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Diversité sur les écrans : "Hollywood s'ouvre mais reste un milieu masculin blanc"

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Sterling K. Brown (2e à gauche), acteur principal de "This is us" dit avoir toujours bénéficié du blind casting mais dans cette série, il explique désormais jouer un rôle écrit pour un homme noir...
Sterling K. Brown (2e à gauche), acteur principal de "This is us" dit avoir toujours bénéficié du blind casting mais dans cette série, il explique désormais jouer un rôle écrit pour un homme noir...
© AFP - Rachel Luna / GETTY IMAGES NORTH AMERICA

Les invitées de la semaine. "Autant en emporte le vent" retiré provisoirement de la plateforme HBO Max, une ancienne série culte déprogrammée, des artistes et studios qui dénoncent le racisme, la vague de contestation actuelle touche également le milieu du cinéma et des séries télé. Entretien avec deux expertes du sujet.

Interviews de Nathalie Dupont puis d'Anne Crémieux

5 min

HBO Max a indiqué cette semaine retirer de sa plateforme le film "Autant en emporte le vent", jugé raciste, alors que de nombreuses manifestations ont actuellement lieu aux États-Unis et partout dans le monde contre le racisme et les violences policières. Le film aux dix Oscars sorti en 1939 est considéré par certains historiens révisionniste, de nombreux universitaires estimant qu’il est l’instrument le plus ambitieux et efficace du révisionnisme sudiste. L'esclavage y est présenté de manière très édulcorée, le Sud d’avant la guerre de Sécession est dépeint sous un jour présentable. Ce retrait n’est que temporaire puisque HBO prévoit de le proposer à nouveau, dans son intégralité, mais en ajoutant une contextualisation. Le porte-parole de HBO a jugé qu’il aurait été "irresponsable" de le maintenir sans aucune explication ni dénonciation de cette représentation. La série britannique Little Britain a également été retirée de Netflix, BBC iPlayer et BritBox. Une série culte en Grande-Bretagne où les Britanniques de toute origine et tous milieux sociaux étaient caricaturés mais où les deux acteurs pratiquaient le black face, c’est-à-dire se grimaient en noir, une pratique jugée raciste.

De nombreux artistes se mobilisent pour soutenir ce mouvement contre le racisme, de la chanteuse Beyoncé à l’acteur Leonardo DiCaprio, l’actrice Jane Fonda ou encore la chanteuse Taylor Swift qui a appelé à voter contre Donald Trump à la présidentielle de novembre prochain. Plusieurs studios, comme Marvel et Disney, ont également affiché leur engagement contre le racisme, Disney faisant même un don de deux millions de dollars à une importante association contre le racisme aux États-Unis. Sur Disney+, un avertissement est diffusé avant certains dessins animés "culturellement datés".

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Le mouvement actuel aux États-Unis peut-il modifier réellement la représentation des Noirs et plus globalement des minorités dans le monde du cinéma et des séries télé ?
Nathalie Dupont, maîtresse de conférences en civilisation américaine à l'ULCO (Université du Littoral Côte d'Opale) et spécialiste du cinéma américain, en particulier des blockbusters, et Anne Crémieux, maîtresse de conférences en études américaines à l'université Paris X Nanterre, spécialiste du cinéma et des séries américaines, ont répondu à nos questions.

À lire aussi : "Autant en emporte le vent" retraduit : “Certains passages valent Virginia Woolf !"

Que pensez-vous de cette décision de HBO de retirer momentanément le film "Autant en emporte le vent" de sa plateforme ?

Nathalie Dupont : C’est un film qui marque l’histoire du cinéma américain, de par sa longueur (3h58) et les artistes qui étaient dedans. Il ne faut pas le supprimer mais effectivement le retirer pour le remettre ensuite avec une annonce qui expliquerait en quoi ce film est important dans l’histoire du cinéma américain mais qu’il reflète également une façon d’être, de penser qui ne devrait plus exister aux États-Unis, notamment un point de vue qu’on peut qualifier de révisionniste sur la guerre de Sécession, sur l’histoire du Sud qui n’est pas si gentil, si beau qu’il est proposé dans le film. C’est une vision totalement dépassée aujourd’hui. Mais il faut expliquer le contexte du film et en quoi il reflète l’époque qui a vu sa production également.

Anne Crémieux : Cela participe à une conversation collective sur le racisme dans la société américaine, sur les difficultés d'en parler et de prendre des mesures pour que les choses changent. On peut discuter de savoir si c’est judicieux, si le film est un chef-d’oeuvre ou non et si ce n’est pas au public de faire cette contextualisation, plutôt que de lui donner la réponse. Mais ce que j’y vois de positif, c’est qu’on y réfléchisse et que le débat ait lieu. C’est donc bien de pointer Autant en emporte le vent comme un film problématique même si je ne suis pas du tout favorable à ce qu'on ne puisse plus voir le film. Je le pense de tout film, aussi raciste soit-il. Il faut rester conscient de notre histoire et ne pas gommer le passé. La réception de ces films change, c’est vrai de toute la production culturelle : au fur et à mesure que le temps passe, on reçoit [les oeuvres] différemment. Parfois de manière beaucoup plus positive, parfois de manière très négatives. Des spécialistes vont parfois regretter une réception anachronique d’une œuvre mais selon moi, toute réception est tributaire du contexte de sa réception. Si "Autant en emporte le vent" était sorti en 1945 après la découverte des camps de concentration et l’implication des noirs américains dans la Seconde Guerre mondiale, il n’aurait peut-être pas été reçu de la même manière et ne peux pas l'être aujourd'hui.

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Faut-il faire cela pour tous les films ?

N.D. : Peut-être. Le film "Naissance d’une nation" de D.W. Griffith (sorti en 1915, il est considéré comme une ode au Ku Klux Klan, ndlr) est considéré comme le premier blockbuster du cinéma mais c’est quand même un film très problématique. Il a donné lieu à des protestations et certes, il marque énormément l’histoire du cinéma américain mais quand on le montre, il faut bien expliquer que c’est un point de vue qui est raciste. Les noirs y sont représentés d’une manière totalement caricaturale, stéréotypée et il faut expliquer qu’au début du XXe siècle, c’était malheureusement encore la vision que l’on avait. C’est un peu comme si l’on diffuse des films de Leni Riefenstahl, notamment sur les Jeux olympiques allemands. Il faut bien expliquer que le mise en scène est moderne mais que derrière se cache toute une idéologie absolument abjecte. Les films reflètent l’époque qui les a vus naître mais dans certains cas, il faut l’expliquer.

Il ne faut pas couper un film pour expliquer mais mettre un message de quelques secondes avant le film précisant qu’il reflète la vision de l’auteur, du réalisateur ou la société de son temps, éventuellement un lien internet vers un dossier que la personne intéressée pourrait consulter pour en apprendre plus sur les conditions, l’époque du film ou celle qu’il reflète mais il ne faut pas que ce soit trop didactique.

Il y a eu la vague #MeToo pour dénoncer les violences sexuelles et sexistes, notamment dans le monde du cinéma, et aujourd’hui de nombreux artistes, notamment des acteurs et actrices, dénoncent le racisme jusqu’au retrait d’"Autant en emporte le vent", pourquoi cela n’arrive que maintenant ?

N.D. : Le cinéma des studios est encore une affaire d’hommes blancs dans l’essentiel. Tout ce qui s’est passé, également le fait que le Président des États-Unis est un personnage très clivant, dressant une partie de la société contre une autre, le contexte général fait que la coupe est pleine et qu’il faut s’exprimer et arrêter de passer sous silence certains comportements. La société évolue et des comportements totalement acceptés dans le temps ne le sont plus désormais. Aujourd’hui, quelqu’un comme Hitchock aurait probablement des problèmes. Son comportement vis-à-vis de ses stars féminines était problématique et de nos jours, on peut espérer que cela aurait été dénoncé. Il a voulu exercer un contrôle obsessionnel sur l’actrice Tippi Hedren et a tout fait pour détruire sa carrière lorsqu’elle n’a plus voulu tourner avec lui. Elle n’a rien dit pendant longtemps et vers la fin des années 1990-début 2000, elle a peu à peu révélé ce que le réalisateur lui avait fait subir. Hitchock avait même un jour envoyé à Melanie Griffith, la fille de Tippi Hedren, un cercueil miniature avec à l’intérieur une poupée représentant sa mère.

Des séries ont également été déprogrammées (_"Roseanne"**_ en 2018**, "Little Britain" ces jours-ci pour les black face de ses acteurs), le créateur de la série Riverdale s'est excusé auprès de l’une de ses actrices Vanessa Morgan qui dénonçait, entre autre, le manque de diversité… Est-ce une réelle prise en compte ou une question d’image ?

A.C. : Il est toujours possible de faire ce procès, pourquoi maintenant et pas avant ? Aujourd’hui aux États-Unis, tout est examiné à la loupe du racisme et des relations raciales et beaucoup de personnes se retrouvent dans des situations très compliquées où on leur fait un procès souvent à retardement pour des comportements ou des propos qu’elles ont pu avoir. La comédie est aussi beaucoup attaquée car elle se permet tout, et elle s’est donc permis des choses très racistes comment France avec Michel Leeb dans les années 1980. Le black face est un tabou dans la culture américaine, au moins depuis les années 1990, et pourtant des personnes continuent à le pratiquer. "Little Britain" n’est justement pas américain et cela se pratiquait encore en Angleterre quand ce n’était plus le cas aux États-Unis. On est en train de prendre en compte les émotions d’une partie du public pour se remettre en question sur les conséquences de son art. La responsabilité de l’artiste est une question éternelle à laquelle on ne peut pas répondre. Mais il y a des artistes qui ne produisent pas leur art seul mais au sein d'une industrie dont l’économie repose sur une forme de consensus. On cherche le scandale pour faire le buzz mais on ne doit pas aller trop loin pour éviter le boycott, il faut doser la façon dont on s’adresse à différents publics.

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La co-productrice de "Friends" vient de présenter ses regrets pour ne pas avoir mis en place un casting plus diversifié. C’était pourtant une série à l’avant-garde sur de nombreux sujets sociaux (LGBT, mère porteuse…).

A.C. : Oui mais ce n’est pas parce qu’on est acquis à une cause qu’on l’est à toutes. Marta Kauffman parlait de ce qu’elle connaissait. "Friends" a d’ailleurs été critiquée pour son manque de diversité raciale dès le départ. Aujourd'hui, c’est un dialogue qui se met en place. Peut-être peut-on penser par obligation mais peut-être aussi qu’il y a une partie qui est sincère. D’ailleurs à l’époque, dans les dernières saisons, l’un des personnages - Ross - sort avec une femme noire qui est paléontologue comme lui et c’est très décevant. Les créateurs de la série n’arrivaient pas à lui écrire un rôle qui tienne compte de son ethnicité, sans doute pour éviter les stéréotypes mais il en ressort un personnage sans saveur. Aujourd’hui, il y a de plus en plus d’inclusion, de la diversité dans les équipes d’écriture des séries pour que, naturellement, la série intègre des points de vue divers, des personnages divers, etc. La série "Transparent" par exemple (qui a été arrêtée car son acteur principal a été pris dans un scandale d’attouchements sexuels, ndlr) a fait l’erreur selon moi de choisir un homme cisgenre (c’est-à-dire que son genre correspond à son sexe biologique, ndlr) pour interpréter un personnage transgenre. Les producteurs ont été obligés de créer une narration qui ne correspondait pas aux chemins auxquels on peut s’attendre avec la façon dont la série avait commencé car l’acteur, n’étant pas en transition, ne prenait pas d’hormones. Une diversité parmi les acteurs et les créateurs, qui existe d'ailleurs dans cette série, permet de créer un produit moins susceptible d’avoir des propos racistes, sexistes, homophobes…

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Les studios aussi s’emparent de ces sujets, comme actuellement Disney et Marvel qui par exemple soutiennent la mobilisation contre le racisme. Pourquoi ?

N.D. : Les studios vont réagir à partir du moment où une polémique pourrait créer un problème tel qu’il pourrait par exemple y avoir un boycott de leur production par une partie de la population. Ils ont toujours essayé d’éviter cela durant toute leur histoire, éviter aussi par exemple une intervention extérieure, notamment fédérale, pour la censure. Ils vont donc toujours essayer de prévenir les choses, pas forcément de les anticiper ni d’être à l’avant-garde mais il faut éviter qu’un film trop problématique soit rejeté par une partie d’un public qui pourrait en faire un succès. Ce sont des entreprises qui ne souhaitent pas voir leurs produits boycottés. Il y a des paroles sincères mais l’aspect économique est une incitation supplémentaire pour prendre position contre ces faits horribles.

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À quelle(s) période(s) y a-t-il eu des bouleversements de la représentation des minorités au cinéma et dans les séries ?

N.D. : La période des années 1960 aux États-Unis est intéressante au cinéma car l’arrivée de la télévision a considérablement réduit le nombre de spectateurs en salle. Le cinéma a dû se réinventer, avec l’apparition d’un nouveau public de moins en moins familial. Le succès des films reposait sur un public de plus en plus jeune, comme le confirmeront plus tard les succès des "Dents de la mer" et de "La Guerre des étoiles". Hollywood dépend de plus de petites compagnies de productions qui sont plus ouvertes, semble-t-il à la société. "Le lauréat", "Devine qui viens dîner ce soir "(qui est plus une grosse production), "Dans la chaleur de la nuit", "Midnight Cowboy" ("Macadam Cowboy" en version français, ndlr) sont des films qui reflètent un certain mal-être de la société américaine. On voit une plus ouverture dans les films, dans les thèmes abordés au cinéma et cela continue évidemment de nos jours car les studios ont créé des filiales qui leur permettent de s’ouvrir à des productions à budget plus réduit.

A.C. : Dans les années 1915, des cinéastes noirs font des films pour le public noir, notamment après le scandale raciste du film "Naissance d’une nation". Une deuxième vague après la Seconde Guerre mondiale et à l'aube de la lutte pour les Droits civiques voit naître le Problem film qui évoque par exemple la question de la miscégénation, c’est-à-dire les rapports sexuels entre noirs et blancs, encore interdits dans la plupart des États. Puis à la fin des années 1960, il y a à la fois des indépendants et des cinéastes à Hollywood à qui on donne enfin l’occasion de réaliser des films indépendants : Melvin Van Peebles va faire "Sweet Sweetback's Baadasssss Song" de manière totalement marginale, dont le succès lance la blaxploitation. Juste avant, Gordon Parks a fait un premier film à Hollywood, "The Learning Tree", avant "Shaft". C’est là que naît la blaxploitation, petit à petit dominée par des producteurs et réalisateurs blancs. Mais à la fin des années 1970, Hollywood, accusé de racisme, préfère les blockbusters qui vont drainer aussi la population noire au cinéma.

À la fin des années 1980, Spike Lee fait son entrée et réagit au racisme dans le cinéma américain et à l'absence de personnages noirs. Il embauche alors beaucoup d’étudiants noirs et leur ouvre les syndicats et donc l'industrie du cinéma d’un point de vue institutionnel. Les années 1990 et 2000 sont marquées par l’ouverture du cinéma aux hommes noirs et l’ouverture de la télévision aux femmes noires, en particulier à la production. Les producteurs font crédit à cette nouvelle génération de cinéastes noirs, ils leur font davantage confiance pour raconter leurs histoires de leurs points de vue. Ceux qui tiennent les ficelles ne sont plus exclusivement des hommes blancs comme c’était le cas dans les années 1950 et même lorsque c'est le cas, ils ont désormais confiance en des artistes en qui ils n’avaient pas confiance avant.

À réécouter : Les métamorphoses politiques de Spike Lee

Mais pendant longtemps, les grands rôles au cinéma ont été réservés aux blancs ?

N.D. : Oui. Il y a toujours eu des films "pour les Noirs, faits par les Noirs" mais ils ne parvenaient pas sur les grands écrans et très très peu dans les circuits commerciaux de distribution. Dans les années 1930, les rôles attribués aux Noirs étaient ceux de porteurs de valises. Dans certains films de Capra qui défendent la liberté et la démocratie, les Noirs sont souvent des porteurs de valises dans les gares ! On n’est plus dans les images simiesques de "Naissance d’une nation" où l’on présente les Noirs comme des animaux et c’est vraiment répugnant. On a évolué mais ils restent quand même des personnes qui servent.

Et dans les séries, la diversité est-elle davantage représentée qu’au cinéma ?

A.C. : En France, on parlait beaucoup de quotas de Noirs dans les séries américaines (en réalité il n’y en a jamais eu) car il n’y avait pas de Noirs dans les séries françaises donc forcément on avait l’impression qu’aux États-Unis, il y avait obligation d’y avoir des personnages noirs. Narrativement, il y avait souvent un personnage secondaire noir qui avait l’air d’être là pour attirer le public noir mais qui n’était pas tout à fait traité de la même manière que les autres : le personnage n’était pas aussi bien écrit, cohérent, construit que d’autres. En 1967, arrive à la tête de l’un des principaux networks, un couple, les King, qui vont lancer une nouvelle ère de la télévision, comme l'explique mon collègue Dennis Tredy, spécialiste des séries télévisées et qui travaille en particulier sur l'histoire des networks. Les King voient que le mouvement des droits civiques prend de l’ampleur et décident de mettre fin aux séries de westerns et rurales qui sont les succès au début des années 1960 pour lancer des séries urbaines avec des personnages divers, un casting multiracial et aussi un casting noir.

En France, on ne connaît que le "Cosby show" mais cette série vient après d’autres comme "Good Times", également sur une famille noire américaine. La seule différence, c’est que le "Cosby show" va avoir énormément de succès auprès de toute la population américaine et va rester numéro un de l’audimat pendant plusieurs années. La série met en scène des médecins noirs qui s'écartent des stéréotypes de la pauvreté et de la criminalité. Il y a aussi eu la série "Arnold et Willy" sur une famille blanche qui adopte des enfants noirs. On dit aussi beaucoup que si Obama a pu être élu, c’est parce qu’il y a un certain nombre de séries télévisées qui avaient mis des Noirs au poste de Président des États-Unis. C’est le cas dans "24h chrono" par exemple. Donc il y a une valeur prescription aux séries et pas seulement de dénonciation de la pauvreté, des inégalités, etc.

Il y a aujourd’hui beaucoup de séries dont les personnages principaux sont noirs, ou gays. Par exemple, dans la série anglaise "Sex éducation", un des deux personnages principaux est un noir homosexuel. Shonda Rhimes, la productrice américaine de séries télévisées, a pratiqué, au moins depuis "Grey’s Anatomy", le blind casting. Elle attribue des rôles selon qui est le meilleur, indépendamment de son ethnicité. De plus en plus, cela se fait aussi pour le genre, entre hommes et femmes mais aussi en donnant à des acteurs transgenres des rôles écrits comme cisgenres au départ. Dans les années 1980, Whoopi Goldberg avait une agente chargée de lui obtenir des castings pour des personnages qui n’étaient pas décrits comme étant noir. Elle a fait de cette manière toute une série de comédies comme "Jumpin' Jack Flash" par exemple. Le fait que les séries s'écrivent au fur et à mesure est particulièrement adapté au blind casting. Cela permet de transformer la série au fil des épisodes et de développer le personnage en fonction dela personne qui l'interprète. Il y a une scène dans "Grey’s Anatomy" qui aborde les violences policières : le personnage de Miranda (l’une des médecins, noire) explique à son fils le comportement qu’il doit avoir pour ne pas risquer de se faire tuer par la police. Si le casting avait été différent, la scène n’aurait pas existé pour ces personnages.

À réécouter : Couleurs des peaux à l'écran

Aujourd’hui, il y a davantage d’acteurs noirs et des minorités en général mais ils restent encore dans des rôles très stéréotypés ?

N.D. : Un petit peu moins de nos jours. Dans les années 1980, les années Reagan, avec des héros comme ceux joués par Schwarzenegger, Indiana Jones, des acteurs blancs sont des héros d’action. Ceux qui les incarnent gagnent très bien leur vie. Il n’y a pas cela chez les acteurs noirs, ce sont plutôt des acteurs comiques comme Eddie Murphy ou Whoopi Goldberg. Puis dans les années 1990, il commence à y avoir des acteurs noirs qui incarnent des premiers rôles comme Will Smith dans "Independence Day" où il incarne un pilote qui contribue à sauver l’humanité. Il y a aussi, toujours en film d’action et avec Will Smith, "Bad Boys". Dans les années 2000, Denzel Washington après le succès de "Philadelphia", joue le héros d’un film d’action, l’adaptation au cinéma de "The Equalizer", une série à succès des années 1980 où le héros était incarné par un blanc. Et avant même que Barack Obama ne devienne Président, il y a aussi des Présidents noirs dans certains films. Depuis les années 1980, les Noirs investissent des rôles qui auparavant leur été bien plus difficiles d’accès. C’est un progrès mais pas un basculement total. Dans les années 2015-2016, il y a eu cette polémique aux Oscars car il n’y avait aucun nommé noir, que ce soit parmi les réalisateurs ou autres. L’Académie des Oscars s’est donc réorganisée pour inclure plus de diversité dans le corps des votants et cela permet d’ouvrir un petit plus mais malgré tout, le milieu hollywoodien reste un milieu masculin blanc.

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C’est le mouvement "Oscars So White" qui a été relancé cette année d’ailleurs…

N.D. : Oui, tout à fait. Mais il faut souligner qu’Hollywood s’ouvre également car il y a un film très intéressant sorti en 2019 qui coche toutes les cases du blockbuster : "Black Panther". Cela a été un très gros succès au box office. C’est un film produit par Marvel et Disney, qui a très bien marché et qui a marqué parce qu’il a été le premier film de héros de comics nommé pour l’Oscar du meilleur film. C’est en plus le premier film avec des super héros noirs. Le budget de production était de 200 millions de dollars, c’est énorme. Et le film va rapporter 1,3 milliard de dollars. Il prouve que Disney et Marvel ont eu raison de prendre ce pari. Les films dont l’histoire est propre aux Noirs américains fonctionnement généralement mieux, au niveau du box office, aux États-Unis qu’à l’étranger. Pour "Le Majordome" par exemple, sorti en 2013, l’histoire d’un majordome qui termine sa carrière à la Maison Blanche, il y a eu beaucoup de problèmes de financement car l’histoire semblait trop américaine pour certaines compagnies. Le film a réalisé les deux tiers de son box office aux États-Unis. C’est le cas également pour des films comme "Les figures de l’ombre" qui raconte l’épopée de femmes noires qui ont participé au programme spatial ou encore "La couleur des sentiments", sur la vie de femmes domestiques noires dans les années 1960, des productions qui n’auraient pas existé il y a vingt ou trente ans. Pour "Black Panther", les chiffres du box office sont quasiment à égalité entre les États-Unis et l’étranger. Il a donc prouvé qu’on pouvait miser un gros budget sur un film avec des acteurs noirs, pour un public non seulement américain mais un public mondial.

NDLR : En France, l'actrice Aïssa Maïga dénonce régulièrement le manque de diversité au cinéma et plaide pour une plus grande inclusion des minorités, comme elle l'a fait lors de la dernière cérémonie des Césars.

Il semble que dans les séries, les minorités sont tout de même plus représentées ?

A.C. : Les séries comportent beaucoup plus de personnages donc il est plus facile d’intégrer tout le monde. Cette liberté est aussi structurelle. Les plateformes comme Netflix vont multiplier leur offre pour toucher tout le monde. Au cinéma c'est l'inverse, un blockbuster doit attirer le maximum de personnes sur un même produit.

Dans le cinéma, les séries et la culture en général, c’est important/nécessaire de représenter la société telle qu’elle est aujourd’hui ?

N.D. : Je dirais que si l’on veut être très représentatif, quitte à susciter débat, controverse, voire rejet d’une partie du public, on se situera plutôt à la marge dans le cadre de films indépendants. Il est possible de le faire comme cela a été le cas pour "Black Panther" avec de gros films de studio mais il suffirait que le film ne rencontre pas autant de succès qu’espéré pour que tout de suite, les projets similaires soient arrêtés. Parce que cela représenterait un trop gros risque sur le plan des investissements. Mais dans le cadre d’autres filières, pour un public plus réduit, par leurs filiales, les studios peuvent essayer de créer ce type de films. Il y a un exemple tout à fait intéressant, c’est le film d’horreur "Get out", qui répond à tous les codes du film d’horreur, avec un petit budget de 4,5 millions de dollars mais il a tout de même rapporté plus de 250 millions de dollars à travers le monde.

A.C. : Je ne sais pas s’il y a une notion de devoir mais tout ce qui est production culturelle représente la société et donc inévitablement, elle va être analysée. Une production qui n’est pas représentative, c'est un pouvoir qui n’est pas partagé. Représenter, cela veut aussi dire une prise de parole, des emplois… Il est donc légitime de la part des personnes qui ne sont pas représentées de vouloir travailler, être acteur, scénariste… Et en plus, cela a des conséquences sur la façon dont les gens nous voient. Ce qui créé le stéréotype, c’est aussi le petit nombre. Quand il y a très peur d’acteurs, de rôles, de représentation des noirs, chaque représentation va avoir énormément d’importance. Par exemple pour un personnage homosexuel, s’il y a des personnages homosexuels dans toutes les séries, il peut très bien y avoir l’un de ces personnages qui est un pervers pédophile… Le tout étant de ne pas ramener toute l’homosexualité à cela.

Le contexte actuel peut-il changer, bouleverser l’industrie du cinéma, des séries que ce soit aux États-Unis ou ailleurs ?

N.D. : Je serais très prudente à ce sujet. Après #MeToo, il y a eu quelques progrès par exemple. Employer le terme bouleverser, ce serait aller trop loin il me semble. Il va y avoir une évolution, c’est sûr. Elle a déjà commencé notamment après le "Oscars So White" mais il ne faut pas oublier qu’il y a des impératifs économiques. Donc je ne m’attends pas à une révolution du jour au lendemain. Une adaptation oui, c’est nécessaire. Il va y avoir une poursuite de ce qui a déjà été commencé dans les représentations. Certainement une révision de certaines productions en cours, plus d’inclusion, moins de stéréotypes, de moqueries, d’ironie amis ce ne sera pas un renversement complet du jour au lendemain. Il faudrait également qu’au sein même des studios, tout le processus décisionnaire, créatif inclut plus de représentants des minorités. Pour que cela arrive sur les écrans, il faut que les minorités intègrent plus Hollywood. Une étude de l’université de Californie de 2019 a montré qu’en 2017, sur tous les films qui sont sortis, notamment les plus gros succès, seuls 12% des réalisateurs ne sont pas blancs. Pour les scénaristes, c’est environ 8%. Les communautés asiatique, hispanique et noire représentent environ 40% de la population américaine, s’ils ne sont que 8% de scénaristes, forcément les histoires sont moins représentatives de ces communautés… Les acteurs sont plus visibles et c’est important. Environ 20% des acteurs issus des minorités ont des rôles importants et ils commencent donc à ne plus être le dealer de drogue, le violent qui cambriole etc, on quitte ces poncifs-là. Mais il faut qu’au sein du processus décisionnaire il y ait une plus grande représentativité des personnes issues des minorité ethniques. Et des femmes aussi car en vingt ans, une seule femme a obtenu l’Oscar de la meilleure réalisatrice !

A.C. : Je crois qu’il y a une prise de conscience en ce moment et qu’il y aura un avant et un après. Ce sont des questions que j’enseigne et je verrai bien l’année prochaine s’il y a une différence de réaction chez mes étudiants…

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