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Deux sculptures perdues rendues par l'Angola au château de Versailles

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Le trio galant en marbre Zéphyr, Flore et l’Amour (à gauche), de Philippe Bertrand, René Frémin et Jacques Bousseau, intégrera le parcours permanent du château de Versailles et L’Abondance ira au Grand Trianon.
Le trio galant en marbre Zéphyr, Flore et l’Amour (à gauche), de Philippe Bertrand, René Frémin et Jacques Bousseau, intégrera le parcours permanent du château de Versailles et L’Abondance ira au Grand Trianon.
- Christophe Fouin / Château de Versailles

Égarées pendant de nombreuses années, les oeuvres du XVIIIe siècle Zéphyr, Flore et l'Amour ainsi que l'Abondance ont été retrouvées dans les jardins de l'ambassade d'Angola, à Paris, par le conservateur des sculptures du château de Versailles. Elles y retournent et font l'objet d'une exposition.

Lionel Arsac est le conservateur des sculptures au château de Versailles. En 2018, après plusieurs mois d'enquête et de recherches, il finit par retrouver le groupe de statues en marbre de Carrare Zéphyr, Flore et l'Amour de Philippe Bertrand, René Frémin et Jacques Bousseau (sculpté entre 1713 et 1726), dans les jardins de l'ambassade d'Angola, à Paris. Heureux hasard : dans ce même jardin, il trouve aussi l'Abondance, sculptée entre 1753 et 1758 par Lambert Sigisbert Adam. L’Angola a décidé d’en faire don à la France, tout en souhaitant des répliques et un partenariat de compétences. Des historiens de l’art français iront ainsi en mission en Angola tandis qu’une dizaine de chercheurs angolais viendront étudier à Versailles. L'ensemble est officialisé ce 4 février, à l’issue d’une rencontre à Versailles entre les ministres de la Culture des deux pays. Nous avons rencontré Lionel Arsac, l'heureux conservateur.

Votre point de départ a été Zéphyr, Flore et l'Amour. De quelle œuvre s’agit-il ? 

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Il s'agit d'une sculpture parmi les plus belles commandes royales du XVIIIe siècle : un groupe exécuté dans trois blocs de marbres différents et rassemblés, qui représentent Zéphyr, Flore et l'Amour. Ce groupe a été commandé par Louis XIV à Philippe Bertrand et à René Frémin, deux sculpteurs membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture en 1713, donc deux ans avant la mort du roi. Ces sculpteurs n’ont malheureusement pas pu achever le groupe. Philippe Bertrand est tombé malade puis mourut, tandis que René Frémin est entré au service du roi d'Espagne, Philippe V, qui était le petit-fils de Louis XIV. C’est donc un troisième sculpteur également académicien, Jacques Bousseau, qui termina le groupe, en 1726. Il y a ensuite eu un deuxième groupe, L’Abondance, mais que je ne cherchais pas initialement. 

Comment a débuté votre recherche ? 

Je cherchais le groupe de Zéphyr et Flore, commandé par Louis XIV pour le Trianon. En tant que conservateur du château de Versailles et du Trianon, cela m’intéressait forcément. Lorsque j’ai pris mes fonctions en 2016, je me suis bien sûr plongé dans l’histoire de la collection des sculptures du château. J'ai étudié pour cela l’ouvrage de référence, notre Bible pour les historiens de la sculpture, un ouvrage dirigé par François Souchal : French sculptors of the 17th and 18th Centuries, qui répertorie toutes les œuvres de chacun des sculpteurs qui ont travaillé sous le règne de Louis XIV. Et c'est là que je me suis rendu compte qu’il y avait ce groupe, Zéphyr et Flore, photographié dans l'ouvrage. La photographie datait de 1975 mais sans localisation. Mon collègue aux sculptures, Alexandre Maral, ne savait pas non plus où était l'œuvre. Je me suis donc mis en tête de le chercher.  

Nous savions grâce à nos catalogues de ventes que cette œuvre avait été achetée par Alphonse de Rothschild en 1881 à la vente des sculptures du château de Versailles. C'est à partir de ce nom-là, que j'ai dressé l'arbre généalogique de la famille jusqu'à nos jours (ce qui était un peu compliqué, c'est une grande famille, avec surtout leurs différentes résidences à Paris, en France, en Europe et même Outre-Atlantique). 

J'ai ensuite commencé à visiter les murs qu'ils avaient habités et qui étaient accessibles, comme par exemple le Château de Boulogne (c'est une ruine aujourd'hui malheureusement) ou le château de Ferrières, sans y trouver la sculpture. 

Puis j'ai vu que l'hôtel Ephrussi Rothschild, avenue Foch, était devenu depuis 1979 l'ambassade d'Angola en France. J’avais fait quelques recherches grâce à Google View, on voyait de petits points blancs mais je n’étais pas sûr que ce soit Zéphyr et Flore. Ensuite, l'ambassade m'a très généreusement accueilli et dans les jardins, je me suis rendu compte qu'il y avait ces deux sculptures : le premier groupe et un deuxième, que j'ai reconnu comme étant L'Abondance. Il s’agit d’une commande de Louis XV à Lambert-Sigisbert Adam en 1752 pour les jardins de Choisy, une des résidences préférées de Louis XV qui a disparu aujourd'hui. 

Détail du trio galant en marbre de Carrare Zéphyr, Flore et l’Amour.
Détail du trio galant en marbre de Carrare Zéphyr, Flore et l’Amour.
- Christophe Fouin

Je visite donc l’ambassade au printemps 2018 et je ne vous cache pas que c'était une très grande émotion de retrouver cette sculpture que je cherchais depuis plusieurs mois. 

Ensuite, il a été question de faire en sorte que ces œuvres intègrent les collections nationales. L'Angola a suggéré, au nom des relations qui unissent nos deux pays, le don des œuvres. Et je dois dire que le gouvernement angolais a été absolument remarquable parce que dès 2019, ils ont accepté cette idée. Charge à nous de leur livrer des répliques. 

Nous avons aussi mis en place un formidable programme d'échange culturel. Des professionnels de la culture français vont partir en Angola et plusieurs directeurs de musée angolais vont être accueillis à Versailles. C'est vraiment une très belle opération qui se fait au nom de l'amitié de nos deux pays. 

Quelle part occupent ces recherches, ces enquêtes, dans votre métier de conservateur ? 

Cela n’occupe pas une si grande part car à Versailles les sculptures ont été assez bien préservées, notamment à la Révolution. Ce n’est par exemple pas le cas du mobilier de Versailles, qui a été dispersé à la Révolution et que l'on recherche vraiment plus activement que dans le domaine de la sculpture.  

En revanche, l’enquête au sens de travail dans les archives, dans les sources, dans les livres, occupe une part très importante de mon temps pour écrire des articles, faire un catalogue d'exposition à terme des ouvrages... L’enquête archivistique, c’est ce qu'on appelle la vie scientifique du conservateur. 

Qualifieriez-vous cette enquête à la recherche de Zéphyr et Flore de simple ? 

Oui et non. J'ai retrouvé énormément de sources pour l'historique de ces œuvres sous l'Ancien Régime, mais très peu pour l'époque moderne. C’est pour cela que j'avais pris le parti de dresser l'arbre généalogique de la famille Rothschild. En cela, cela a été une enquête un peu curieuse pour un historien de l'art. 

Ce qui a été simple, c'est finalement la chance : les œuvres était en France, à Paris, dans une ambassade, elles n'étaient pas des propriétés privées. 

Les œuvres ont donc été "oubliées" dans les jardins de l’ambassade ? 

Je pense qu’elles ont été mises dans les jardins dans les années 60, à l'époque où la propriété appartenait toujours aux Rothschild. Je ne sais pas ce qui s'est passé en 1979 quand ils ont vendu le bâtiment. 

Ce qui est sûr, c'est que l'ambassade d'Angola avait conscience d'avoir des œuvres importantes : ils les ont nettoyées et les ont préservées avec notamment un vitrage. Mais ils ne connaissaient pas l’historique prestigieux de ces deux commandes royales. 

Quelle est votre prochaine enquête ? Y a-t-il une autre œuvre que vous souhaiteriez retrouver ? 

Oui, il existe un buste que j'aimerais beaucoup retrouver. Pour l'instant je ne peux pas en dire plus parce que je n'ai pas de piste. 

Ces œuvres maintenant récupérées vont aussi faire l’objet d’une exposition ? 

Cette exposition fait partie des "contreparties" demandées par l'Angola : une exposition qui célèbre le don et qui permette également, d'un point de vue scientifique, de faire le point sur l'historique et le contexte de création de ces deux sculptures. Elle sera ouverte au public du 5 février au 5 juin dans l'appartement de la Dauphine, au cœur du château. 

Cette exposition rassemblera une cinquantaine d'autres œuvres issues des collections du château, dont certaines étaient conservées en réserve et qui sont qui sont montrées pour la première fois, d'autres moins visibles venues d'autres collections publiques françaises, de collections privées...  

Au-delà de la beauté de ces deux sculptures, elles portent aussi un message : les thèmes de Zéphyr et Flore et de L'Abondance n'ont pas été choisis au hasard. Elles véhiculent un message tantôt poétique, tantôt plus politique. Et c'est cela que l'exposition se propose d'explorer. 

Avec la collaboration d'Éric Chaverou