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Dilnur Reyhan : "Confinement ou pas, le bulldozer chinois continue d’éradiquer les Ouïghours"

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La crise sanitaire n'a pas desserré l'étau chinois à l'encontre des Ouïgours
La crise sanitaire n'a pas desserré l'étau chinois à l'encontre des Ouïgours
© AFP - Ozan Kose

Coronavirus, une conversation mondiale. La crise sanitaire a-t-elle changé la manière dont le régime chinois considère ses minorités ? La réponse est non, selon la sociologue, professeure à l'Inalco et présidente de l'Institut des Ouïghours d'Europe, qui dénonce la répression dont reste victime cette communauté en Chine.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici. 

Aujourd'hui, la sociologue d'origine ouïghoure et présidente de l'Institut des Ouïghours d'Europe, Dilnur Reyhan__, dénonce la répression dont est victime cette communauté turcophone qui vit dans le nord-ouest de la Chine - une répression qui n'a connu aucun répit à la faveur de la crise sanitaire. 

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Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, lorsque tout le monde a commencé à souhaiter le bon aïd, quelqu’un m’a envoyé le tweet de l’ambassade de Chine à Paris qui souhaitait un "Eid mubarak" en l’accompagnant de l’image de la lune et de l’étoile doré. Comment osent-ils ? 

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Depuis plus de trois ans, ils ont mis dans des camps de concentration des millions de Ouïghours et d’autres populations turciques de la Région ouïghoure en stigmatisant leur appartenance ethnique et religieuse. Ils ont établi une liste de 75 signes religieux et nationalistes pour pouvoir accuser et arrêter les Ouïghours et autres musulmans turciques. De simples mots de salutation comme "Assalamualeykum", "Bismillah", "Alhamdulillah" (Dieu merci) ou encore "Allah’qa amanet" (Je te confie à Dieu) peuvent conduire les Ouïghours qui les prononcent dans des camps de concentration, ils ont organisé de fêtes de la bière dans certains villages durant le Ramadan où ils ont aussi obligé les Ouïghours à manger du porc. 

Kachgar, ville millénaire mythique

Mon cousin est dans un de ces camps depuis début 2018 avec son fils qui vient d’être condamné à 15 ans de prison pour avoir fait des études en Turquie. Le père est encore en camp pour avoir envoyé son fils dans ce pays et avoir effectué un pèlerinage à la Mecque en 1999 ! Même le premier jour du Ramadan, les autorités chinoises de Kachgar ont signé un contrat pour transformer le comté de Konasheher en gigantesque ferme de l’élevage du porc ! Kachgar, cette ville millénaire mythique sur l’ancienne Route de la soie, ville symbolique de l’Islam turco-persan, la capitale des royaumes musulmans centrasiatiques transformée en centre de l’élevage porcine alors même que la loi de l’autonomie inscrite dans la Constitution chinoise interdit l’élevage porcine dans les régions musulmanes ! Les mots me manquent à part pour qualifier cette attitude en ouïghour on dirait : « nomussiz » qui signifie « toute honte bue». 

La Région ouïghoure a été mise en quarantaine pendant moins d’un mois et début mars, le gouvernement chinois avait déclaré 76 cas et trois morts pour cette région. A la question de journalistes américains concernant le déploiement du virus, les fonctionnaires de la région ont déclaré ces sujet classé « secret d’État ». Nous n‘avons aucune nouvelle concernant la situation dans les camps où est enfermée toute une partie de la population ouïghoure. 

Région la plus surveillée au monde

Mi-mars, nous avons appris par la presse espagnole que la Région ouïghoure devient la première région de Chine qui rouvre ses écoles. De toute façon, il a toujours été extrêmement difficile d’avoir des informations concernant les camps et les conditions de vie des détenus. Cette région est considérée par les organisations de droits humains comme la plus surveillé au monde, il est devenu quasi impossible d’obtenir un renseignement sur ce qui s’y passe. Les images qui émanent de cette région sont paradoxalement diffusées par des internautes chinois, contents de se vanter de leur exploit en terre ouïghoure. Ils se glorifient d’avoir obtenu un appartement offert et la carte de résidence permanente ou d’avoir trouvé une fiancée ouïghoure grâce aux cadres (du parti) et ils appellent les autres Chinois à les rejoindre.  

En effet, pendant que le monde entier se bat encore pour se débarrasser du virus de Wuhan, la Chine déconfinée continue tranquillement de faire tourner son système oppressif contre les Ouïghours. La télévision d’Etat CCTV a même confirmé avoir envoyé 292,000 jeunes Ouïghours travailler en Chine intérieure pour des grandes marques internationales. 

Durant le confinement en Chine, la Région ouïghoure était clôturée, mais des trains remplis des jeunes Ouïghours partaient vers des villes chinoises pour travailler de force dans des usines de fabrication privées de leurs mains d’œuvres habituels à cause du confinement. 

Fin avril, les autorités chinoises imposent aux familles ouïghoures de contacter leurs proches de la diaspora juste pour leur signifier leur réussite dans la guerre contre le virus et en insistant sur la « catastrophe » qu’ils vivent dans les pays occidentaux. Il faut savoir que depuis des années ces Ouïghours étaient coupés de tout contact avec leurs proches. Quel cynisme !

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.