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Deux chercheurs prouvent que Corneille n'a pas écrit les pièces de Molière

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Portrait de Molière, par Charles Antoine Coypel (1622-1673)
Portrait de Molière, par Charles Antoine Coypel (1622-1673)

Le fil culture. Pierre Corneille serait-il l'écrivain fantôme derrière l'oeuvre de Molière ? La théorie, esquissée au début du XXe siècle par le romancier français Pierre Louÿs et relancée au cours des années 2000 par des études linguistiques, est mise à mal par une nouvelle étude publiée ce jour.

C'est une antienne de la littérature : Corneille aurait, à en croire certaines sources, écrit les pièces de Molière. Ce dernier, simple comédien, destiné à devenir marchand de tapis, n'aurait jamais pu écrire tant de chefs-d'oeuvre ! C'est en tout cas la théorie, esquissée depuis 1919 par le romancier français Pierre Louÿs dans un article intitulé "Molière est un chef-d'œuvre de Corneille". Un siècle après cette prétendue dénonciation d'une supercherie littéraire, les travaux de Florian Cafiero, chercheur au CNRS, et Jean-Baptiste Camps, chercheur à l'Ecole nationale des chartes, prouvent à travers une étude stylistique qu'il n'en est rien, et que Molière est bien l'auteur de ses chefs-d’œuvres. 

Corneille, écrivain fantôme de Molière : une rumeur datée d'un siècle

C'est la fin d'une rumeur âgée d'exactement 100 ans, puisque aucun des contemporains de Molière ne s'était permis de contester la paternité de ses pièces au dramaturge. Dans l'émission Une Saison au théâtre, Georges Forestier, auteur de la biographie Molière (Gallimard), racontait les origines de cette rumeur, et était déjà fort sceptique quant à leur bien-fondé, au vu du parcours de son initiateur, le romancier Pierre Louÿs : 

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Il faut savoir que Pierre Louÿs c'est un homme de supercherie extraordinaire ! Il s'est rendu célèbre en publiant une prétendue traduction d'un recueil de poèmes magnifiques, "Les Chansons de Bilitis", qu'il a présentés comme une traduction d'une poétesse grecque ancienne. Et un beau jour, un an plus tard, après avoir été félicité même par les hellénistes de la Sorbonne, il dit : "C'est moi qui l'ai fait". Pierre Louÿs a écrit énormément de textes érudits ou des contes licencieux [...],toujours sous des pseudonymes. En 1919, il était oublié, il vivait la nuit en descendant 12 bouteilles d'alcool et dormait le jour, il était dans un état absolument pitoyable, et tout à coup parait un livre d'un professeur du Collège de France, qui s'appelait Abel Lefranc, qui était célèbre à l'époque, qui est Sous le masque de William Shakespeare : William Stanley, VIe comte de Derby, avec des soi-disant preuves que Shakespeare n'a rien écrit et que ce serait le comte de Derby. 

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Curieusement, six mois après la parution de l'oeuvre d'Abel Lefranc, Pierre Louÿs fait paraître à son tour dans la revue Comœdia un article, "Molière est un chef-d'œuvre de Corneille", où il assure que Pierre Corneille serait en réalité derrière les pièces de Molière :

Pierre Louÿs a été troublé par le fait qu'Amphitryon est en vers alternés et ne correspond pas, apparemment, à la manière habituelle de Molière. Il estimait que Corneille était, avec Ronsard et Hugo, le plus grand auteur de tous les temps de la littérature française et que le grand Corneille ne pouvait qu'avoir écrit ces vers si sensibles, si émouvants, etc.

Pierre Louÿs et les autres tenants de cette théorie du complot s'imaginent alors que Molière serait venu à Rouen, ville où vit Pierre Corneille, en 1658 pour passer un pacte... Qui expliquerait, un an plus tard, le premier succès de Molière avec Les Précieuses Ridicules.

Comme toujours les complotistes ont le même type de raisonnement : il y a eu un complot, on nous dit un élément de vérité, et ça cache tout le reste... Et c'est de là que [Pierre Louÿs] est parti : ça ne repose sur absolument rien. Au contraire on a des preuves manifestes que Corneille a cherché à faire tomber l'Ecole des femmes, qu'il a organisé une cabale, il y a des témoignages là-dessus. Evidemment les complotistes disent qu'il ne faut pas croire ces témoignages... Que celui qui a dévoilé ça serait un ennemi de Corneille. Mais si on ne peut pas croire les témoins alors qui faut-il croire ? Pierre Louÿs, qui aurait découvert cela trois siècles plus tard... 

Les affirmations de Pierre Louÿs semblent donc peu crédibles, à l'aune du passé du personnage et compte tenu de sa propension à écrire, lui-même, sous différentes identités. Pourtant, un siècle plus tard, le doute subsiste. Et si, en dépit du bon sens, Pierre Corneille était bel et bien l'écrivain fantôme à l'origine du succès de Molière ? Le dramaturge aurait ainsi pu écrire de sulfureuses comédies sur la bourgeoisie parisienne sans perdre l'aura et le prestige que lui confèrent la tragédie...

Le peintre Jean-Léon Gérôme (1824-1904) représente la collaboration entre Molière et Corneille pour la pièce Psyché, créée à la demande du roi Louis XIV.
Le peintre Jean-Léon Gérôme (1824-1904) représente la collaboration entre Molière et Corneille pour la pièce Psyché, créée à la demande du roi Louis XIV.
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La polémique relancée dans les années 2000

En réalité, l'hypothèse ne prend jamais vraiment avant les années 2000, lorsqu'une étude statistique appliquée au langage la corrobore. "C'était une bonne idée, sachant que le débat biographique était un peu dans une impasse, retrace Jean-Baptiste Camps, chercheur à l'Ecole nationale des chartes, et auteur de l'étude "Why Molière most likely did write his plays" ("Pourquoi Molière a-t-il certainement écrit ses pièces") qui vient de paraître dans Science Advances. Puisqu'on manquait d'éléments pour vraiment trancher ou réfuter une théorie, il fallait se pencher sur le contenu des textes même."

L'étude, signée des chercheurs Cyril et Dominique Labbé, consiste à mesurer la distance intertextuelle entre les textes de Corneille et Molière :

_G_rosso modo, ils ont comparé les fréquences d'apparition des lemmes [une chaîne de signes formant une unité sémantique, ndlr], c'est-à-dire des entrées de dictionnaire du vocable dans les œuvres de chacun des deux auteurs et ont conclu que, comme il y a des proximités dans cette mesure, on pourrait affirmer que Corneille serait l'auteur de des œuvres de Molière. C'est ça qui a relancé le débat. Jean-Baptiste Camps

Les auteurs de l'étude estiment ainsi que seize à dix-huit comédies attribuées à Molière seraient en fait de la main de Corneille. Ces résultats déclenchent immédiatement une polémique chez les experts des statistiques lexicales, qui jugent que la méthode de Labbé n'est pas assez fiable. Mais une autre étude, publiée par la linguiste russe Eléna Rodionova, vient appuyer ces conclusions, et les spécialistes se divisent sur la question.

Représentation d'un dîner chez Molière, à Auteuil.
Représentation d'un dîner chez Molière, à Auteuil.
© Getty - GEORGES GASTON MÉLINGUE

Des méthodes d'analyse plus récentes

Depuis 2001 donc, la querelle d'initiés continuait d'opposer partisans de Corneille et de Molière... En 2014, Jean-Baptiste Camps et Florian Cafiero, co-auteur de l'étude, donnent un cours de méthode computationnelle en philologie à leurs étudiants à l'Ecole des chartes quand ils décident de changer des corpus médiévaux sur lesquels ils travaillent habituellement pour se pencher sur la controverse Corneille-Molière, plus actuelle : 

C'était un bon exemple, donc on leur a fait appliquer toutes sortes de méthodes un peu plus à jour sur ce corpus et on a eu des résultats qui ne corroboraient pas vraiment ce qu'on lisait notamment chez Labbé ou dans les autres travaux d'étude quantitative des textes. Progressivement, on s'est dit que ça méritait de refaire un travail en essayant justement de rectifier ce qui nous paraissait devoir être rectifié dans l'existant. 

Pour Jean-Baptiste Camps, les travaux de Labbé ont peut-être été induits en erreur par "la lentille qu'ils ont choisie pour regarder ces textes et l'ensemble du vocabulaire, donc l'ensemble des mots choisis, voire plus exactement des lemmes" :

Le lemme, pour rappel, c'est l'entrée dictionnaire qui correspond à toutes les formes que l'on peut observer. Par exemple, pour "aimeront", "aimèrent", "aima", c'est le lemme "aimer" à l'infinitif qui résume toutes ces  formes. Donc, ils lemmatisent les textes, ils ont étudié l'ensemble du vocabulaire. Or, le vocabulaire dépend en partie d'un choix des auteurs. On a chacun notre stock de vocabulaire et on choisit d'utiliser tel ou tel mot. En revanche, il est aussi très fortement tributaire des thèmes qu'on évoque. Et quand on écrit une liste de courses, un mail professionnel ou une pièce de théâtre, on n'utilise pas le même vocabulaire. C'est pareil pour les œuvres littéraires. Quand on écrit une tragédie ou une comédie, ou une tragi-comédie, on n'utilisera pas forcément le même vocabulaire. Deux textes peuvent parler du trône, du sang, de l'honneur, etc., ça ne veut pas forcément dire qu'ils ont le même auteur.

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Des œuvres attribuées à leurs auteurs dans 95 % des cas

Contrairement à l'étude des Labbé, Jean-Baptiste Camps et Florian Cafiero envisagent leur étude sur un corpus plus large, et n'opposent pas uniquement Molière et Pierre Corneille. Ils y ajoutent ainsi d'autres dramaturges de l'époque : Scarron, Rotrou ou encore Thomas Corneille. Ils essayent  surtout de se focaliser sur ce qui va leur permettre d'éviter les biais qu'ils ont repérés dans les précédentes études. Grâce à la stylométrie, une science à la croisée de la linguistique et de la statistique, et aux sciences cognitives, les deux chercheurs savent que "ce qu'on emploie et qui est le moins susceptible de varier d'un auteur à un autre, c'est ce à quoi on ne pense pas en les prononçant ou en les écrivant : les mots-outils, les terminaisons, les préfixes, la manière dont on construit ses phrases, c'est à dire est-ce qu'on utilise plutôt des séquences du type nom commun-verbe-adjectif ou verbe-nom commun-adjectif... C'est ce qu'on appelle en linguistique les morphèmes grammaticaux, ces petites particules ou ces mots-outils qui servent à construire les phrases qui sont très fréquentes dans la langue, mais qu'on n'utilise pas vraiment consciemment et qui donc sont moins variantes pour un même auteur quand il écrit deux pièces différentes ou quand il parle de deux thèmes différents".

En se basant sur six critères (vocabulaire, mots à la rime, mots-outils, préfixes, suffixes et séquences morpho-syntaxiques) et en comparant des méthodes, les deux chercheurs parviennent ainsi à un résultat où Molière est toujours très clairement séparé de Pierre Corneille assure Jean-Baptiste Clamps :

Les auteurs sont très clairement séparés et les attributions recouvrent les signatures dans près de 95 % des cas, voire 100% avec certaines méthodes. De plus, avec le fait d'avoir introduit ces nouveaux auteurs, on remarque qu'en général, ce n'est même pas Pierre Corneille qui est le plus proche de Molière. Ça dépend du critère qu'on prend. Mais si on prend, mettons, les mots-outils sera plutôt Thomas Corneille. Si on prend les séquences grammaticales, ce sera plutôt Rotrou. Parfois, c'est plutôt Scarron et ainsi de suite... Ça n'est jamais Pierre Corneille qui est le plus proche du style de Molière parmi les auteurs du corpus. 

L'étude signée par Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps semble donc mettre un point final à la polémique, "en tout cas sur le plan stylométrique, statistique et textuel, confirme le chercheur de l'Ecole nationale des chartes. Sur le plan biographique, peut-être que ce qui permettrait vraiment de clore le débat, c'est de trouver un manuscrit de Molière écrit de sa main. Mais notre point de vue, en tout cas dans l'état actuel des méthodes, le débat est tranché."

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