Difficile transition économique en Tunisie, 7 ans après la révolution

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Difficile transition économique en Tunisie, 7 ans après la révolution

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Manifestation du 9 janvier à Tunis, des milliers de personnes ont protesté contre la vie chère.
Manifestation du 9 janvier à Tunis, des milliers de personnes ont protesté contre la vie chère.
© AFP - Fethi Belaid

Depuis le début de l’année, des mobilisations sociales ébranlent la Tunisie. Le mouvement "fech Nestannew", "Qu’est ce qu’on attend", a lancé la contestation contre la vie chère. Avec un appel à de nouvelles manifestations ce dimanche face à une économie sinistrée depuis la révolution de 2011.

La contestation sociale gronde en Tunisie depuis début janvier. Des manifestations ont lieu dans plusieurs villes du pays pour protester contre la hausse des prix, entrée en vigueur le 1er janvier. Le prix du carburant a augmenté, les services de téléphonie, ou encore Internet. A cela s’ajoute un nouveau budget d’austérité présenté par le gouvernement tunisien. Les manifestations ont été émaillées de violences, un manifestant est mort et près de 780 personnes ont été arrêtées depuis le déclenchement des troubles sociaux, le lundi 8 janvier. Et de nouveaux rassemblements sont convoqués ce dimanche, tout juste sept ans après la destitution du dictateur Ben Ali. Depuis la révolution du jasmin, point de départ de ce que l’on a appelé "les printemps arabes", quelle est la situation économique de la Tunisie ?

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Depuis février 2011, quand le pays a entamé une transition démocratique, économique et sociale, chaque mois de janvier est traditionnellement synonyme de mouvements sociaux dans le pays. Si la transition démocratique est bien amorcée, "la transition économique, selon Béligh Nabli, directeur de recherche à l’IRIS, (interrogé dans les Matins de France Culture), n’a toujours pas permis de changer de modèle de développement, ou du moins d’un modèle de développement qui soit synonyme de croissance et d’emploi". La Banque mondiale abonde dans son sens :  "la Tunisie avance à grand pas dans son programme de transition politique, mais les résultats concrets sur le plan économique prennent plus de temps que prévu".  

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En 2015, le taux de croissance du pays est de 1,1%, en 2016, 1%. Cette croissance modeste s’explique par un repli du secteur agricole et une baisse de la valeur ajoutée des industries non manufacturières, notamment celle du secteur des hydrocarbures et de l’extraction minière. Mais aussi par la diminution de la fréquentation touristique. Selon Fatma Bouattour, docteur en sciences économiques à l’université de Paris Dauphine : 

L’instabilité sécuritaire et la série d’attentats qui ont frappé le pays en 2015 se sont traduites par une baisse des recettes du tourisme de 33 % entre 2014 et 2015, et encore de 4 % en 2016.

Un climat qui a également fait fuir les investisseurs. 

La dette publique est abyssale, elle ne cesse de accroître depuis la révolution, elle représente près de 70% de son PIB aujourd’hui. D’après la Banque mondiale, "la Tunisie est confrontée à d’énormes déficits budgétaire et extérieur. Le déficit budgétaire de l’administration centrale, a atteint 6 % du PIB en 2016, contre 5,6 % en 2015. Le ratio d’endettement est passé de 55,4 % en 2015 à 61,8 % du PIB en 2016." 

De plus, la chute de la valeur du dinard tunisien affecte l'économie, et donc le pays", d'autant que l'Union européenne est son principal partenaire commercial", explique Fatma Bouattour.

Beaucoup de jeunes diplômés sans emploi

Le chômage gangrène la population depuis la révolution, avec un pic en 2011, et un taux de 18.3%. Selon l’Institut National de Statistiques tunisien, le chômage touche davantage les femmes que les hommes, et les diplômés de l’enseignement supérieur sont particulièrement affectés, avec un taux de chômage de 30%. Ces statistiques, pour l’économiste Fatma Bouattour, "illustrent les défis du gouvernement tunisien dans l’emploi et se traduisent par un besoin de réformer le système éducatif, notamment à travers une adaptation des cursus aux exigences du marché de travail (plus de proximité avec les entreprises, aides au secteur privé pour encourager l’emploi,…)". 

Le taux de pauvreté a baissé de cinq points entre 2010 et 2015, s’établissant à 15% de la population. Mais la pauvreté touche surtout les régions de l’intérieur du pays, là où la révolution a démarré. 

Pour accélérer la transition économique et la croissance, le gouvernement tunisien a lancé en 2016 un grand plan sur cinq ans, qui vise à un taux de croissance de 3,5% et une réduction du chômage à 12%. L’autre objectif du gouvernement tunisien est de revenir sur la scène économique mondiale. La conférence internationale de l’investissement "Tunisia 2020" a eu lieu en novembre 2016, avec deux jours de débats "pour promouvoir l’attractivité du pays en termes d’investissements directs à l’étrangers", explique Fatma Bouattour. La conférence s’est achevée par un montant de 13 milliards d’euros de promesses d’investissements et d’aides financières d’organismes internationaux, de pays européens et de pays du Golfe. La concrétisation de ces projets annoncés reste cependant tributaire de réformes structurelles et de la qualité du climat des affaires en Tunisie."

Et aujourd’hui ?

"La croissance s’améliore lentement, environ 2% soutenue par la reprise dans l’agriculture et le tourisme, selon un rapport du FMI, Fonds monétaire international, datant du 3 août 2017. Mais la forte consommation alimente l'inflation et augmente davantage les déficits budgétaire et externe, pourtant déjà élevés. La lenteur de la création de nouveaux emplois et les débouchés économiques limités continuent d’affecter la population tunisienne."

Le gouvernement tunisien de Youssef Chahed poursuit et amplifie sa politique d’austérité. Dans la loi de finances 2018 est inscrit une augmentation de la TVA, donc une augmentation du coût de la vie, mais aussi la création de nouvelles taxes. Car la Tunisie se retrouve dans une situation délicate. D’un côté, le FMI, qui conditionne ses crédits (2,4 milliards d’euros sur 4 ans) à la lutte contre le déficit public, de l’autre, la population, qui n’en peut plus de se serrer la ceinture et qui subit de plein fouet l’austérité. 

C’est donc cette loi de finances qui a provoqué les mouvements sociaux. "Une tension sociale majeure, selon le chercheur Béligh Nabli, car les Tunisiens ont le sentiment, sur le plan politique, de ne pas avoir de perspective, ni d’alternative à la politique d’austérité proposée par le gouvernement actuel." Le sentiment de désillusion, 7 ans après l’espoir qu’avait suscité la révolution du jasmin, est palpable, car explique le chercheur de l’IRIS : 

Il y a ce contraste entre des réalisations du point de vue politique, du point de vue des droits et des libertés, la liberté d’expression est réelle en Tunisie, le multipartisme aussi, mais dans le même temps, cette tension sociale qui vient d’atteindre son paroxysme aujourd’hui pourrait à nouveau déstabiliser le pays. 

Le Billet économique
3 min