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Dick Howard : "Trump n'a aucune capacité d'empathie"

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Donald Trump quitte la Maison Blanche à pied pour se rendre à l'église épiscopale St John's, de l'autre côté de Lafayette Park, à Washington, le 1er juin 2020.
Donald Trump quitte la Maison Blanche à pied pour se rendre à l'église épiscopale St John's, de l'autre côté de Lafayette Park, à Washington, le 1er juin 2020.
© AFP - Brendan Smialowski

Entretien. L'Amérique renoue avec ses démons raciaux. Le pays est confronté à une escalade de violence après la mort de George Floyd, cet Afro-Américain tué par asphyxie par un policier blanc. Face aux manifestations qui touchent quasiment tous les Etats du pays, Donald Trump joue la fermeté et la division.

Le mouvement de colère contre le racisme et les brutalités policières s'est poursuivi mardi aux Etats-Unis, en dépit des couvre-feux en vigueur, des pillages, des affrontements avec la police et du ton martial de Donald Trump, déterminé à restaurer l'ordre en recourant si besoin à l'armée. La capitale américaine, où plus de 300 manifestants ont été arrêtés lundi soir, "était l'endroit le plus sûr de la planète la nuit dernière", a salué sur Twitter le dirigeant républicain, assumant le positionnement de Président de "la loi et de l'ordre". Neuf jours après la mort à Minneapolis de George Floyd, un homme noir asphyxié par un policier blanc, la vague de contestation historique ne connaît pas de répit. Relayée dans plusieurs pays dans le monde.

Professeur émerite de philosophie politique à l'Université de Stony Brook, Dick Howard revient sur ces événements et l'attitude de Donald Trump.

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Comment analysez-vous ce qui se passe actuellement dans votre pays ? 

Cela me rappelle surtout 1968, lorsqu’il y a eu des émeutes à Los Angeles, suivies par des émeutes dans plusieurs villes comme Detroit. Et tout cela avec une élection présidentielle à venir. Souvenez-vous, Nixon était le candidat républicain et Johnson, le Président démocrate, avait dû se retirer à cause des contestations contre la guerre au Vietnam. Et il y a eu des émeutes. A l’époque, Nixon a joué à cliver l'électorat. C’était le début de ce que l'on appelait la stratégie sudiste du parti républicain qui utilisait le mouvement des droits civiques comme levier pour diviser l’électorat du parti démocrate. C'est le moment où le parti républicain va commencer sa montée au pouvoir. 

Mais la différence entre cette période et ce qui se passe actuellement, c'est que Nixon était candidat tandis que Trump lui est le Président. 

Deuxième différence importante, en 1968, le candidat démocrate jouait le rôle d'un Président, tandis qu’actuellement, on a effectivement des démocrates qui sont dans l’opposition et les républicains au pouvoir avec un Président qui joue le clivage. Il se montre incapable de faire un discours qui essaye de rassembler, incapable de faire un discours présidentiel, un discours de réconciliation. Et c'est ça, finalement, qui est frappant. 

Plus largement, c'est quelqu'un qui montre qu'il n'a aucune capacité d'empathie, de sympathie pour ce que les gens vivent. Il ne veut que gagner, gagner, gagner à tout prix.

Comment expliquez-vous que Donald Trump ne prononce pas un discours rassembleur alors que son pays est à feu et sang ?

Si on reprend l'Histoire américaine à partir du mouvement des droits civiques, à partir de Kennedy donc, on peut trouver une série de discours qui ont marqué, qui ont été présidentiels, qui ont unifié, le dernier en question étant celui d’Obama en 2004, quand il se fait reconnaître à la convention démocrate et qu’il déclare : "Il n’y pas seulement des républicains et des démocrates, il n'y a que des Américains". Il y a eu aussi son discours après le massacre dans l’église de Charleston en 2015 (NDLR : 9 Américains avaient été tués dans une église de la communauté noire par un partisan de la suprématie blanche). Il fait un discours de réconciliation et à la fin, les paroissiens commencent à chanter Amazing Grace. Obama se met à chanter avec eux et il pleure pour exprimer cette douleur. Trump, lui, en est incapable car il est incapable d'empathie, comme je le disais…

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Vous êtes très sévère à l’égard de Donald Trump. Pensez-vous que cette crise va lui être défavorable lors de la prochaine échéance présidentielle  de novembre ? 

Regardez où nous en sommes actuellement. Nous sommes dans une situation où, depuis trois mois, on fait face à cette pandémie du coronavirus qui a donné lieu à un chômage inédit. A cela s'ajoutent deux mois et demi de confinement. Et là-dessus arrive cette affaire de Minneapolis qui a été une étincelle. Au-delà de l'explosion, si vous regardez les élections de mi-mandat en 2018, il y a eu une remontée assez remarquable du côté démocrate chez les candidats au Congrès. Mais pour l'instant, tout est bloqué par le fait que vous avez un Président qui joue le clivage. 

Vous avez un Sénat qui est contrôlé par les républicains. Des républicains qui ont parié sur deux choses : d'une part, sur le pouvoir de nommer des juges dans les tribunaux fédéraux qui sont nommés à vie et resteront encore vingt ans, trente ans. C'est leur tactique et du coup, ils se concentrent là-dessus. L'autre facteur est que les républicains au Sénat ont fait le pari de Trump. 

Maintenant, je crois que Trump est en train de montrer les limites de sa présidence, c’est-à-dire que finalement il n'a pas de programme à offrir. Donc, un candidat démocrate qui proposerait d'être un vrai Président, qui proposerait de faire ce travail d'incarnation, pourrait changer les choses. Or, de mon point de vue, Joe Biden est un candidat au mieux de réconciliation temporaire, un candidat de transition. Il faudrait un candidat démocrate de la trempe d’un Obama mais blanc ! Un candidat de la trempe d’Obama serait capable de jouer ce rôle. Mais je ne vois personne chez les démocrates pour l'instant.

Pensez-vous que ces émeutes à caractère racial peuvent déboucher sur un mouvement plus structuré ?

Ce sont des émeutes de désespoir. On ne sait pas comment mettre fin à cela. Est-ce qu'on est arrivé à la fin de l'époque des droits civiques, du mouvement qui a commencé avec Martin Luther King il y a plus de cinquante ans ? Est-ce que maintenant, l'espoir incarné par Martin Luther King (n'oublions pas que King représentait un mouvement de non-violence), cet espoir de réconciliation, cet espoir de justice, finalement, ne s'est pas montré futile ? 

Je me pose cette question : ces émeutes sont-elles condamnées à être des explosions sans suite ou cela pourrait-il être le début d'une prise de conscience politique, qui ne serait pas simplement une prise de conscience dans la communauté noire, mais une prise de conscience citoyenne ? Est-ce que ce mouvement pourrait prendre une forme politique ou est-ce que ce sont des explosions temporaires, sans lendemain ? Si je devais citer une philosophe, ce serait dans l'esprit de Hannah Arendt et l’idée d'occuper l'espace public.

Avec AFP