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Dick Rivers, Johnny, Eddy... Une fascination américaine à sens unique

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Dick Rivers et Eddy Mitchell au Golf Drouot à Paris en 1981.
Dick Rivers et Eddy Mitchell au Golf Drouot à Paris en 1981.
© Getty - Bertrand Rindoff Petroff

Dick Rivers a été inhumé ce jeudi à Paris. Comme d’autres chanteurs du baby-boom et de l’après-guerre, l'ancien "Chat Sauvage" incarnait cette génération d’artistes fascinée par l’Amérique mais que les Américains ne connaissaient pas.

L'état-civil le connaissait sous le nom d'Hervé Forneri mais sur la scène et pour son public, il s'appelait Dick Rivers. Le rocker est mort le 24 avril à l’âge de 74 ans à l'hôpital américain de Neuilly et ses obsèques ont été célébrées ce jeudi à Paris. Comme nombre d'artistes de sa génération, Dick Rivers incarnait cette vague de chanteurs de l'après-guerre dont les héros et les rêves venaient d’Amérique mais que les Américains ne connaissaient pas

Pour écouter du rock’n’roll, il fallait faire du rock’n’roll

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Le rock’n’roll débarque en France et en Europe à la fin des années 50. Mais au début, cette musique n’est aimée que par une minorité : “c’était vraiment une manière de résistance à la culture et à la musique ambiante”, racontait Eddy Mitchell dans une interview avec Johnny Hallyday au Nouvel Observateur le 30 septembre 1999. Ce genre musical est alors inconnu en France et il faut une poignée de précurseurs pour l’importer : Johnny, Eddy et Dick Rivers y contribuent largement. Ensemble, ils constituent le “triangle d’or” du rock hexagonal comme l’écrit l’Humanité dans un article du 14 novembre 1990.

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Pour écouter du rock, “le moyen le plus rapide, c’était d’en faire !”, explique Michka Assayas, journaliste et auteur d’un dictionnaire du rock, “car à l’époque, cette musique n’était pas disponible dans sa version originale”. “Dans ces années 58-59, il y avait très peu de disques d’Elvis Presley sur le marché”, racontait aussi Johnny Hallyday dans la même interview au Nouvel Observateur, “moi j’ai connu Elvis parce que les parents de Lee Halliday, l’homme qui m’a élevé, vivaient aux Etats-Unis et m’envoyaient des disques. En fait, il n’y avait que sur le juke-box du Golf Drouot que l’on pouvait écouter Presley, Jerry Lee Lewis ou Paul Anka”.

Le Golf Drouot, à Paris, est le lieu mythique de naissance du rock français : “c’était un endroit de glandeurs (...), ça faisait salon de thé pour le troisième âge mais il y avait un juke-box, d’une qualité qu’on ne trouvait pas ailleurs. Alors on a ramené nos disques américains”, ajoutait Eddy Mitchell. “C’est Chris (Long Chris) qui avait la meilleure filière. Il connaissait des soldats du SHAPE et avait tous les 45 tours qui sortaient en échange de bouteilles de Calva. On appelait ça ‘les disques qui sentaient les pieds’ parce qu’ils voyageaient dans des containers à fromage. Ça avait exactement le même diamètre”.

“Si nous allions chercher des musiciens et des chansons là-bas [aux États-Unis], c’est parce que chez nous, personne ne faisait du rock sérieusement”, racontait encore Eddy Mitchell dans un article du Monde RTV le 14 mai 1990. 

C’est ainsi que la génération “yéyé” voit le jour : ces chanteurs et artistes qui reprennent les tubes venus des États-Unis mais que personne ne connaissait en France. Dick Rivers chante “sois pas cruel” (“Don’t be cruel de Elvis"), Sheila reprend les chansons des groupes de filles, Claude François reprend les Everly Brothers, etc. “Mais les gens qui écoutaient ne le savaient pas !”, précise Michka Assayas, “ces versions en français étaient pour eux le seul moyen de connaître et d’écouter ces chansons. Même les chansons de Ray Charles ne passaient pas en VO, les disques n’étaient pas commercialisés et généralement, les gens ne comprenaient pas un mot à l’anglais non plus !”

Dans plusieurs interviews à propos de cette époque, Dick Rivers avait ainsi l’habitude de se présenter comme le “Alain Decaux du rock”, du nom de ce journaliste d’Antenne 2 qui s’était spécialisé dans la vulgarisation de faits historiques. 

Des collaborations avec les plus grands musiciens américains

En revanche, il faut un certain temps avant que le rock français ne se professionnalise. Au début, le genre débarque en France sous forme de parodie : Henri Salvador prend le nom d’Henry Cording (avec un jeu de mot : “recording” veut dire enregistrement en anglais), il chante avec Boris Vian “Rock and Rollmops” pour se moquer de cette mode que beaucoup considèrent comme parfaitement ridicule. “Pour une partie des Français dans les années 50, le rock est une musique primaire, stupide, destinée à des incultes qui ne goûtent pas les subtilités du jazz”, explique Michka Assayas, “mais arrive Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et son groupe (les Chaussettes Noires), Dick Rivers et les Chats Sauvages…”

Tous ces chanteurs changent de nom pour leur nouvelle religion : le rock. Jean-Philippe Smet devient Johnny, Claude Moine devient Eddy et Hervé Forneri choisit Dick Rivers, du nom d’un personnage joué par Elvis Presley dans le film Loving you. À l’époque, la France est encore parsemée de bases américaines (avant le retrait du commandement intégré de l’Otan décidé par le général de Gaulle en 1966) et Dick Rivers croise des soldats de l’Oncle Sam dans sa ville natale, Villefranche-sur-Mer, près de Nice, où la sixième flotte était stationnée.

Mais du statut de groupie à celui de chanteur pro, il y a un pas. Et tous le franchissent en s’entourant de musiciens professionnels, y compris outre-Atlantique : “ils ont voulu travailler avec les mêmes musiciens qui ont accompagné Elvis, Ricky Nelson, etc.”, explique Michka Assayas. "C’est ce que Dick Rivers a fait très tôt, il est allé enregistrer aux mythiques studios de Muscle Shoals dans l’Alabama. Johnny et Eddy aussi avec les accompagnateurs de Johnny Cash, Charlie McCoy qui avait accompagné Dylan également… Ils avaient ce complexe du petit Français effectivement, mais ils voulaient montrer qu’ils étaient capables de se mesurer à leur modèle. C’était un argument pour leurs fans, leur montrer qu’ils ne se moquaient pas d’eux et qu’ils leur offraient la même qualité que les originaux”.

Les rockers français n’ont jamais réussi la conquête de l’ouest

Cependant, impossible de franchir la dernière marche : faire carrière aux États-Unis. Dans un article du Parisien du 29 avril 1996, quelques mois avant un concert de Johnny Hallyday à Las Vegas, le journaliste croise pourtant le guitariste de Rod Stewart à l’aéroport qui lui dit : “S’il avait été américain, il serait la plus grande star rock du monde car, au-delà du talent, il a un charisme ahurissant.” Le reporter interroge d’ailleurs Johnny à ce sujet : “Et si le concert de Las Vegas débouchait sur une véritable conquête de l’Ouest ?” “Ça, c’est le rêve français (rire)”, répond le rocker, “je n’y pense pas vraiment. De toute façon, même quand vous êtes célèbre, les gens vous laissent plus tranquille qu’en France”.

Pas de complexe d’infériorité dans l’esprit de Johnny donc. Chez Dick Rivers non plus : “Il faut être français pour vivre un complexe par rapport aux musiciens américains. Je me sens bien là-bas. À chaque fois, je suis reçu comme un frère”, expliquait le rocker gominé à France Soir le 1er novembre 1991. Dick Rivers était alors au Texas, à Austin, en plein enregistrement d’un album revisitant les succès de Buddy Holly. Pas de problème non plus pour Eddy Mitchell : le 3 avril 1987, le père tranquille du rock français reçoit France Soir également, un mois avant un concert à Disney World en Floride. “Cette invitation américaine, c’est important pour vous ?”, lui demande le journaliste. “C’est surtout joyeux. Un petit bain de scène au moment où ça commence sérieusement à me manquer (...). Je ne me fais pas d’illusions, le public sera majoritairement français. Les autres viendront en curieux, découvrir l’animal exotique, tout comme j’irai moi-même serrer la pogne à Donald et à Mickey.”

Eddy Mitchell est aussi passionné de cinéma américain : il a d’ailleurs animé l’émission “La Dernière séance” pendant 16 ans sur FR3 jusqu’en 1998. Mais sa fascination pour l’Amérique relève surtout de l’imaginaire. “C’est plus une Amérique rêvée que réaliste que l’on retrouve dans vos chansons”, lui demande un reporter du Figaro le 24 janvier 2000. “Complètement. C'est la continuité de mes rêves de gosse, musicaux ou cinématographiques. Mais l’Amérique comme je l’ai rêvée à travers le Technicolor, c’est une Amérique hollywoodienne qui n’existe pas. Je ne sais pas si elle a existé, d’ailleurs.” 

“En fait, vous avez compris que je ne suis pas véritablement pro-américain”, résumait encore Eddy Mitchell dans l’article du Nouvel Obs de 1999, “je le suis même de moins en moins : leur cinéma, leur musique me déçoivent de plus en plus.” Et Johnny d’embrayer : “Moi, j’adore les États-Unis, mais je n’aime pas la façon de vivre des Américains. Il n’y a pas de combine là-bas : ici, quand on va au cinéma et qu’il y a la queue, on peut toujours truander. Là-bas, vous vous faites arrêter par les flics (rires). Eddy et moi, on est trop latins pour eux”. “Si je devais vivre aux USA, ce serait en Arizona ou au Nouveau Mexique”, continue Eddy. “Et puis, non, je me mettrais une balle dans la tête au bout d’un an !” “Moi, je rêve de m’acheter un ranch avec des chevaux. Je vivrais comme un cowboy”, conclut Johnny. 

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