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Didier Fusillier : "Où nous mènera ce repli sur soi ?"

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Didier Fusillier - La Villette
Didier Fusillier - La Villette
© AFP - Joël Saget

Imagine la culture demain. Arnaud Laporte s'entretient aujourd’hui avec Didier Fusillier, président de l'Établissement public du parc et de la grande halle de la Villette. Il explore les différentes pistes possibles pour reprendre au plus vite une activité artistique.

Sur le pont depuis le début de ce confinement, l’équipe de La Villette réfléchit aux façons de maintenir une activité artistique tout en essayant de s’adapter aux annonces gouvernementales qui changent régulièrement la donne, et placent chaque acteur du monde culturel dans de nouvelles perspectives.

C’est dans ce contexte que nous interrogeons chaque jour une personnalité du monde de l’art, car la culture ne témoigne pas que pour la culture. Elle témoigne pour la société tout entière. 

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Aujourd’hui, Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, donne la parole avec Didier Fusillier, président de l'Établissement public du parc et de la grande halle de la Villette, et directeur artistique de Lille 3000.

A quoi pensez-vous ?

Didier Fusiller. Il se trouve que ma mère est morte le 4 mars, dans une maison de soins en Belgique, d’une pneumonie foudroyante disait-on à l’époque (il y a deux mois) présentant aujourd’hui tous les signes générés par ce virus. Et je pense aux personnes qui l’ont accompagnée dans cette foudroyante descente, à leurs visages, à leur présence aujourd’hui auprès d’autres souffrances, aux risques pris par elles, au don de soi.

Qu’avez-vous décidé de ne plus faire ?

J’aimerais ne plus m’énerver pour des choses inutiles. La période semble propice et pourtant, j'ai le sentiment de vivre le contraire au fil de ces journées qui passent trop vite sans que rien ne survienne de l’extérieur qui n’existe plus lui-même.

Qu’attendez-vous des autres ?

Tout. Pour rester dans l’actualité terrible, on parle du télétravail comme d’un progrès. J’ai même entendu un analyste expliquer que ce qui était formidable avec le télétravail c’est que nos contacts avec nos collègues soient limités. Au risque de nager à contre-courant, je vois là une grande catastrophe, car le travail c’est d’abord l’échange, le plaisir de se retrouver, de s’élever ensemble. Sans le travail aurais-je pu rencontrer toutes ces personnalités, ces caractères qui m’ont ouvert à tant de champs à priori inaccessibles ? Qu’il s’agisse d’une solution temporaire en temps de crise, pourquoi pas, mais un modèle pour demain certainement pas. Et de la même façon, on parle de freiner les voyages, d’arrêter le transport des œuvres. Où nous mènera ce repli sur soi ?

De quelle façon la crise que l’on traverse a-t-elle changé votre rapport au temps ?

« L’accès à la culture est toujours à réfléchir dans l’instant » dit Thomas Jolly, directeur du CDN d’Angers dans un entretien récent. Nous nous interrogeons avec toutes les équipes à La Villette, sur notre mission immédiate et à moyen terme. Nous souhaitons transformer ce vaste parc parisien de 55 ha, avec sa grande Halle, mais aussi un nombre considérable de bâtiments comme les folies, le Zénith… en une plaine artistique pour l’été, l’automne, pourquoi pas l’hiver afin d'inviter les artistes, mais aussi les techniciens, à partager leur temps de création. Dans les années 70, la Cartoucherie de Vincennes était en bouillonnement continu autour des créations 1789, 1793 d’Ariane Mnouchkine, tout comme les expériences au Mickery à Amsterdam. Plus récemment lors du Bâtard festival au Beursschouwburg de Bruxelles, les représentations n’avaient pas de début ni de fin, un storyboard vous expliquait ce qui s’était passé pendant votre absence. Bernard Blistène réfléchit pour le Centre Pompidou à inviter à La Villette des artistes qui s’inspireraient d’objets ou de matières trouvées dans le parc et/ou à proximité. L'idée serait qu'ils créent sur place en transformant ces objets en présence du public. Nous imaginons aussi que Bartabas pourrait venir vivre là quelque temps, ainsi que Prejlocaj et sa compagnie, David Bobée, Marion Mottin, Mourad Merzouki, Julie Berès, Julien Gosselin... mais aussi de nombreux jeunes artistes qui offriraient à d’autres le partage de leur temps artistique, de l’ordre de l’utopie, un temps de la représentation déconfiné...

L’art s’adresse à qui, et comment, désormais ?

C’est la grande question, qui anime la culture depuis toujours. « Un art élitaire pour tous » disait Vitez.

Comment parvenir à rendre accessibles les formes d’art ? Il faut d’abord des lieux. C’est le sens du développement des micro-folies en France et à l’étranger pour présenter des œuvres, d’abord les chefs-d’œuvre de nos grands musées et institutions, puis des actions artistiques chorégraphiques, théâtrales, du cinéma VR, des expériences sociales…

Ce sont des lieux en mutation et en régénérescence spontanée. 90 aujourd’hui en Métropole et dans les territoires d’Outre-Mer, 200 si tout va bien avant la fin de l’année. Mais il faut aussi tenir compte des conditions de l’appropriation de ces œuvres par un public éloigné, ce qui est encore une fois la grande question.

« Quand j’ai commencé à écrire », explique le prix Nobel de littérature Vidia Naipaul, « je croyais à l’universalité de l’art : si l’on produisait une œuvre d’art elle serait universellement reconnue. À présent, je sais que tout art est localisé, c’est une communication entre celui qui crée et celui qui reçoit. Tous deux doivent avoir le même bagage. »

C’est le sens des actions que nous menons avec l’Education Nationale et le Ministère de la culture dans un grand nombre d’établissements scolaires, qu’il s’agisse de représentations adaptées ou de présences d’artistes. Nous allons intensifier ces actions.

C’est une mission sans fin.

Qu’avez-vous envie de partager ?

« Au centre se trouve toujours un point où règne le calme » dit encore Vidia Naipaul. 

Depuis 2001, avec les attentats puis plus récemment les violences urbaines des samedis et aujourd’hui les contraintes sanitaires, notre quotidien s’alourdit sans cesse : fouilles, portiques de sécurité, masques… 

Les lieux de culture sont des lieux de partage où l’on vient parce qu’on s’y sent bien, à l’abri, ensemble. Nous travaillerons à protéger ce lien tribal à La Villette.

Didier Fusillier, mardi 5 mai 2020