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Devenez captif de "La Femme qui rit", un puissant huis clos familial

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Une ferme isolée sous un ciel lourd
Une ferme isolée sous un ciel lourd
© Getty - Ed Freeman

Culture Maison. Journaliste au web de France Culture, Hélène Combis vous invite à vivre au rythme lancinant d'un huis clos familial et paysan, au milieu d'une nature qui aurait pu être peinte par Giono. Découvrez "La Femme qui rit", âpre roman québécois de Brigitte Pilote, sur nos destinées humaines malmenées.

Sur la couverture du livre, des chaussures esquintées, posées sur un rude plancher de bois, convoquent de suite le monde paysan. Malgré l’étrange choix de la couleur rose pour la quatrième de couverture, susceptible de tromper l’horizon d’attente du lecteur, c’est bien de la cruauté de cet univers dont il est question, et c’est tout le tragique du XXe siècle qui se rejoue dans ce nouveau roman de Brigitte Pilote, La Femme qui rit, qui vient de paraître aux éditions du Seuil. 

Couverture de "La Femme qui rit"
Couverture de "La Femme qui rit"
- Editions du Seuil

Avez-vous déjà lu cette autrice québécoise née en 1966 dans les environs de Montréal ? Son nom, alors, comme les images que suscite sa prose particulière, vous sont sans doute restés en tête. Brigitte Pilote a signé trois romans, après avoir longtemps travaillé pour la production audiovisuelle. Ses deux premiers textes, Mémoires d’une enfant manquée (2012), récit d'une enfance délaissée, et Motel Lorraine (2017), qui met en scène des personnages tenus en échec par l’inaccessible rêve américain, ont été accueillis au Canada par une presse élogieuse. Ils avaient déjà pour thème le désir et le dépit humains, l’impossibilité à sortir de ses assignations. La Femme qui rit, avec son titre évocateur, file le même leitmotiv, jusqu’à son climax.

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Chez Victor Hugo, "L'Homme qui rit” s’est vu affliger d’un sourire éternel par des truands l’ayant balafré jusqu’aux oreilles. Mais qu’importe si vous n’avez pas la référence, cela n'entravera en rien votre lecture de cet abrupt huis-clos, dont le titre fait référence au personnage central du récit : une domestique qui, un jour, débarque à la ferme des Sever, “où aucune femme n’a vécu depuis plus de vingt ans”. Illisible, impassible, non-nommée car toujours désignée par “elle” ou “la servante”, elle n’en bousculera pas moins l’étroit quotidien et le destin des deux autres protagonistes. Celui d’Emile Sever d’abord, vieux taciturne sexiste aux idées bien arrêtées, dur à la tâche et se défiant de tout, à commencer par ses propres émotions ; celui de son fils Florian ensuite, boiteux de naissance, pétri de mutisme, déserteur d’une existence qui aurait pu lui être propre. 

Des protagonistes écrasés par le "tragique du quotidien"

Dès le début, Brigitte Pilote établit le lien entre les trois personnages : le père a fait venir la servante à la ferme dans l’espoir secret de la marier à son fils infirme, qui ne semble pas avoir d’inclinaison pour les femmes. Il voit en elle la possibilité de "sauver" Florian et de prolonger la lignée. 

Pourtant, malgré la promiscuité induite par le huis-clos familial, chacun regarde l’autre sans pouvoir interagir, raidi dans ses amertumes, ses rêves inaboutis. Une solitude rendue sous la plume de l’autrice par une alternance des points de vue, qui jamais ne se croisent.

Les Sever haïssent la saison morte. Ils pestent contre le manque de lumière et les heures à ne rien faire, vont et viennent entre la maison et les dépendances, jusqu’au moment où il faut bien admettre que tout ce qui devait être fait ce jour-là l’a été. Il ne leur reste alors qu’à souper en silence, puis à tuer le temps en étirant les cigarettes jusqu’au coucher. L’oisiveté les épuise davantage que le travail.

Cette communication empêchée, impossible, est mise en exergue par la grinçante musique du “tragique du quotidien”, qui se fait entendre à chaque page : le bourdonnement d’une mouche, le "son mat des jets d’urine heurtant les pots de chambre", un "crachat de grésil" venant heurter une fenêtre, ou encore le "vagissement des lièvres qui agonisent dans les pièges". 

Dans ce roman, à l'égal du soleil, tout est plombant. Et nul, malgré les plans qu’il échafaude, ne peut échapper à une destinée digne de celle des Labdacides, lignée maudite d’Oedipe (nom signifiant littéralement “Pieds enflés”) qui, marquée par la défaillance originelle, est incapable de marcher droit. 

Heureux qui jusqu’en son vieil âge ignore le goût du malheur ! Quand une fois le ciel a frappé la maison, la ruine de proche en proche gagne et n’épargne pas un seul des descendants. Antigone de Sophocle, 441 av. J.-C.

D'ailleurs, tout dans La Femme qui rit ramène le lecteur à la part mythique, depuis l’absence de références qui inscrit le récit dans l’universel (le nom de la servante nous est inconnu, tout comme le lieu de l’intrigue), jusqu’à l’atmosphère incestueuse qui règne sous le toit des Sever.

Une langue cosmique pour dire la nature

Malgré le sentiment d’accablement induit par le huis clos, et le peu de sympathie que ces personnages frappés par le destin suscitent, ce texte marque durablement son lecteur par la grande qualité de son écriture.

Celle-ci tantôt nous plonge dans le tragique par des chocs visuels et métaphoriques, tantôt nous en arrache par sa poésie. Le roman est travaillé par un univers (frugalité et dureté de la vie paysanne) et un lyrisme suscitant de puissantes images, qui évoquent le Giono des Âmes fortes ou d'Un Roi sans divertissement. Car la beauté de La Femme qui rit réside aussi dans de grandes descriptions du spectacle de la nature, transcendant toutes nos obsessions humaines.

Toutes les saisons la ravissent. Sous le bâillon blanc de la neige, elle voit scintiller les couleurs que prend la plaine en juillet. Hiver comme été, elle garde sur sa peau l’empreinte du vent, entend le bruit des feuilles qui ruisselle jusqu’à elle. Une fois sortis de la cave, les légumes racines libèrent les notes de fond des parfums intimes de la terre. On la croirait folle, se dit-elle, si on la surprenait en train de humer les navets et les betteraves avant de les faire cuire. (…) Elle ne tire pas tout de suite les rideaux, un ciel ocre coule sur les arbres et elle veut profiter du spectacle.

Lyrisme et tragique ne sont-ils pas deux grandes lignes de force de la littérature ? Le roman de Brigitte Pilote y trouve sans conteste sa place.

  • La Femme qui rit de Brigitte Pilote (Seuil)
Brigitte Pilote
Brigitte Pilote
- Martine Doucet/ Editions du Seuil

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