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Didier Fusillier : "J'attends ma claque"

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Didier Fusillier en 2009.
Didier Fusillier en 2009.
© Sipa - Brunet Pool

20 ans après. En vingt ans, Didier Fusillier n'a cessé de grimper, se faisant lui-même la courte-échelle, d'une maison de la culture à un poste en vue à Lille3000 auprès de Martine Aubry. Il s'est imposé dans le paysage culturel, ne lâchant pas son penchant pour l'innovation.Retour arrière sur deux décennies.

Lorsque Thierry Grillet l’interviewe le 2 août 1996 dans la série “L’âge des possibles”, Didier Fusillier n’a pas 37 ans et dirige depuis six ans déjà Le Manège, à Maubeuge, dont trois ans en cumulant avec la direction de la Maison des arts et de la culture de Créteil. Il y est resté encore plus de quinze ans, avant d’être nommé en 2015 à la tête du Parc de la Villette, où a lieu notre rencontre, vingt ans après le premier interview.

Découvrez tous nos portraits avant / après de la série, vingt ans après l'émission d'été "L'âge des possibles"

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A 37 ans, Didier Fusillier évoquait avec une gourmandise infinie l’an 2000 - “Cette chance inouïe de passer un millénaire comme ça, et donc d’avoir une sorte de compte à rebours qui nous annonce quelque chose d’absolument neuf qui arrive.” Durant cinquante minutes, le jeune metteur en scène déjà rompu à la politique culturelle affichait une fraîcheur un peu sidérante :

Didier Fusillier dans "L'âge des possibles" le 02/08/1996

49 min

Vingt ans sont passés par là, l’an 2000 aussi, et le quinquagénaire cherche aujourd’hui sa claque, ou “quelque chose de semblable à 1492, la découverte des Indes ou la révolution Internet” :

Je me souviens encore de la première fois qu’on m’a parlé des “www”, au festival de cinéma de Locarno. Un type, un Américain, expliquait dans une conférence ce qu’allait être I'internet. C’est ce que j’attends maintenant : qu’est-ce qui va vraiment venir nous laisser sur le carreau ? Quel truc énorme va changer nos vies ? Je ne l’ai pas pour le moment.

Il a beau répéter depuis vingt ans qu’il n’a rien d’un technophile, partout où il passe Didier Fusillier joue les marieurs entre spectacle vivant et (nouvelles) technologie(s). Sitôt arrivé à La Villette l’an dernier, il a récidivé avec le festival “100%” qui s’affiche comme “un grand rendez-vous de la création et de l’innovation”.

Il y a vingt ans, à Thierry Grillet s’étonnait - “J’ai l’impression d’être devant un technophile” - sans qu’on sache si l’étiquette était vraiment flatteuse. Alors, ce natif de 1959 répondait ceci :

Je ne pratique absolument pas ça. Je viens d’être initié un petit peu à tous ces réseaux, le Net et tout ça.., depuis deux mois. Enfin, on est dedans effectivement, on comprend, on essaie… Mais ce n’est pas du tout une passion pour moi.

Aujourd’hui, on ne peut pas s’empêcher de tiquer lorsqu’il se définit comme “absolument pas quelqu’un du numérique”, assurant avoir “à peine le temps d’utiliser le mail”. Coquetterie ? La lumière semble pourtant bien s’être soudain rallumée quand Fusillier évoque “le numérique, à la fois un média, un outil, mais aussi une façon de penser” :

C’est un code, ce n’est pas un art, mais la matrice qui vous permet de générer un art qui n’appartient qu’à cette matrice. Ce n’est pas du tout le théâtre ou la danse, qu’on peut exprimer dans un théâtre ou dans la rue. Non, c’est un média qui crée son propre corpus. qui crée son moyen de communiquer, son moyen de produire et aussi la quintescence-même de l’oeuvre.

Didier Fusillier carbure à la surprise, oscillant entre son goût paradoxal du “futur antérieur” - “ce n'est pas l’obsolescence, c’est ce qui est toujours là. Toutes ces étapes sont là, elles nous nourrissent ou sont mort-néees mais elles sont là”- et la soif d’un franchissement vraiment neuf.

En 1996, Didier Fusillier s’enthousiasmait pour les promesses et les prémices de l’interactivité, à deux doigts de programmer un “Brain opera” :

Le public, sur Internet, peut intervenir, donner des indications au chef d’orchestre. La partition évolue en temps réel et on se rend compte que c’est très ennuyeux finalement, parce que ce n’est pas encore au point.

Et pariait sur l’arrivée sur scène des clones avant le tournant du siècle :

William Forsythe travaille de plus en plus sur des mouvements aléatoires de danse qui sont générés directement pas le danseur. Et puis, dans deux ou trois ans, il y aura bientôt l’apparition des clones, c’est-à-dire qu’un danseur pourra danser à côté de son personnage. Imaginez :, en trois dimensions, doté d’intelligence artificielle, c’est-à-dire qu’il ne dominera pas totalement.[...] Ce qui est formidable dans le surgissement de ces nouvelles technologies, c’est que ça rompt avec la linéarité du discours, c’est-à-dire qu’on arrive presque aux hypertextes maintenant : à termes, le spectateur pourrait devenir le lecteur-héro de son propre trajet dans le spectacle.

Faute d’avoir déjà mis la main sur un nouveau 1492 - “Il y a vingt ans, vous accueilliez des artistes japonais, vous étiez devant un nouveau monde. Aujourd’hui je ne vois pas qui nous amène un nouveau monde”-, il se régénère par des appels du pied au mouvement des makers, apôtres du do -it -yourself entre matériau et techno, à qui il devrait prochainement confier quelques- unes des Folies de Tschoumi qui émaillent de rouge les pelouses de La Villette. Et s’intéresse de près à ces jeunes artistes qui reviennent à des procédés “à la fois hyper sophistiqués mais beaucoup plus rustiques, parce qu’ils ont justement été noyés par les réseaux et la création sur Internet”.

S’il cherche aujourd'hui à être bousculé, “percuté par un truc qui vous tombe dessus”, Fusillier a ses pérennités. Ainsi, le dialogue entre disciplines artistiques, avec le mariage précoce du batteur de freejazz Max Roach et le danseur Bill T. Jones, ou encore Robert Lepage, que le patron de la Villette citait aussi bien en interview en 1996 qu’aujourd’hui. Québécois avant-gardiste, Fusillier avait accueilli en pleine campagne nordiste une de ses installations, un dispositif à base d’ombres et de miroirs, “visionnaire mais digne des temps anciens à Epidaure”. Un futur antérieur maximaliste.

A découvrir aussi : toute la série "L'âge des possibles". A l'été 1996, Sylvain Bourmeau et Thierry Grillet recevaient sur France Culture 25 personnalités ayant en commun d'émerger sur la scène culturelle française et d'avoir la trentaine, parfois à peine. Tout l'été, quinze d'entre elles se replongent dans ces interviews d'archive pour y réagir.