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Dire "fascisme" en 2021 : abus de langage ou clairvoyance ?

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Le fascisme est-il un mauvais épouvantail ou une vraie réalité à affiner ?
Le fascisme est-il un mauvais épouvantail ou une vraie réalité à affiner ?
© Getty - Philippe Clément / Arterra

Depuis les années 1970, des historiens tentent de bousculer la définition du fascisme pour dilater ses frontières dans le temps et dans l'espace. Aujourd'hui, une nouvelle génération d'intellectuels envisage le fascisme contemporain en esquivant la comparaison stérile avec les années 30.

S’il existait un indice Orwell, il aurait sans doute pulvérisé tous les records depuis quinze ans tant la circulation de l’auteur britannique antifasciste a explosé. Et avec sa circulation, c’est son usage, ou plutôt son appropriation qui s’est étrangement élargie. Car l’auteur engagé de 1984 ou de La Ferme des animaux, mort en 1950, est à la fois très à la mode, et souvent ventriloque : son œuvre riche et foisonnante, ses positionnements subtils et réflexifs, nous sont aujourd’hui accessibles sans testament. Au point qu’on peut facilement se réclamer de George Orwell. Y compris en faisant dire bien des choses à l’ancien militant du POUM, engagé dans la guerre d’Espagne, qui pendant des décennies fut d’abord un marqueur affinitaire pour l’extrême-gauche antifasciste. Plus un terreau qu’un credo sans doute, mais en tous cas un langage commun : Orwell était celui qui avait vu que marcher au pas de l’oie n’est pas une condition liminaire du fascisme, avait explicité que l’habit ne fait pas le moine en matière de chemises brunes, et que le fascisme peut aussi se décliner sous des dehors policés. 

Ces affinités métisses dont Orwell fait l’objet post mortem (et par exemple son appropriation par Natacha Polony qui récemment avait tenté brièvement de lancer une web-télé “Orwell”) sont en fait révélatrices d’un floutage des lignes plus vaste. Un floutage qui, justement, embarque aussi le mot “fascisme”, et que vient révéler cet Orwell polysémique - ou cacophonique. 

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En 1965, la BBC adaptait "1984" de George Orwell, pour son programme télévisé de théâtre.
En 1965, la BBC adaptait "1984" de George Orwell, pour son programme télévisé de théâtre.
© Getty - Larry Ellis / Daily Express

A chacun son Orwell puisqu’à chacun son fascisme ? On entend désormais taxer de fascisme des gens, des idées et par exemple des lois issues de bords politiques tout à fait variables, et même antagonistes :

  • "Fasciste !", c’est Emmanuel Macron sur des pancartes d’opposants au pass sanitaire qui battent le pavé, le samedi, dans des cortèges dont le recrutement trouble les frontières partisanes et où fleurissent des pancartes pour réclamer un nouveau procès de Nuremberg ; 
  • le fasciste, c’est aussi Jean-Luc Mélenchon dans le viseur d’une candidate écologiste qui estimait sa rhétorique fascistoïde ou aux yeux de Umberto Ecco qui distinguait en lui un fascisme tendance Robespierre dans Reconnaître le fascisme (en 2017 en français, chez Grasset) ; 
  • un “film fasciste”, c’était Bac Nord dans les colonnes de critique cinéma de Libération à l’été 2021 ; 
  • et puis la fasciste, c’est encore Marion Maréchal - Le Pen, désormais jeune mariée avec un eurodéputé italien qui s’affiche aux côtés de groupuscules nostalgiques de Mussolini.

La France n’est pas sous un régime fasciste. Et l’usage du mot “fascisme” dans le débat public recouvre au fond des réalités disparates. Mais alors que sort un petit livre d’intervention signé de Ludivine Bantigny et Ugo Palheta, Face à la menace fasciste, chez Textuel, on est frappé de voir que le terme a si bien essaimé en quelques années qu’il s’est comme découvert. Là où précisément, du même auteur Ugo Palheta, avait paru en 2018 La Possibilité du fascisme (à La Découverte), un ouvrage finement analytique… qui n’avait rencontré qu’un maigre écho médiatique. Comme si, indépendamment du contenu- même du livre, le mot risquait de coller aux doigts. En 2018, le terme “fascisme”, en français dans le texte, ressortait-il d’un registre trop militant, arrimé du côté de l’extrême-gauche antifasciste, pour qu’on puisse y voir autre chose qu’un abus de langage ?

Trois ans plus tard, le curseur semble avoir bougé, et le regard commencé à changer. Au-delà du mot qui fleurit ici ou là comme un nom d’oiseau, l’idée de réfléchir à ce qui féconde le fascisme n’est plus aussi marginale dans l’espace public. Tournant le dos à l’invective facile, plusieurs voix envisagent désormais ce que seraient les conditions de possibilité d’un fascisme d’ici et d’aujourd’hui. Ainsi a-t-on pu voir, coup sur coup, et dans des registres bien distincts :

  • le philosophe Michaël Foessel, qui revisitait les archives de presse de l’année 1938 pour comprendre dans Récidive 1938 (aux PUF en 2019) non pas tant ce qui se rejouerait trait pour trait aujourd’hui, mais en quoi faire des questions identitaires ou culturelles le centre du jeu politique crée de la violence, alors que la crise économique et sociale est profonde ;
  • ou encore, l’historien italien Enzo Traverso, qui explorait le concept de “post-fascisme” en 2017, dans Les Nouveaux visages du fascisme, co-écrit avec Régis Meyran (chez Textuel), et identifiait une séquence de transition qui se joue au sein même du cadre républicain. Pour lui, le fascisme ne se referait plus tant une santé sur le dos de la République, mais en son sein, via un alignement politique tous azimuts sur l’agenda du Rassemblement national ;
  • et puis aussi, dans un tout autre registre, Bernard Henri-Levy, en janvier 2019 dans Le Journal du Dimanche, qui voulait alerter devant un fascisme qu’on s’obstinait à nier : _"Quand les gens vont-ils comprendre que le fascisme n’est pas une aberration de l’Histoire mais une catégorie politique à part entière, ou mieux, un type de régime ? [_Le fascisme] est appelé hélas à connaître de nouveaux avatars. Lorsque l’avatar arrive, il faut le reconnaître et savoir l’appeler par son nom."
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Un centenaire toujours vert ?

Une poignée de semaines plus tard, coïncidait justement le centenaire du fascisme en tant que système politique. En Italie, donc. Et sur France Culture, Hervé Gardette intitulait précisément son émission Politique ! du 23 mars 2019 ,“Le fascisme, 100 ans après” :

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Longtemps cependant, il n’y eut pas consensus sur les frontières, les formes et les enjeux du fascisme. C’est même peu de le dire : préciser les contours du fascisme a fait l’objet, pendant trente ans, d’une âpre bataille de définitions, qui révélait au fond des lectures de l’histoire opposées. Et un rapport au mot, et ses racines italiennes, plus ou moins lâche. C'est en 1921 que le mot fut utilisé pour la première fois en français, dans le journal L'Humanité. Il saisit bien sur la réalité italienne à ce moment-là : le "fascismo", en italien dans le texte et dérivé du mot "faisceau", correspondait à un mouvement politique fondé deux ans plus tôt par Benito Mussolini. Qui justement s'instituait en parti cette année 1921 - il y a exactement un siècle.

Parmi ceux qui revendiquent aujourd’hui l’usage du mot, on trouve des auteurs qui déplorent que les historiens, spécialistes de l’Italie fasciste justement, ont longtemps joué les douaniers zélés. C'est-à-dire qu'on se sera aveuglé sur la réalité d'une menace fasciste contemporaine à trop borner le terme. L'impensé n'est pas seulement affaire de tabou ou de déni, mais aussi de champ d'application.  Eux pointent, par exemple, la nécessité de penser ensemble, et à bonne distance de Mussolini :

  • la xénophobie
  • la tentation de l’ordre
  • la désillusion des mondes ouvriers
  • ou encore une désagrégation de l’Etat Providence.

A force de s'en tenir à une définition stricte, fondée sur une sorte de pureté de l'alliage, a-t-on négligé sa résurgence possible ? Et, alors, l'aveuglement serait-il lié au fait de n'avoir pas cru bon d'envisager une forme de fascisme qui se serait comme régénérée dans l’air d’aujourd’hui ? C'est aussi l'idée - optimiste - que la démocratie peut tout qui s'effrite dès lors qu'on élargit la définition du mot, et surtout sa portée. 

Virilité, sport et bravoure : Benito Mussolini en pleine leçon d'escrime.
Virilité, sport et bravoure : Benito Mussolini en pleine leçon d'escrime.
© Getty - Library of Congress

C’est ainsi en refusant d’être rétrécis sur les cotes mal taillées (et trop étroites) d’une stricte comparaison avec les années Trente italiennes ou allemandes que des auteurs ont revitalisé la réflexion sur une hypothèse fasciste. Non pas, précisément, pour dire de strictes similitudes ou parier sur l’idée funeste d’un même totalitarisme qui poindrait fatalement à l’horizon. Mais plutôt pour armer leur usage du mot. Et d’ailleurs, Face à la menace fasciste commence exactement sur ces mots aux allures de réplique :

“Fascisme” : nous n’emploierons jamais ce mot à la légère. Il y a encore quelques années, il ne paraissait désigner que des groupuscules identitaires, des nostalgiques de la croix gammée et autres bandes dangereuses mais ultra-minoritaires. Pourtant, aucune raison ne justifie de le renvoyer à un passé révolu, de le croire mort et enterré, comme s’il n’appartenait qu’à l’histoire et qu’on pouvait tirer un trait. Nous ne vivons pas dans un régime fasciste, qui interdit toute expression contraire à lui et élimine méthodiquement, par tous les moyens, ses opposants. Mais tout fascisme est précédé d’une phase plus ou moins longue de fascisation, sans que bien sûr elle dise son nom.

Clair-obscur stérile

En 2017, reçu par Frédéric Worms sur France Culture, Enzo Traverso avait détaillé en quoi son projet visait avant tout à un décryptage des “nouveaux visages” du fascisme. C’est-à-dire, pas tant chercher à jouer au “Jeu des sept familles” ou au “Jeu des sept différences” dans un exercice de clair-obscur un peu stérile, mais plutôt à démontrer comment le fascisme avait muté en une idéologie mouvante qui, s’emparant de la souffrance sociale face à la mondialisation néolibérale, avait mobilisé large sur le dos d’ennemis bien ciblés - en fait, surtout les étrangers. Le 13 mars 2017, il expliquait son concept de “post-fascisme” au micro des Discussions du soir :

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Quant à Michaël Foessel, il disait de son livre sur le “pré-fascisme” ambiant (paru en 2019) ceci :

"Récidive" ne raconte pas l'histoire de l'avant-guerre. Il n'entonne pas non plus le couplet attendu du "retour des années 30". Les événements ne se répètent pas, mais il arrive que la manière de les interpréter traverse la différence des temps. En ce sens, les défaites anciennes de la démocratie peuvent nous renseigner sur les nôtres.

À lire aussi : Des échos de 1938

La langue n’est pas stabilisée, ni les mots complètement synonymes, ce qui ne met pas le débat complètement à l’abri des procès en sorcellerie, et des OPA sur les définitions. Mais décrypter signaux faibles ou forts du fascisme, d’un “néo-fascisme”, d’un “post-fascisme” (Traverso) ou d’un “pré-fascisme” (Foessel) est bel et bien un motif du débat intellectuel qui se banalise aujourd’hui. Parce qu’on serait passé de l’invective sectaire à la pensée légitime d’un péril authentique, objectif et rigoureux ? Sans doute plutôt parce que quelque chose a bien pu changer, dans le regard. Et c’est ce changement là qui vient sortir de l’ombre ceux qui depuis longtemps disaient “fascisme” sans que ce soit équivalent de “facho” - et sans être très audible. D’ailleurs Enzo Traverso insiste-t-il de longue date pour qu’on se défasse des usages courants du terme, afin de clarifier l’horizon.

Le 6 décembre 2020, lors d'une manifestation "pour la défense des libertés", à Lyon, une manifestante interpellait Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur.
Le 6 décembre 2020, lors d'une manifestation "pour la défense des libertés", à Lyon, une manifestante interpellait Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur.
© Getty - Robert Deyrail

Longtemps, c’est bien la comparaison avec les années 1930 qui a prévalu. Quitte à reléguer le mot "fascisme" à un lexique militant ancré à l'extrême-gauche. Les grands spécialistes historiques du fascisme, comme Michel Winock ou Pierre Milza dévaluaient ainsi volontiers l’usage du terme, pour souvent pointer un épouvantail facile et paresseux. Ils préféraient par exemple considérer le fascisme sur des bases moins friables. Et donc s’en tenir avant tout au fascisme en tant qu’idéologie au pouvoir - plutôt qu’à ses portes. En 1988, dans le magazine L’Histoire, Pierre Milza résumait ainsi son angle de vue :

Je pense qu'il faut s'intéresser en priorité au fascisme lorsqu'il est au pouvoir. C'est à ce moment-là que se concrétise la synthèse idéologique entre la contestation de l'ordre établi et le retour aux valeurs traditionnelles. On ne peut pas définir le fascisme sans savoir ce qu'il devient une fois parvenu au pouvoir.

A l’époque de cet entretien d’archives, une controverse de quinze ans bat son plein. Qui durera encore deux bonnes décennies, à raison d’articles, de conflits de définition, et de réponses par revues interposées. Un “dialogue de sourds”, résumera Serge Berstein en 2007 en revenant dans Vingtième siècle sur des passes d’armes en cascades, où d’après ce proche de Milza, c’est finalement “le fascisme qui est passé à la trappe”.

À réécouter : Le fascisme qui fâche
28 min

Méchant loup

Le retour récent d’un certain terme “fascisme” au cœur du débat public, et son souci de se distinguer du “fascisme” des pancartes en manif, intervient sur cet arrière-fond. C’est aussi ce qui explique que les intellectuels qui choisissent aujourd’hui de le mobiliser prennent tous soin de rappeler qu’il ne s’agit pas plus d’envisager un calque méthodique avec les années 30 que de crier au loup. Le point commun de ces travaux est plutôt de s’interroger sur la sève d’un fascisme des années 2020, comme on ratisse un terreau, et observe de près ses poussées de croissance, ou l’engrais qui lui profite. Le tout, de ce côté-ci des Alpes, sans toujours un lien explicite avec l’héritage de Mussolini. 

Une entreprise intellectuelle qui passe par un prérequis : envisager un fascisme à la française. Or la chose implique de concevoir un substrat spécifiquement français. Et aussi de considérer qu’historiquement, la vie politique française n’a pas été à l’abri de poussées fascistes : somme toute, les Croix-de-feu du colonel de la Rocque n’étaient pas du scoutisme pour grandes personnes.

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Or, ce fut là le cœur de la controverse entamée dans les années 1970 : coup sur coup, plusieurs historiens non-Français ont justement cherché à pointer qui un terreau fasciste spécifiquement français, qui des origines françaises au fascisme. Inepte, répondront des spécialistes historiques de l’histoire de l’extrême-droite comme Michel Winock, Pierre Milza, René Rémond ou Serge Berstein qui écrit par exemple : "Les historiens qui se sont penchés sur la question et dont les travaux témoignent du sérieux de leur recherche concluent unanimement, non à l’absence d’un fascisme français, mais à sa marginalité dans la société politique, puisqu’il se réduit à leurs yeux à des groupuscules ou des fractions de groupuscules et à quelques intellectuels pour lesquels le fascisme représente la thérapie supposée de leurs névroses".
Ensemble, ils porteront la réplique, durant plusieurs décennies, à des historiens étrangers qui s’appellent Robert Soucy, Ernst Nolte et surtout Zeev Sternhell. Qui, eux, entendent renouveler l’approche. Et lever le voile sur un fascisme à la française, quitte à se décaler par rapport à la définition d’un alliage pur. Après tout, un grand historien états-unien, Robert Paxton, ne considérera-t-il pas le très américain Ku Klux Klan comme la première organisation authentiquement fasciste ?

Mais ce pas de côté n’eut rien d’évident. Il impliquait en effet de refonder aussi le regard sur la germination du fascisme européen. Or très vite après la Seconde Guerre mondiale, s’était imposée l’idée, dans le monde intellectuel français par exemple, que c’est la Grande guerre qui avait causé le fascisme. Ou plus précisément, que c’est sur les cendres, les frustrations, et la désolation économique et politique de 14-18, que le péril fasciste avait pris corps. Cette approche fut particulièrement vivace au sujet du nazisme allemand, qu’on lie depuis très longtemps aux affres du Traité de Versailles, comme une entorse à la souveraineté allemande, et une dette économique fabuleuse, alors que dans l’esprit de bien des Allemands au lendemain de la défaite, leur pays n’était finalement qu’un protagoniste parmi d’autres - et pas un responsable à qui “faire payer”.  

Demantèlement de la flotte de l'armée de l'air allemande selon les termes du Traité de Versailles, en 1919.
Demantèlement de la flotte de l'armée de l'air allemande selon les termes du Traité de Versailles, en 1919.
© Getty - Hulton archives

Derrière cette grille de lecture, on trouve notamment un véritable best-seller outre Atlantique, qu’on doit à John Maynard Keynes. En fait, un pamphlet titré Les Conséquences économiques de la paix, qui paraît dès 1919, et connaît un succès immédiat. Prophétique, le texte de Keynes prédit “une vengeance terrible” (sic) et dit par exemple : "Les délégués à la conférence de Paris commirent deux graves erreurs à l’encontre de l’intérêt des alliés. En demandant l’impossible, ils abandonnèrent la proie pour l’ombre et perdront par la suite tout ce qu’ils croiront avoir obtenu. En concentrant leur attention sur des questions politiques, ils négligèrent l’unité économique de l’Europe, et la sécurité qu’ils ont cru obtenir n’est qu’illusoire, – illusoire, parce que ce n’est pas en occupant des frontières plus étendues qu’on l’obtient et parce que les artifices politiques actuels ne répondront plus aux problèmes des prochaines années".

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Jusqu'où cette lecture économique des origines du fascisme a-t-elle pu aveugler ? Elle a en tous cas pu concourir à rétrécir la focale. Au point que le fascisme devienne comme un hors-sujet pour des pays vainqueurs dont la souveraineté n’aurait pas été mise à mal ? En 1949, George Orwell avait justement voulu préciser son geste, alors qu’il venait de faire paraître 1984. Une histoire totalitaire insérée dans une réalité anglo-saxonne. Alors qu’en ce début de Guerre froide, 1984 était reçu aux États-Unis comme le contempteur du stalinisme (qu’il était, mais pas exclusivement), Orwell avait ainsi écrit, dans une lettre de 1949 à un certain Henson, responsable syndical dans l’automobile :

Le propos de mon dernier roman n’est pas d’attaquer le socialisme ou le parti travailliste britannique (que je soutiens). [...] Je crois que les idées totalitaires ont pénétré partout la mentalité des intellectuels, et j’ai voulu pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. J’ai situé ce livre en Grande-Bretagne pour bien montrer que les peuples anglophones ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, peut triompher n’importe où.

Des extraits de cette lettre avaient été publiés, dès l’été 1949, dans la presse outre-Atlantique. Dans le magazine Life, d'abord, puis aussitôt après, dans la New York Times Book Review. Aujourd’hui que l’Amérique a connu Donald Trump, le mot “fascisme” s’est largement banalisé. Le terme fait certes encore l’objet de débats, mais il s’impose à la faveur de vraies nuances, comme sous la plume de Timothy Snyder, auteur début 2017 d’un bréviaire musclé pour appeler ses compatriotes à résister à la tyrannie en faisant le parallèle avec l’histoire européenne au XXe siècle (De la tyrannie, traduit quelques mois plus tard chez Gallimard.

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Un demi-siècle avant l’épisode Trump qui bousculera tous les repères, ce n'était pas le cas lorsque paraissait 1984, et donc les explications de texte de son auteur. Lire, à l'époque, sous la plume de Orwell et un an avant sa mort, que le “Monde libre” n’était pas imperméable au fascisme, représentait une vraie rupture. C’est dans le prolongement de cette rupture que tout un courant historiographique prospérera, pour réfléchir non seulement à l’idée d’un fascisme hors d’Italie et d’Allemagne. Mais aussi pour envisager différemment les conditions qui rendront possible qu'une idéologie fasciste hybride, germine, essaime - et que finalement il se trouve parfois quelqu'un pour moissonner.

Depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui, ceux qui s’inscrivent dans cette démarche revendiquent moins d’étudier le fascisme comme épisode historique que d’ausculter le présent à l’aune, par exemple :

  • d’une réflexion sur la pensée totalitaire qui se coule dans le jeu démocratique (“Qui aujourd’hui ne se réclame pas de la démocratie ?”, confrontent Ludivine Bantigny et Ugo Palheta qui notent encore : “Le principal groupe parlementaire d’extrême-droite au Parlement européen, dont fait partie le FN / RN, ne s’appelle-t-il pas “Identité et démocratie” ?) ;
  • d’un effort pour penser l’injonction au moindre mal sous la forme d’un vote utile destiné à faire barrage à l’extrême-droite faute d’alternative ;
  • d’un regard sur l’État social qui recule (le pré-fascisme féconde sur l'idée que “la fête est finie”, écrit Michaël Foessel dans Récidive, le temps d’un aller-retour entre les cendres du Front populaire dont Daladier puis Vichy détricoteront à la hâte bien des conquêtes, et notre actualité économique et sociale où l'on voit fondre les acquis “Trente glorieuses”) ;
  • ou encore, d’une réflexion sur la post-vérité et son lien avec le poids électoral de l’extrême-droite - et justement c’est George Orwell, penseur aussi précoce qu’hétérodoxe du fascisme, qui fut l’un des grands visionnaires en matière de post-vérité.

Mort en 2020, l’historien israélien Zeev Sternhell combattra sans relâche l’idée qu’il y a de la paresse à mobiliser le spectre du fascisme pour penser le jeu démocratique mal en point, voire ses liens avec le capitalisme. Pour lui, en ce début du XXe siècle et donc bien des années après le début de sa controverse avec Winock, Milza et d’autres, il y avait encore matière à élargir le regard. Au micro d’Emmanuel Laurentin, un an avant sa mort et trente-cinq ans après la parution de son essai Ni droite ni gauche, Sternhell revenait encore en 2019 sur les œillères et le déni qui entouraient toujours le mot “fascisme” dans le monde intellectuel français.

Dans cet entretien, Sternhell rappelait en particulier combien la France pouvait avoir résisté à se regarder. Par exemple, lorsque la télévision publique française avait refusé de diffuser Le Chagrin et la pitié du cinéaste et documentariste Marcel Ophüls. Soit quatre heures de plongée dans l’imaginaire français sur la Seconde Guerre mondiale et les fascismes, tournées en 1969 et sorties au cinéma en 1971. A l’époque, un crime de lèse-majesté qui écornait le monument de la France résistante, pour pointer la responsabilité des collaborateurs. Et un sacré scandale. Arthur Conte, qui présidera l’ORTF à partir de 1972, dira explicitement :

Le film détruit les mythes dont les Français ont encore besoin.

Les différents ouvrages qui revitalisent la réflexion sur le fascisme en dilatant la focale n’ont sans doute pas rien à voir avec l’idée de confronter encore ces mythes - et quelques autres, survenus en chemin.

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