Divya Dwivedi : "Nous ne saurons jamais pourquoi et pour quoi le monde existe et tourne"

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Divya Dwivedi : "Nous ne saurons jamais pourquoi et pour quoi le monde existe et tourne"

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Quelle voie prendre sur cette route commune ?
Quelle voie prendre sur cette route commune ?
© AFP - Ozan KOSE

Coronavirus, une conversation mondiale. Qu'est-ce qu'une pensée globale ? La pandémie nous pose sans le vouloir cette question, et la philosophe indienne Divya Dwivedi s'en empare pour soulever les incertitudes du cours du monde. Entre le mouvement et les décisions, peut-on parler de direction ?

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Divya Dwivedi est indienne, professeur de philosophe à l'Indian Institute of Technology de New Delhi. Elle est co-autrice avec Shaj Mohan de Gandhi et la philosophie : On Theological Anti-Politics (Bloomsbury UK, 2019), préfacé par Jean-Luc Nancy. Dans la continuité du texte de son compatriote que nous avions publié plus tôt, Divya Dwivedi s'intéresse au phénomène global que nous traversons et considère le moment comme une "fuite indéfinie pour une destination inconnue". Un moment où nous jugeons le monde dans lequel nous vivons.

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Les fosses communes sont soudainement devenues courantes dans toutes les régions du monde. Cette forme d'inhumation inhabituelle, bien que non sans précédent, ne distingue pas aujourd'hui le premier monde du tiers monde, ni le Nord du Sud. Cela révèle quelque chose sur notre monde.  

Tout d'abord, qu'il existe une impuissance généralisée en ce 21e siècle face à une épidémie qui rappelle le pathos décrit par Thucydide. Même dans les temps anciens, les gens devaient abandonner leurs coutumes funéraires et recourir à des "méthodes d'enterrement éhontées", car les épidémies et les guerres empilaient les cadavres. Cependant, notre impuissance, contrairement à la leur, est la conséquence de notre impréparation d'une part, et d'autre part de nos tendances obstinées en politique. En d'autres termes, ces trois derniers mois ont été le théâtre de réactions régionalistes - les États nations contre la coordination mondiale et les régions au sein-même des nations contre leur pouvoir central - à un phénomène qui a été reconnu assez tôt comme pouvant submerger le monde. Il a bien été submergé. 

Aujourd'hui, les nations se disputent les modestes masques et les blouses, ainsi que des médicaments « efficaces » qui pourraient ne même pas traiter l'infection virale. Leurs entreprises réclament à grands cris la fin du confinement ignorant le moment pathétique auquel nous sommes confrontés, à savoir que même le personnel médical tombe malade et meurt. En Inde, le virus a été contracté par des volontaires qui nourrissaient les travailleurs migrants, parmi les plus touchés par un enfermement mal planifié et discriminatoire. Des querelles de fonds et de compétences, moins mentionnées mais tout à fait visibles, se poursuivent au sein des démocraties fédérales. En d'autres termes, ce sont les tendances préexistantes de nos relations mutuelles qui ont permis à cette infection virale de se propager dans le monde entier. Ces mêmes tendances ont également permis à la pandémie de distribuer les souffrances par le truchement d'inégalités et du manque partout - non seulement dans le domaine médical mais dans tous les autres aspects de nos vies. Le monde entier a été  jugé

Deuxièmement, cela révèle que les efforts déployés pour surmonter cette calamité mondiale sont encore plus ancrés dans nos habitudes de pensée obstinées. Certains pensent qu'avec quelques contorsions, les arrangements économiques et politiques mondiaux doivent être rapidement relancés et restaurés. 

D'autres pensent que ce moment annonce l'effondrement de ce monde en devenir depuis que la "modernité" a remplacé l'ancien monde, pour lequel il existe un enchantement croissant tout en oubliant activement ses horreurs. A la base de ces deux persuasions se trouve la tendance de la pensée à poser un destin pour le monde, qu'il s'agisse de progrès ou de déclin. L'homme apparaît tour à tour tout puissant et tout condamné.  

L'attente dans cette façon de penser est que le monde doit rester la matière stable à laquelle notre volonté peut donner une forme une fois pour toutes, la rendre durable, sans surprises telles que les mutations virales, les astéroïdes et les cendres volcaniques. Qui plus est, cette façon de penser ne permet même pas d'envisager une volonté nouvelle ou surprenante de s'emparer de l'animal humain. Cette vision de la durabilité du monde exige que la stabilité de son cours s'accorde avec la stabilité de l'imagination de certains hommes afin que l'ensemble de cet arrangement reflète la forme d'un destin (quel que soit son contenu). Au lieu de cela, tout nous rappelle que le monde est indéterminé. Nous ne saurons jamais pourquoi et pour quoi le monde existe et tourne. Nous devrons diriger nos actions en sachant que le monde pourrait toujours nous surprendre. 

Le monde met désormais tout le monde en relation, partout, dans un accord de réciprocité, bien qu’inégal. Aussi, le monde est un arrangement dynamique de composantes co-articulées, chacune ayant sa propre régularité et sa propre vitesse. Un vaccin ne peut être trouvé qu'à une certaine vitesse, un hôpital manquera de lits à une certaine vitesse, l'emploi ne sera régénéré qu'à une certaine vitesse, la famine arrivera à une certaine vitesse. La vie et la mort, le bien-être, de millions de personnes reposent sur la vitesse relative de ces éléments. Les régions ne peuvent pas s'isoler des matériaux, des idées, des maladies et des nouvelles qui viennent de la ville, de l'État, du pays ou du continent le plus proche. Cela nous rend responsables de tout le monde, partout.  

Il est certain qu'au sein de notre confinement, nous avons connu une récession dans notre capacité à comprendre une situation de mal véritablement mondiale. C'est parce que les tendances régionales ont fait de la politique un jeu de mensonges et de tromperies pitoyables sur le déroulement de la pandémie. Aussi importantes que les duperies échangées par les États-nations sont les duperies auxquelles chaque gouvernement soumet les personnes qu'il est censé représenter. Mais malgré notre confinement, nous ressentons aussi les contours élargis de ce moment. Lorsque les infirmières et les médecins supplient leurs gouvernements de leur fournir des équipements de protection et qu'ils supplient en même temps les foules agitées de ne pas rejeter l'enfermement, nous sentons qu'une opposition binaire entre l'enfermement et les foules est un faux problème. Les prophètes du destin ont privilégié un état "propre" ou authentique d’interactions humaines qu'ils opposent à la fois à l'enfermement (contrôle gouvernemental excessif) et à la surpopulation (nombres de migrants déracinés de la tradition et du sol).  

Mais quelle réalité pourrait satisfaire à ces critères ? Seulement une vie villageoise qui immobiliserait les hommes dans les régularités cérémonielles du sang et du sol et des vitesses des membres qui fuient toutes les machines. Une opposition moralisatrice à la vitesse au profit de la lenteur nous induit également en erreur. Elle attribue la valeur de "bien" à quelque chose qui est considéré comme l'état "naturel" des choses, une façon de penser qui est hypophysique (des liens entre l'être et la pesanteur terrestre, NDLR) et qui condamne toute déviation de cette valeur. De telles évaluations ont permis d'intensifier la haine contre les migrants, d'ignorer les véritables dimensions de la crise et de négliger les exigences qu'elle fait peser sur notre imagination. 

C'est un interrègne de décélérations hésitantes pour réarticuler les vitesses des composantes du monde entier. Nous devons y imaginer collectivement comment réorganiser nos régularités actuellement minimisées afin de trouver de nouvelles accélérations pour le bien de tous. Ensuite, chacun de nous doit se reconnaître comme le peuple du monde, et appeler et répondre à une démocratie mondiale. 

Traduit de l'anglais par Rémi Baille.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale