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Deux manières d'appréhender le clivage gauche-droite

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Vue générale de l'Assemblée nationale, à Paris, en novembre 2015
Vue générale de l'Assemblée nationale, à Paris, en novembre 2015
© AFP - Yann Bohac / Citizenside

Entretien. En ces temps de campagne présidentielle, le clivage droite-gauche structure encore tous les débats, et peut-être celui de ce soir. Notamment parce que certains candidats comme Emmanuel Macron tentent de le subvertir. Comment appréhender ce clivage qui semble parfois nous glisser entre les doigts ?

Gauche-droite... le clivage, qui date de la Révolution française, est mouvant. Et certains candidats à l'élection présidentielle, tel Emmanuel Macron qui tente de s'en affranchir, surfent sur cette fluctuance. Les politologues qui ont tenté d'appréhender la question se subdivisent eux-mêmes en deux écoles : les "substantialistes" et les "relationnalistes". Christophe Le Digol, maître de conférences en sciences politiques à l’université Paris-Nanterre, partisan d'une approche relationnelle de ce clivage, et co-directeur en 2012 de Gauche, droite, genèse d'un clivage politique avec Jacques Le Bohec (Puf), nous éclaire, avant le grand débat de ce 20 mars qui verra s'affronter sur TF1 et LCI les cinq candidats les mieux placés : Benoît Hamon, Emmanuel Macron, François Fillon, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

Qu'est-ce que le clivage gauche-droite ?

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C'est un système de classement politique qui permet aux électeurs et aux professionnels de la politique de se repérer à l'intérieur d'un espace politique, qu'il se présente sous la forme d'un champ ou non. On peut considérer qu'il est le résultat d'une concurrence entre des agents politiques cherchant à conquérir les positions de pouvoir. Il existe deux conceptions du clivage politique, une conception substantialiste et une conception relationnelle. Naturellement, la conception la plus ordinaire, la plus courante, est la conception substantialiste qui accorde au clivage gauche-droite plusieurs propriétés. La première est sa trans-historicité. Il y a l'idée que le clivage gauche-droite est né pendant la Révolution française, au sein de l'Assemblée constituante (l'été 1789), où se sont distingués un côté gauche et un côté droit. Ces deux "camps", par-delà les oppositions conjoncturelles, ont continué à exister et à s'opposer sous des formes différentes. (...) La seconde propriété du clivage, c'est son universalité : il y a l'idée que le clivage est en quelque sorte naturel. Dans le cadre d'une vie politique concurrentielle et libre, il existerait toujours ou presque, sous des formes différentes, un clivage gauche-droite : on l'observerait par exemple aux États-Unis avec l'opposition Démocrates/Républicains et en Allemagne avec l'opposition du SPD à la CDU/CSU. Et donc il y a toujours cette idée d'un clivage politique qui serait universel. Dans cette conception substantialiste, on retrouve l'idée d'une substance, ou d'un noyau idéologique, qui continue d'exister à toutes les époques, même s'il est difficile de nier qu'il se transforme. C'est une conception qui a commencé à s'imposer dans le monde savant à partir de 1913 avec l'ouvrage fondateur d'André Siegfried, Tableau politique de la France de l'Ouest sous la IIIe République.

Il existe une seconde conception qui, me semble-t-il, est un peu plus scientifique. Elle aborde le clivage gauche-droite de manière relationnelle : il est considéré comme une construction historique, politique et sociale qui varie au cours du temps. Il n'y a pas de substance qui soit indépendante autre que celle des significations qu'apportent conjoncturellement les agents politiques. Le sens du clivage évolue en permanence et son contenu "idéologique" est l'enjeu permanent de luttes politiques. Quand vous regardez les dictionnaires politiques du XIXe siècle, vous avez toujours l'idée que ce clivage a bien vécu, mais qu'il est dépassé. Et on retrouve systématiquement ce constat dans les articles "gauche", droite" des dictionnaires des années 1840, 1860, 1870... Et plus récemment, les grands hebdomadaires font régulièrement leurs Unes sur la fin ou le dépassement du clivage. Pour le dire rapidement, dans un régime politique où le clivage gauche-droite bénéficie d'une certaine forme d'institutionnalisation, certains candidats, comme François Bayrou en 2007, ou Emmanuel Macron aujourd'hui, ont un intérêt proprement politique à subvertir ce clivage gauche-droite et à donner à à cette tentative le sens d'un progressisme politique contre le système et des manières anciennes de considérer la politique.

Si l'on se réfère à la vision substantialiste, cela signifie que ce clivage n’est pas dépassable ?

Il peut l'être bien évidemment. Mais cela suppose une redéfinition générale du système de classement politique et que soit disponible un système de classement alternatif qui permette de désigner autrement les offres politiques. Vous avez nécessairement une lutte entre ceux qui sont attachés, par intérêt électoral ou par croyance politique, au maintien de ce clivage et ceux qui ont tout intérêt à le subvertir et à le remplacer par un autre système de classement ou par quelque chose qui reste encore très flou. La définition du clivage, et donc ce que sont la "gauche" et la "droite", constitue un enjeu de luttes permanentes. Bien entendu, au cours de ces luttes de définitions, entrent en concurrence plusieurs définitions de la gauche et de la droite correspondant à l'existence de plusieurs "gauches" et plusieurs "droites", c'est-à-dire de plusieurs entreprises politiques pour le droit et le monopole de se déclarer de gauche ou de droite. Si on prend un exemple à gauche, au PS, on a observé une lutte entre le côté gauche du parti et son côté droit, entre Benoît Hamon et Manuel Valls, chacun considérant naturellement qu'il incarnait la vraie gauche socialiste. Benoît Hamon s'inscrit dans une tradition politique qui remonte au début du Parti socialiste, voire au début de la SFIO, et puis Manuel Valls incarnerait selon lui une gauche réaliste et pragmatique, plus moderne donc... On observe le même type de débat à droite, au sein des Républicains ou entre les Républicains et d'autres partis de droite. Les significations politique de la gauche et de la droite évoluent toujours et sont toujours l'enjeu et le produit de ces luttes de définition.

Qu'en est-il de la vision d’Emmanuel Macron ?

C'est aujourd'hui l'équivalent fonctionnel de François Bayrou en 2007, alors considéré comme le troisième homme de la campagne. C'est une stratégie récurrente sous la Ve République pour tous ceux qui souhaitent se glisser électoralement parlant entre la gauche et la droite. Dans son cas, l'une des conditions politiques de l'efficacité de sa campagne a résidé dans le retard de la divulgation de son programme. L'enjeu de cette campagne, de son point de vue, c'est la conversion d'un capital médiatique, visible par le nombre de Unes dans les journaux, en un capital militant, l'organisation de son mouvement, et en capital politique, les résultats électoraux. Ce qui a changé depuis 2007 et la candidature Bayrou, c'est le niveau de dégradation du système politique. Il s'en nourrit. Pour comprendre la situation actuelle, il faut bien décrire le phénomène actuel : d'un côté, vous avez un niveau élevé de monopolisation de la vie politique, un duopole, et une dédifférenciation de l'offre politique. En dépit des alternances politiques, la même politique est menée depuis 30 ans, à quelques différences près. De l'autre, vous avez une crise économique qui semble ne jamais voir la fin, et des efforts toujours plus considérables demandés aux Français. La rencontre de ces deux phénomènes produit des déceptions et l'affaissement des croyances politiques. Emmanuel Macron capitalise sur cette crise et lui donne une crédibilité pour des électeurs déçus par l'alternance sans fin et sans effet des gouvernements de droite, et ceux qui se disent de gauche. Le seul élément sur lequel jouent ces gouvernements successifs pour se distinguer, c'est le plan sociétal, comme pour le mariage pour tous, etc.

Au delà de l'aspect stratégique, est-ce qu'il vous semble qu’il parvient à transcender le clivage à travers son programme ?

C'est le paradoxe d'Emmanuel Macron, son positionnement politique est assez clair : il est libéral sur le plan économique et libéral sur le plan sociétal. Ce qui lui ouvre un boulevard, ce sont les résultats des deux primaires : à droite, on a choisi un candidat très à droite ; à gauche, on a choisi un candidat très à gauche. Les affaires judiciaires qui affectent François Fillon et la difficulté de Benoît Hamon à rassembler sur son nom l'aile droite du PS, le ralliement de François Bayrou également, offre à Emmanuel Macron un large espace politique, inespéré au moment où il a déclaré son intention d'être candidat. C'est un condottiere, mais un condottiere qui peut réussir. Toute la question sera de savoir, s'il parvient à ses fins, comment il gouvernera. Obtiendra-t-il une majorité aux élections législatives qui suivront ? Et s'il l'obtient, aura-t-il une autorité sur une majorité de bric et de broc ? Il est prématuré de poser ces questions, car il est très difficile d'anticiper et de prévoir ce qu'il adviendra dans les prochains mois.