les négociations sur la libération de Fariba Adelkhah et Roland Marchal ? Possible selon les sources interrogées par le Figaro, qui cite néanmoins une autre affaire : un ingénieur iranien arrêté à l'aéroport de Nice en février et détenu depuis près d'Aix-en-Provence. Les États-Unis réclament son extradition car ils le soupçonnent d'être lié au programme nucléaire iranien. Or, le Premier ministre Édouard Philippe a le pouvoir de s'opposer à cette extradition.

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